‹ Les États-Unis, puissance mondialeChapitre 21 sur 63 · CHAPITRE VII L'ACQUISmON DES COLONIES · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII L'ACQUISmON DES COLONIES

Au cours des négociations qui précédèrent la guerre avec TEspagne et pendant cette guerre même, le peuple américain, sans distinction de parti, avait appuyé la politique du gouvernement; mais cette unanimité disparut quand il fallut décider ce qu^on ferait de la victoire. Tandis que le gros de Fopinion publique hésitait entre le respect des vieilles traditions et les attraits de nouveaux horizons, les gens avancés des deux partis commencèrent à se quereller pour savoir si le pays devait garder ou abandonner les acquisitions qu^il venait de faire. Les anti-impérialistes se sont donné eux-mêmes leur nom et s^en sont fait gloire, mais les soi-disant impérialistes n'ont jamais accepté tout à fait un nom que leur avaient appliqué leurs adversaires. Quelle que soit en effet au fond leur politique^ ils sentaient que ce titre s'accordait mal avec Tidéal républicain de TAmérique.

Dans ces disputes âpres et prolongées sur le sort des nouvelles possessions insulaires, les Philippines furent au centre du débat. Les anti-impériaUstes sans doute condamnaient Fannexion d'Hawaï : la révolution qui avait détrôné la reine de ces îles était, d'après eux, une

L^CQUISmON DBS COLONIES l53

usurpation faite par une poignée d'étrangers, qui n'auraient jamais réussi sans le débarquement de troupes américaines; ces iles n'appartenaient donc en droit cu'aux indigènes. Le président Cleveland avait adopté cate thèse quand il retira du Sénat le traité d'annexion, présenté par son prédécesseur. L'annexion fut accomplie pendant la guerre hispano-américaine, non pas par traité, car on craignait de ne pouvoir réunir l'indispensable majorité des deux tiers du Sénat, mais par un vote combiné des deux chambres du Congrès. Du reste personne ne pouvait contester l'importance d'Hawaî comme poste naval dans le Pacifique ; et, si les anti-impérialistes pouvaient condamner la manière dont on avait acquis ces territoires, les indigènes y formaient une minorité si petite, qu'il était difiBcile de leur rendre l'hégémonie. Quant k Porto-Rico, les anti-impérialistes extrêmes qui persistaient à en interdire l'annexion voyaient leur thèse bien affaiblie par la bonne volonté évidente des habitants à accepter les bienfaits du régime américain. Dans le cas des Philippines, il n'y avait pas cette excuse. Ici, nul désir de la domination américaine; au contraire, il fallait pour occuper ces iles triompher d'un peuple qui luttait pour son indépendance.

Dans la masse des arguments échangés sur ce sujet, on peut distinguer quelques thèmes de discussion qui revenaient sans cesse. En premier lieu, les anti-impérialistes trouvaient que la nation avait assez k faire avec les problèmes intérieurs, sans aller gaspiller ses énergies ^eurs : les Américains n'avaient aucune expérience

l5l4 L^GQUISITIOlf DES COLOIŒS

en matières coloniales. A quoi l^autre parti répliquait que toutes les autres puissanœs coloniales avaient aussi leurs devoirs chez elles, mais que ces affaires domestiques, loin de souffrir des soins demandés par les possessions lointaines, n^étaient que mieux administrées par des chefs dont les vues et les responsabilités étaient élargies; on disait en outre qu'un État ne saurait avoir trop de débouchés pour Tactivité de ses citoyens, et que, si les Américains étaient inexpérimentés en matières coloniales, ils pourraient profiter de Texpérience d'autrui, et n'avaient derrière eux point d'erreurs pour les gêner. Les arguments politiques et commerdaux des deux partis roulaient sur les avantages relatifs de Textension et de la concentration nationales, sur la question de savoir si le commerce d'un pays suit toujours son drapeau, etc. Les attaques les plus vigoureuses et les plus efficaces des anti-impérialistes se basaient sur cette idée, que la nouvelle politique était un abandon non seulement de sages traditions, celles des pères de la République, mais des nobles idéaux qui avaient iiut respecter l'Union dans le monde entier. On fit même entrer en ligne la doctrine de Monroe ; l'autre camp répondit qu'elle ne s'appliquait pas à l'Asie, et que du reste, n'étant pas un simple document inerte, elle pouvait s'adapter à des circonstances nouvelles.

