‹ Les États-Unis, puissance mondialeChapitre 20 sur 63 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Au commencement de 1900, un des ambassadeurs étrangers à Washington faisait au cours d^une conversation cette remarque : « Je n'ai été que peu de temps en Amérique, mais j'y ai déjà vu deux pays, — les Ëtats-Unis avant la guerre avec l'Espagne et les États- Unis après la guerre avec l'Espagne. » Ce mot exprimait une vérité aujourd'hui reconnue: la guerre de i8g8 est une époque dans l'histoire de la République américaine. On l'explique d'ordinaire en disant que, depuis cette époque, les États-Unis sont devenus une puissance mondiale. Mais cette affirmation est vivement critiquée par deux partis différents, et pour des raisons opposées. Les uns veulent démontrer que les États-Unis ne sont pas ou ne devraient pas être une puissance mondiale aujourd'hui; les autres soutiennent qu'ils l'ont toujours été, parce que dès la proclamation de leur indépendance ils ont été constamment intéressés en divers points du globe. Il est évident que pour ces deux partis le terme n'a pas le même sens ; mais tous deux doivent admettre que la guerre avec l'Espagne a produit dans l'esprit public

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américain un changement assez considérable pour marquer le début d'une ère nouvelle.

Avant d'analyser les causes de cette évolution soudaine, on ne peut s'empécber de remarquer la disproportion qui existe entre l'importance des résultats atteints et celle des victoires américaines. Cette guerre entre deux nations de ressources très inégales fut courte et peu sanglante. Il n'y eut que trois combats dignes de ce nom, deux sur mejf' et un sur terre. Les deux batailles navales furent brillamment conduites: leur succès complet, presque sans pertes pour les États- Unis, prouva l'eflBcacité de la jeune marine américaine; il est vrai qu'avec des adversaires aussi inégaux la victoire était gagnée d'avance. Dans la bataille sur terre, les troupes se comportèrent bien des deux côtés, mais les tactiques n'eurent rien de très remarquable ; d'ailleurs les forces mises en ligne et les pertes subies ne furent pas assez importantes pour en faire une grande bataille. Au cours des hostilités, le fonctionnement du ministère de la guerre américain ne se montra pas à la hauteur des exigences de la guerre moderne. Bref, les Ëtats-Unis purent être satisfaits du résultat, mais ils n'eurent pas de quoi s'enthousiasmer outre mesure.

A cette guerre, les États-Unis gagnèrent une forte position stratégique dans le golfe du Mexique et dans la mer des Caraïbes, des escales de charbon dans le Pacifique et une base d'opérations en Extrême-Orient; mais aussi ils se trouvaient désormais plus exposés aux attaques. Avant 1898, en effet, l'Alaska était la seule possession américaine qu'un ennemi ayant une flotte

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supérieure pût saisir; HawaI, les Philippines, quel* ques autres tles du Pacifique et Porto-Rico sont des acquisitions difficiles à défendre contre un adversaire maître de la mer.

Le peuple des États-Unis, après cette guerre si courte et si heureuse, se trouva changé à ses propres yeux, et les autres peuples le virent aussi sous un jour nouveau. Le tour qu'avait pris le conflit avait causé une surprise désagréable à la majeure partie de TEurope. Jusqu'alors, durant presque tout le cours du ni* siècle, la République américaine avait été très populaire à l'étranger. Beaucoup d'Anglais la regardaient avec bienveillance, parce que ses citoyens étaient du même sang qu'eux ; les Français en étaient fiers parce qu^ils avaient contribué à la fonder ; la Russie était une amie traditionnelle ; les libéraux de toute l'Europe l'aimaient pour ses institutions démocratiques, tandis que les bons catholiques étaient heureux de voir leur Ëglise florissante de l'autre côté de l'Océan. Les voyageurs américains, un peu encombrants quelquefois, étaient du moins connus pour leur générosité et leur bonne humeur. Les histoires d'Indiens de Fenimore Cooper avaient fait les délices d'une foule d'enfants européens, et la Case de l'Oncle Tom avait fait pleurer des milliers de bonnes âmes. Vers la fin du siècle, un grand nombre d'étudiants américains étaient venus firéqueuter les ateliers de Paris et les Universités d'Allemagne. Le pays avait vu croître son renom de richesse et de prospérité ; l'ingénuité, l'humeur pratique et surtout Tardeur à s'enrichir de ses habitants étaient devenues