A la thèse qui soutenait que tout gouvernement selon l'idéal américain devait être un gouvernement consenti, les défenseurs de la politique d'expansion objectaient que ce principe valait seulement pour les peuples capables de se gouverner ; si un peuple en était

l\gQUISITI01« des GOLOlflES l55

incapable, son progrès, qui était aussi un progrès pour la civilisation en général, avait plus d^importance que son consentement. On se demanda aussitôt si les Philippins étaient en état de se gouverner, et dans quelle mesure ils l'étaient; mais ici de simples discussions ne pouvaient plus suffire, il fiillait Texpérience. Avec assez peu de logique, le parti démocrate, qui avait accepté, au moins d'une façon tacite, cette idée des Sudistes qu'il fallait refuser lé droit de vote aux nègres là où ils étaient nombreux, proclama cependant que les Philippins ^ent tout à fait capables de s'administrer. D'autre part la masse du parti républicain, qui avait renoncé à imposer au Sud le suffrage nègre, fut plus conséquente avec elle-même en refusant l'indépendance de cette « race inférieure ».

A la théorie qui voulait que l'acquisition de possessions coloniales fût contraire à la politique traditionnelle des États-Unis on répondait de deux manières : ou bien, tout en l'admettant, on jugeait que le temps était venu de procéder à un changement; ou bien l'on niait qu'elle fut exacte historiquement. Suivant les défenseurs de cette seconde idée, le développement du pays s'est fait surtout par voie de colonisation. Dès Torigme les États-Unis ont été une puissance à expansion rapide; chaque génération en a étendu le territoire ; bien plus, ils ont à plusieurs reprises occupé des pays qui furent pour eux de véritables colonies, car les habitants n'y possédaient pas l'autonomie. Pour ne nen dire des Indiens, ces « pupilles de la nation », il ne faut pas oublier que dans la Louisiane, la Floride,

l56 L^AGQUISITIOIf DES COLONIES

le Nouveau-Mexique et la Galifomie^il y avait des populations françaises et espagnoles qui ne furent pas consultées lorsque leurs pays furent transférés aux États- Unis. Dans tous ces cas, la première forme de gouvernement établie fut un despotisme militaire, qui à vrai dire ne dura pas longtemps. Après tout, qu^est-ce qu'une colonie? Si Ton refuse ce titre à un territoire contigu à la métropole, il ne faudra pas, comme on le fait souvent, appeler la Sibérie ni TAsie centrale des colonies de la Russie. Et il y a beaucoup de ressemblance entre la façon dont la Sibérie et VOuest américain se sont peuplés de « settlers ». Qu'importe si la mer sépare le pays de ses dépendances? On n'a jamais appelé rirlande une colonie de l'Angleterre, bien que leur sol ne soit pas d'une seule pièce, et bien que dans le passé l'Angleterre l'ait maintenue par la force dans sa sujétion et Tait soumise à une colonisation systématique. La colonisation n'est qu'une forme d'un développement national : d'interne, ce développement devient externe quand le territoire primitif d'un peuple ne suffit plus à son expansion. C'est seulement lorsque les « frontières intérieures » des États-Unis ont disparu que nous voyons commencer l'bistoire de leur extension au delà du continent américain. Il n'y a pas là une simple coïncidence : ces deux mouvements font l'un et l'autre partie d'un seul et même développement naturel et normal.

L'inconvénient principal de cette thèse est qu'elle néglige une différence essentielle entre les acquisitions des États-Unis avant et après 1898. On veut bien ac-

l'acquisitioîï des colonies 167

corder que dans les deux cas on est en présence d^un même élan d^expansion, et que la seconde partie en suivit naturellement la première : mais il n'en subsiste pas moins une distinction fondamentale entre les deux mouvements. Avant la guerre avec TEspagne, tous les territoires acquis par les Américains étaient situés dans des régions favorables à la colonisation par les blancs. Quel que fût le caractère distinct de leurs habitants k Tépoque de l'occupation, il ne devait pas tarder à disparaître sous Tafflux d'une population américaine semblable à celle des États plus anciens. Un gouvernement militaire ou même « territorial » n'était donc qu'une mesure temporaire, adoptée pour une période de transition ; ces annexions récentes devaient bientôt se trouver sur le même pied que les plus vieux territoires de rUnion. La seule exception à ce principe fut faite pour TAlaska, que son climat inbospitalier empêchait, et empêchera peut-être toujours, d'avoir une population suffisante pour former un État indépendant. Mais lorsqu'une possession n'est privée de l'autonomie que par rinsu£Bsance du chiffre de sa population, on n'est pa» en présence de redoutables problèmes politiques. Il en est tout autrement quand il s'agit de pays déjà peuplés par des groupes denses d'indigènes, étrangers aux Américains par leur langue et leur civilisation : on ne peut plus s'attendre à un triomphe rapide des idées anglo-saxonnes, ou à une métamorphose de la population par une immigration suffisante d'Américains. Si ces peuples vivent sous les tropiques et appartiennent à des laces qui pendant des siècles resteront incapables de se

l58 L^CQUISITION DBS COLONIES

gouTerner et de respecter Tordre, il sera vain d^appUquer le vieux système ; il échouera.

Dans le passé, le peuple américain s'est rendu compte de cette distinction et s'y est conformé. Plus d'une fois il a montré de la répugnance à posséder des dépendances étrangères. Que l'on prenne par ereoapie l'histoire de ses rapports avec Libéria. En i8ao une bande de nègres envoyés par la Société américaine de cdionisation s'établit sur la cAte occidentale de l'AMque ; les États-Unis ne s'occupèrent pas officiellement de l'afiEsdre ; sauf quand le gouvernement expédia à ses frais des approvisionnements aux colo£»s pour les em.pécher de mourir de faim. Or en iSSy, ces nè^ires se formèrent en république, et dix ans plus tard prirent le titre d'État souverain ; mais les États-Unis, par suite de l'hostilité du Sud contre 1^ n^es afirancfaîs, ne reconnurent pas cet État jusqu'en 1862, après le début de la guerre de Sécession. On aurait pu s'attendre i voir les Américains maintenir une sorte de protectcnrat sur la petite république noire. Ils eurent à intervenir en sa faveur auprès de certaines puissances ; dans une de ces occasions en i884, le secrétaire d'État Frelinghuysen parla même d' « une parenté quasi paternelle » ; naais le code international ne reconnaît pas cette espèce de parenté. On ne saurait dire que les Américains verraient avec indifférence une annexion forcée de Libéria pw une puissance europé^ine, mais il n'est pas probable qu'ils s'opposeraient à ce qu'on fît sans eux un arrangement à l'amiable ; et dans ces démises années ils ne se sont pas montrés disposés à se mêler aux affiedres

l'acquisition DBS golouibs i5>9

d'Afrique. De même le Sénat refusa de ratifier les traités qui amiexaient Saint-Thomas (1867) et Saint-Domingue (1870), et le président Gleveland retira le traité d'annexion d'Hawaï (1893).