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proverbiales ; mais les Américains ne prennent point de part au grand jeu de la politique internationale. Les hommes d'État européens pouvaient en général ne pas le faire entrer dans leurs calculs. Sans doute tous les gens bien informés savaient que les États-Unis avaient de grandes ressources: la guerre de Sécession avait prouvé leur valeur militaire ; l'incident du Mexique et, plus récemment, celui du Venezuela avaient montré ; qu'ils étaient résolus à soutenir leur politique traditionnelle. Mais, pour qui avait soin de ne pas toucher & cette politique ni à la doctrine de Monroe, il n'était pas souvent nécessaire de s'occuper des États-Unis.

La guerre hispano-américaine changea tout. La plus grande partie de l'Europe, sans défendre les erreurs de l'Espagne dans son administration de Cuba, donna dès le début sa sympathie aux Espagnols, et appela l'intervention américaine une brutale agression. Gomment les Européens pouvaient-ils être contents d'entendre si souvent proclamer au delà de l'Océan qu'il fallait mettre un terme à leur domination dans l'hémisphère occidental? Mais les Américains firent plus que de diasser les Espagnols de Cuba et de Porto-Rico. Ils montrèrent au monde qu'ils avaient une excellente flotte moderne; ils traversèrent le Pacifique et s'établirent en Extrême- Ori^tit ; enfin ils menacèrent de venir attaquer l'Espagne jusque dans ses eaux. Il devenait évident que désormais il faudrait compter avec eux. Ils virent bientôt une réaction favorable se produire à leur égard, et nombre de gens se presser de déclarer qu'ils avaient toujours été pour eux. Mais l'ancienne popularité fecile

des États-Unis s'en alla, peut-être pour toujours. Il se trouva quelques idéalistes pour se lamenter, pour dire que l'Union avait perdu en grandeur morale ce qu^elIe avait gagné en importance politique, et qu'elle avait renoncé i sa position unique dans le monde pour devenir une puissance énorme, agressive et égoïste comme toutes les autres .

Le changement ne fut pas moins décisif dans la conscience américaine. La guerre y éveilla un sentiment de force resté jusqu'alors latent. Elle suggéra aux Américains tout ce que leur puissance leur permettait d'espérer, et les assura qu'ils pourr^ent résoudre certains problèmes qui n'avaient jamais encore attiré leur attention. Maintenant ils étaient prêts & se jeter dans la mêlée générale. La guerre seule n'aurait pas suffi i provoquer cette métamorphose ; depuis longtemps la condition intérieure des États-Unis préparait une évolution de ce genre dans l'esprit public. Le conflit avec TEspagne survenant, ce fut un brusque éveil.

Si l'on passe aux circonstances qui firent éclater les hostilités entre TEspagne et les États-Unis, il faut remarquer tout d'abord que les relations entre les deux pays n'avaient jamais été très cordiales. Elles ne pouvaient guère l'être. Les Américains avaient hérité de préjugés hostiles et du souvenir des luttes de leurs ancêtres anglais contre les Espagnols ; comme colons, ils avaient pris part aux guerres du xyu* et du xvm* siècle. L'Espagne il est vrai avait combattu pour eux dans la guerre de l'indépendance, mais simplement parce que son alliance avec la France l'y forçait ; elle avait expressément averti les Français des dangers qu'en-

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traînait leur intervention. Sa vieille haine de V Angleterre ne Tempéchait pas en effet de voir que le succès des colonies anglaises insurgées pourrait être d^un dangereux exemple pour ses propres possessions : aussi le gouvernement espagnol, aux négociations faites à Paris pour la paix de 1788, fit-il tout ce qu^il put pour renfermer la jeime république dans des frontières aussi étroites que possible. Les Américains d^autre part firent, au sujet des limites septentrionales de la Floride, un accord séparé avec TAngleterre, d'où résulta plus tard une interminable querelle avec TEspagne.