Dès le dâbut de la guerre avec TEspagne, ces choses changèrent. Hawaï fut annexé en juillet 1898 ; à la fin de Tannée, la paix de Paris assurait aux États-Unis Porto-Rico, les Philippines, et Guam dans les tles Mariannes. En 1890, à la suite d'un traité condu avec FAllemagne et la Grande-Bretagne, les Américains acquirent rUe de Tutuila et ses dépendances (dans les iles Samoa) pour en faire une station navale. En 190a ils conclurent un arrangement pour l'achat des Antilles danoises, mais ce traité ne fut pas ratifié par le Sénat du Danemark. En 1908 ils obtinrent de la république toute nouvelle de Panama la possession de fait d'une bande de territoire de chaque côté du fiitur canal de Tisthme. En 1906, le gouvernement de Cuba ayant sombré dans une insurrection, des troupes américaines débarquèrent dans Tile.

Les États-Unis sont ainsi devenus une puissance coloniale. Toutes leurs dernières acquisitions, proches ou lointaines, sont situées sous les tropiques. Elles sont encore d'une faible étendue, comparées aux empires de la Grande-Bretagne, de la France, de la Hollande, du Portugal^ et même de l'Allemagne ; mais leur population est dense, et a porté si longtemps le joug européen qu'elle est & demi civilisée.

n n'est pas nécessaire d'insister ici s^r les détails de la forme de gouvernement établie dans la plupart des

i6o l'acquisition des colonies

colonies américaines. Tutuila et Guam ne sont que des escales de charbon. Beaucoup d 'anti-impérialistes consentent à ce qu'on les garde ; leur petit nombre d^habitants ne les rend pas difficiles à administrer. Les lies Havaï doivent aussi leur valeur surtout à leur importance commerciale et stratégique. Les Américains, bien qu'ils n'y forment qu'une petite minorité, y ont fait prédominer leur influence depuis bien des années. Toute la civilisation des indigènes est d'origine anglosaxonne, et l'anglais y est la langue du gouvernement, des écoles et de la vie publique. L'administration de Havaï ne difiêre pas essentiellement de celle d'un territoire américain ordinaire. Les gouverneurs et les juges y sont nommés par le gouvernement de Washington, et, les indigènes ayant parfois dominé dans la législature sans être mûrs pour le pouvoir, le droit de veto a été assez fréquemment appliqué.

A Porto-Rico, les Indiens aborigènes ont disparu depuis longtemps, et ils ont été remplacés par les descendants des colons espagnols et des esclaves nègres. Gomme l'immigration espagnole s'y est poursuivie pendant tout le xix* siècle, l'élément blanc y dépasse aujourd'hui, au moins dans les statistiques, l'élément de couleur, qui se compose surtout de mulâtres. D'après le recensement de 1 899 , sur une population totale de 953243 habitants, 5894^6 étaient blancs ; mais il faut accepter ces chiffres avec des réserves, ici, comme dans tous les pays où il y a des différences de race. Les agents du recensement sont souvent dans Fimpossibilité de déterminer la couleur des personnes

l'acquisition des GOtomBS i6e

qa^'ûs inscrivent sur leurs listes, ils doivent s'en tenir aux déclarations des intéressés ; or, le blanc, ayant un grand prestige social, on peut être sûr que dans tous ks cas douteux et dans quelques autres qui ne le sont pas, les intéressés voudront passer pour appartenir à la race blanche. Ces erreurs reproduites sur une grande échelle invalident la valeur des statistiques. Cependant il reste vrai que non seulement Porto-Rico est un territoire d'une population dense, mais que la majeure partie de ses habitants se considère comme de sang blanc, c'est^-dire espagnol, et par suite cohéritière de la civilisation latine. U en résulte forcément qu'elle ne saurait être satisfaite si on la traite en race inférieure, incapable de se gouverner ; par malheur ces aspirations ne suffisent pas & prouver leurs capacités.

L'annexion de Porto-Rico, conséquence naturelle de la guerre avec l'Espagne, ne rencontra guère d'opposition. A la signature de l'armistice, les Américains avaient déjà envahi une grande partie de l'tle; quelques jours auraient suffi à les rendre maîtres du reste. Nulle part ils n'avaient trouvé les habitants hostiles ; cette population, restée paisible sous le joug espagnol, avait accueilli les nouveaux venus d'une manière qui fit une pénible impression & l'Espagne. Ce pays avait supposé que ses sujets de Porto-Rico étaient aussi loyaux que soumis ; en fait, ik étaient excités par l'espoir de la Uberté, — idée séduisante dont pour eux le sens restait vague, — et par la perspective d'une grande prospérité matérielle qui résulterait de leurs attaches avec les États-Unis. Les Américains, d'autre

GOOLIOGB. II

103 lVcquisition d£$ colonies

part, étaieoi résolus à expulser entièrement les Espagnols de Thémisphère occidental. Ils n ^avaient pas fait de promesse désintéressée pour Porto-Rico, comme pour Cuba, et, lorsqu'ils l'eurent pris, ils ne virent point de raison pour ne pas le garder. Du reste, ce n'était pas imposer leur domination à un peuple malgré lui ; c'était accorder des privilèges à des sujets très désireux de les recevoir. En eût-il même été autrement^ rtle était trop petite pour se poser en État indépendant^ et elle était destinée à prendre une grande valeur stratégique quand le canal de Panama serait achevé : Porto- Rico est une excellente escale entre l'Eurc^e et Panama. Les anti-impérialistes américains eux-mêmes ne firent pas une opposition très vive à cette annexion ; ils avaient assez à faire ailleurs.

On établit le système actuel de gouvernement dans l'île après une première phase de régime militaire ; ce régime fut utile pendant la période de transition ^ où il fallut à diverses reprises protéger les Espagnols résidents contre la rancune de leurs anciens sujets. Le peuple de Porto-Rico, bien qu'il eût reçu des droits dont jusqu'alors il n'avait jamais joui, éprouva une amère déception, car il s'était flatté de l'espérance de voir son île promue d'un seul coup & la dignité d'Etat dans l'Union américaine. Cette demande ne fut pas accueillie avec faveur par l'opinion publique aux États- Unis : on sentit qu'un territoire habité par une population mêlée, où la proportion de ceux qui savaient lire et écrire ne dépassait pas dix-sept pour cent, et qui n'avait aucune expérience de l'autonomie, n'était pas

l'acquisition des colonies i65

mârjpourla conduite de ses destinées ; une période préalable d'éducation était nécessaire. Les Américains avaient un désir sincère de traiter leurs nouveaux concitoyens d'une manière aussi libérale que possible, et en fait ils agirent à leur égard avec autant de bienveillance que de sagesse. Même le tarif provisoire de quinze pour cent sur les marchandises importées de Porto-Rico dans rUnion, qui fut nettement condamné à l'époque comme une mesure oppressive, ne fut de la part du Congrès que l'assertion d'un principe. Cette taxe, bientôt abolie, ne fut pas pour le commerce une gêne sensible ; les profits qu'elle rapporta furent remis à Porto-Rico, et lui furent d'un grand servic/e pour ses travaux intérieurs d'amélioration.

La forme de gouvernement établie dans l'Ile est une innovation dans lès institutions américaines, mais elle n'est pas originale en soi. Elle ressemble beaucoup au gouvernement de plusieurs colonies anglaises relevant de la couronne : même système d'und assemblée composée de deux chambres, une chambre basse élue par le peuple, et une chambre haute composée des principaux fonctionnaires et de certains indigènes, nommés les uns et les autres, comme les gouverneurs et les juges, par le gouvernement central des États-Unis. Pour les âfifaîres locales, les habitante de Porto-Rico élisent eux-mêmes leurs représentants ; mais le sufifrage est limité par des conditions de cens et de capacité d'un niveau peu élevé.