Cette querelle fut la première d'une longue série de conflits entre les deux pays, qui dura plus de trente ans. La vérité, c'est que les Américains convoitaient les territoires espagnols, riches et peu habités, qui leur fermaient Paccès du golfe du Mexique. D'un côté une nation jeune et vigoureuse, très consciente de ses droits et de ses intérêts, et assez peu soucieuse de ceux d'autrui. En face d'elle, un peuple faible avec un gouvernement décrépit, incapable d'occuper en fait les pays qu'il domine, impuissant à maintenir l'ordre dans ses frontières et à ôter à ses voisins tout motif de se plaindre. Gomme on pouvait s'y attendre, la conduite des Américains fut brusque et sans façons, celle des Espagnols évasive et dilatoire. Ces différends se prolongèrent pendant bien des années, et se terminèrent enfin par la vente, presque forcée, de la Floride orientale aux États-Unis. Quant à la Floride occidentale ils l'avaient préalablement occupée à main armée.

Cette affaire était à peine arrangée que les Américains

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se brouillèrent encore avec PEspagne, en reconnaissant l'indépendance de ses colonies révoltées; ils auraient même fait ceci plus tôt, si leur gouvernement n^avait pas désiré s'assurer la Floride avant d'irriter de nouveau les Espagnols. Suivit un autre coup encore plus rude : ce ftit la doctrine de Monroe. Dans l'esprit des Américains, elle visait moins l'Espagne que la Sainte-Alliance; ils ne croyaient pas que l'Espagne parviendrait à soumettre ses colonies, mais ils ne lui contestaient pas le droit de l'essayer. Ce nouveau principe était une grave injure pour l'Espagne : il lui ôtait, en un moment d'extrême faiblesse, tout espoir d'un secours étranger, sans lequel il lui était impossible de recouvrer ses possessions perdues. Elle ne pouvait éprouver qu'un vif ressentiment, en face d'une conduite si peu amicale, sans qu'elle eût rien fait pour la provoquer. Cependant, le temps aurait pu faire oublier ces anciens griefs. Une fois ses colonies émancipées, il ne restait plus à l'Espagne une seule parcelle de terrain sur les deux continents américains ; sauf Cuba il n'y avait plus de motifs de querelle entre elle et les États-Unis.

On n'a qu'à jeter un coup d'oeil sur la carte pour se rendre compte de l'importance que doit avoir cette lie pour les États-Unis. Elle a une valeur considérable, par ses nombreuses ressources naturelles et la douceur de son climat ; et comme position stratégique, elle commande l'entrée du golfe du Mexique, débouché de la vallée du Mississipi, et fait face à la mer des Caraïbes et au futur canal du Panama. On pourrait comparer sa situation à celle de la Crète dans la Méditerranée orientale; mais Cuba est beaucoup plus vaste et plus riche.

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Cette « perle des Antilles » avait évidemmeat un grand prix. Jefferson^ homme d'État prudent, conaenrar teur, et très peu enclin à une politique aventureuse, admettait pourtant qu'il avait toujours « considéré Cuba comme Taddition la plus intéressante qu'on pût janaais faire à notre système d'États ». Après l'achat de la Floride, l'idée de posséder l'autre côté de l'entrée du gcdfe devint plus séduisante encore. En tous cas, si Cuba ne pouvait pas être à eux, les Américains étaient bien résolus à ne pas la laisser passer à quelque grande puissance maritime. Pendant quelque temps ils craignirent que Napoléon ou bien l'Angleterre ne s'en emparât. En 1808 le président Jefferson déclara que les États-Unis s'alarmeraient de voir Cuba passer aux mains soit de l'Angleterre, soit de la France. Les mêmes craintes reparurent, en i8a3, lors de l'intervention française ea Espagne. Deux ans plus tard, le gouvernement de Washington envoya à ses ministres à l'étranger une circulaire, où il déclarait qu'il s'opposerait au transfert de rtle à toute autre puissance européenne.