Sous un tel système, grâce à la sagesse des gouvernants et au bon sens des gouvernés, ce pays a pu

i64 L'AGQUismoir des colonies

mettre à profit ses ressources naturelles et les avantages de son union aux États-Unis, excellent marché ouvert à ses produits. Sans doute cette prospérité mit quelque temps à naître, car au début la brusque rupture des anciennes attaches de Porto-Rico avec TEspagne jeta un trouble inévitable dans le commerce ; en outre, eniSgg, un terrible ouragan détruisit environ les neuf dixièmes des plantations de café. Or, comme le café était le principal article d^exportation sous la domination espagnole, et comme les caféiers qu'on plante restent sept ou huit ans avant de commencer à produire, on peut se figurer rétendue du dommage. U n'est même pas probable que le café de Porto-Rico regagne jamais son importance économique. Il était favorisé sur les marchés d'Espagne par des tarifs protecteurs dont il ne jouit plus ; aux États- Unis, il rencontre la concurrence du Brésil, qui était dans la place longtemps avant lui. On boit beaucoup de café en Amérique, et, comme ce n'est pas un produit naturel du pays, c'est un des rares articles dUmportation qui ne paient point de droits d'entrée. On ne peut donc guère s'attendre à ce que les États-Unis, pour le seul bénéfice de Porto-Rico, imposent jamais une taxe sur un objet d'une consommation aussi universelle. On a i^mplacé le café dans l'ile par d'autres productions, surtout par le sucre et le tabac ; leur exportation s'est accrue dans des proportions énormes: en 1906 le chifire d'afiaires total avait presque triplé dans l'espace de cinq ans. Ce développement est dû aux relations commerciales nouvelles de Porto-Rico avec les États- Unis. Les capitaux étrangers ne sont pas venus dans

L^CQUISITIOll DES COLONIES l65

Pile en grande abondance ; certaines mesures prises pour empêcher Texploitation des habitants par de puissantes organisations financières ont contribué à en écarter les gens qui avaient des placements k faire. On a entrepris divers travaux d^utilité publique. Dans les écoles, le nombre des enfants augmente sans cesse. Dans l'ensemble, les premiers résultats du nouveau régime font assez d'honneur à l'Amérique.

L'avenir politique de Porto-Rico est un peu incertain. Jusqu'ici, ses habitants semblent avoir fait un bon usage des droits autonomes qu'on leur a accordés ; ils font preuve dans les luttes politiques d'une ardeur peut-être un peu excessive, puisqu'elles sont en général des questions de personnes. On ne peut pas raisonnablement s'attendre à les voir satisfaits de leurs privilèges actuels : tant qu'il n'y a pas d'égalité absolue entre les Américains et les citoyens de Porto-Rico, ceux-ci se croient traités en inférieurs. Il est difficile de refuser à Porto-Rico des droits plus étendus quand il les demande : les réclamations d'un territoire qui a une plus grande population que beaucoup d'États déjà admis dans l'Union touchent vivement les Américains. En 1906, le président Roosevelt conseilla au Congrès d'accorder la requête. Mais les États-Unis craignent que les citoyens de Porto-Rico, qui n'ont qu'une très courte expérience en poh tique, ne soient pas encore mûrs pour l'autonomie. Une fois devenu État, on ne pourra plus tenir Porto- Rico en lisières, et la constitution américaine ne contient aucune disposition permettant d'enlever son privilège à un État, quelque abus qu'il en ait pu faire. Il ne faut

l66 I.*AGQUISITION DES GOLONIBS

donc pas sMtonner que les Américains hésitent à étendre les libertés d^s citoyens de Porto-Rico. Ceux-ci ont tout lieu de déplorer le tour qu'ont pris les choses récemment à Cuba ; car les populations des deux iles sont si semblables qu'il n'y a aucune raison de distinguer entre elles^ et de croire l'une mieux en mesure dç se gouverner que l'autre. Si les Cubains ne savent pas mener leurs aSaires, pourquoi leurs frères de Porto- Rico sauraient-ils faire mieux ï

Page 1