Plus tard encore, des inquiétudes du même genre se manifestent de nouveau. En i84o, les États-Unis allèrent jusqu'à ofiir de garantir Cuba aux Espagnole contre toute attaque étrangère, mais ils refusèrent de faire avec l'Angleterre et la France un triple pacte dans ce sens. Pendant longtemps les Américains, contrairement à leurs principes traditionnels et à l'esprit même de la doctrine de Monroe, n^ont pas désiré l'indépea dance pour cette ile, craignant de la voir tomber en d'autres mainjs que les leurs, tandis qu'ils n'avaient

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que du mépris pour la force militaire de TEspagne C'est dans la question nègre aux États-Unis qu'on trouve la clef de leur politique pendant tant d'années. A la différence de la plupart des colonies espagnoles situées sur le continent américain, Cuba contenait depuis longtemps une large population d'esclaves et, après l'abolition théorique de la traite, elle continua d'en alimenter le chiffire par des importations clandestines jusque vers 1860. Si l'ile s'affranchissait avec l'aide de l'Amérique du Sud, où l'esclavage avait disparu en même temps que la suprématie espagnole, il en résulterait l'émancipation des nègres, et peut-être, puisqu'à cette époque ik étaient beaucoup plus nombreux que les blancs à Cuba, l'avènement d'une domination noire. Une telle hypothèse suffisait k alarmer violemment le Sud desÉtats-Unis. Ces États avaient sympathisé comme les au^es avec la révolte de l'Amérique latine, mais ils s'étaient toujours refusés à reconnaître les deux républiques d'esclaves affranchis, Haïti et Saint-Domingue, et ils avaient vu d'un mauvais œil le congrès de Panama parce qu'on y avait convoqué ces États nègres . L'esclavage fut officiellement institué au Texas dès que cette région eut conquis son indépendance ; c'est même l'établissement de ce système qui avait été l'un des buts essentiels de cette spoliation du Mexique. Pour les Sudistes une république d'esclaves émancipés était non seulement un voisin des moins sympathiques, mais un foyer de contagion, un exemple dangereux, une menace perpétuelle pour leur société. C'est pourquoi les États-Unis aidèrent ainsi l'Espagne à garder ces lies quelque soixante ans de plus.

Au cours du xiz® siècle, la convoitise des patrons d'esclaves dans les États-Unis du Sud devint de plus en plus vive. Il y avait là, à leurs portes, un nouveau renfort d'esclaves, marchandise qui devenait chaque jour plus chère ; et, ce qui importait encore davantage, on se proposait de fonder dans ces îles deux ou trois nouveaux États esclavagistes, qui permettraient d'empêcher le Nord de prendre la suprématie redoutée par le Sud. L'idée d'annexer ces iles trouvait aussi beaucoup de partisans dans l'Ouest ; les succès de la guene mexicaine y avait provoqué un fort mouvement en faveur de l'expansion nationale. Aussi voyons-nous le Congrès, entre i845 et 1860, débattre constamment la question de Cuba, et les gouvernements successifs former des plans pour s'emparer du territoire désiré. En 1848, puis en i8ô3, on essaya de l'acheter à l'Espagne, mais ces offres furent nettement repoussées k Madrid. En i854, les ministres des États-Unis à Londres, à Paris et à Madrid se réunirent et lancèrent le manifeste d'Ostende : ils y proclamaient le droit de la répubUque américaine à prendre Cuba par force si ses propositions d'achat étaient rejetées ; mais, le pays n'étant pas prêt à les suivre, ils se virent désavoués par leur gouvernement. Entre temps, l'opinion dans les États du Nord éleva une opposition si vigoureuse qu'enfin l'annexion devint impossible. Au reste, durant toute cette période, la population même de Cuba restait tranquille et semblait satisfaite. Il ne se produisait aucun soulèvement qui pût servir de prétexte raisonnable k une intervention.

Dans les années qui suivirent, la situation se trans-

forma. Les Américains, après la guerre civile et Témancipation des esclaves du Sud, cessèrent de désirer Cuba ; au même moment une insurrection éclata dans cette île, qui, quelques années plus tôt, aurait amené Tintervention des États-Unis. Le gouvernement espagnol ne put triompher de ce soulèvement de 1868, malgré le nombre des soldats qu^il employa contre lui. €ette lutte pénible tratna pendant dix ans, sans résultats décisifs d'un côté ni de Fautre ; mais les froissements devinrent perpétuels et inévitables entre l'Espagne et les États-Unis. Les partisans de Cuba préparaient sans cesse, sur le sol américain, des expéditions de flibustiers ; le gouvernement des États-Unis parvint à en empêcher beaucoup, mais d'autres s'échappaient parfois avec la complicité des autorités, ce qui produisait des récriminations perpétuelles entre Washington et Madrid. Des citoyens américains établis dans l'tle (en général des natifs de Cuba) étaient maltraités, et des plaintes constantes en résultaient ; d'autre part la gêne du libre commerce et divers autres embarras nourrissaient l'irritation du public aux États-Unis. Enfin la guerre faillit éclater quand l'équipage américain du vaisseau corsaire le Virginius lut pris et fusillé. La paix se maintint pourtant, et les Espagnols purent régler leurs affaires sans qu'une intervention directe se produisit ; si le conflit avait duré, elle n'aurait pas tardé longtemps. A la Convention de Zanjon, l'Espagne fit aux insurgés des concessions qu'ils acceptèrent.

On eut alors dix-sept années de tranquillité. L'esclavage fut aboli dans les tles espagnoles, et leur prospé*

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rite s'accrut rapidement. Le public américain, qui avait assez à faire chez lui, ne s'occupa guère d'elles, et, si les Espagnols avaient su contenter les indigènes, cet état de dboses aurait pu durer. De vastes capitaux américains avaient été placés à Cuba ; les actionnaires ne tenaient pas à voir se produire des rébellions ni des troubles d'aucune espèce ; mais, si de nouveaux désordres reparaissaient et menaçaient les biens et la vie de citoyens américains, le gouvernement de Washington aurait encore, bon gré mal gré, à s'intéresser au conflit. Lorsqu'en 1896 un nouveau soulèvement éclata, et se maintint en dépit de tous les efforts faits pour le réprimer, lorsqu'on vit cette lutte stérile se poursuivre de mois en mois et d'année en année, on sentit de plus en plus aux États-Unis que la situation devenait intolérable. Ce n'était pas seulement l'effet d'une sympathie naturelle pour ce peuple du nouveau monde qui voulait secouer une vieille tyrannie ; c'est qu'on était excédé des désagréments causés par des troubles si proches des États-Unis. Sur ces entrefaites un incident mystérieux se produisit : un vaisseau américain, le Maine, sauta dans le port de la Havane ; la nation en fut vivement agitée, et cette affaire, si elle ne causa pas directement les hostilités, en précipita du moins l'ouverture.

Pour prouver que le peuple américain n'obéissait en intervenant à aucun motif égoïste, le Congrès, lorsqu'il déclara la guerre à l'Espagne, proclama qu'il avait pour objet la libération, non l'annexion de Cuba. Cet ordre du jour généreux fut voté dans un moment d'enthousiasme, mais en toute sincérité. Quand la guerre fut

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finie, le pays se souvint de sa promesse, et il la tint, malgré les fortes tentations at les raisonnements spécieux qui prétendaient, comme d'ordinaire en pareil cas, prouver Pinanité d'une telle obligation. Les Américains peuvent être fiers de la manière dont ils se sont conduits en cette occasion, car, l'histoire est là pour le prouver, bien des assurances solennelles de ce genre, données avec la meilleure foi du monde, s'affaiblissent à mesure que les années s'écoulent. Les Américains, il est vrai, tout en faisant don k Cuba de Tindépendance, y attachèrent certaines conditions ; on peut trouver que cela gftte un geste généreux, mais des événements récents ont prouvé combien ces réserves étaient sages. Quel que soit dans l'avenir le sort de Cuba, la feçon dont les États-Unis l'ont traitée dans les dix ans qui ont suivi son émancipation constituera une belle page d^histoire. Quand les États-Unis furent sortis victorieux de leur g[aerre avec l'Espagne, le public américain fut rempli d'une joyeuse fierté. Les armes de l'Amérique n'avaient point rencontré d'échec ; les soldats s'étaient bien battus ; le triomphe éclatant de la jeune marine américaine Pavait rendue si populaire qu'elle était désormais assu-^ rée d'être maintenue et développée. La nation tout entière aurait pris pour la première fois conscience de sa force. On fut persuadé aux États-Unis que les temps étaient v^ius où le pays devait cesser de mener une vie isolée, qu'il était appelé à jouer un rôle dans les grandes affaires de l'humanité, dût-il lui en coûter le sacrifice de quelque ancien idéal.

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