CHAPITRE VIII
Les nations se prêtent les unes aux autres des des> seins prc^nds et astucieux, qu'elles ne se prêteraient janiais à elles-mêmes. C^est que chacune est consciotite de ses hésitations^ de ses craintes, de ses changements d*idée, tandis qu'elle ne juge ses voisines que par les résultats. G*esl surtout vrai quand ces résultats se traduisent pat des gains territoriaux. Jamais le reste da monde ne les croit purement accidentels. On a ainsi jugé les États-Unis lors de Tacquisition des fies Philippines ; et cependant peu d'événements ont été moins que celui-là dus à la prévoyance ou à la préméditation d'un gouvernement. Admettons que, parmi les rêveurs qui songeaient à l'empire du Pacifique, il y en ait eu quelques-uns qui aient espéré voir les possessions insulaires, faibles et ix^l gouvernées, de l'Espagne dans cet Océan tomber un jour aux mains des Américains ; reconnaissons que la marine a pu imaginer de futures escales de charbon en toutes sortes d'endroits : on peut néanmoins affirmer que, lorsqu'ils donnerait à l'amiral Devrey l'ordre de se rendre à Manille, le président Mac-Kinley et son cabinet ne songeaient pas le moîns du monde à
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s^emparer des quelque trois mille tles qui sont devenues depuis des possessions américaines. Quant aux sentiments du public à cette date, un humoriste a dit : « On ne savait pas bien si les Philippines étaient des îles ou des conserves ».
Si la flotte américaine fut envoyée à Manille quand la guerre éclata, c'est d*abord parce qu'on ne savait pas bien qu'en faire. On ne pouvait pas la laisser à Hongkong, où elle se trouvait, ni dans aucun autre port neutre ; il était impossible de lui ordonner une piteuse retraite vers la côte américaine du Pacifique sans irriter Fopinion ; il ne restait plus qu'à l'envoyer chercher l'ennemi dans son quartier général. La preuve que le gouvernement n'avait pas de desseins arrêtés, c'est qu'on n'avait pris aucune mesure pour profiter de la victoire.
Quand, après avoir détruit la flotte de Montqjo en rade de Cavité, Famiral Dewey télégraphia qu'il pourrait prendre Manille quand il voudrait, mais qu'il avait besoin de troupes pour l'occuper, les autorités de Washington virent qu'elles n'avaient pas d'autre alternative que de poursuivre ce succès. On aurait pu, a-t-on dit, donner l'ordre à Dev^rey de repartir tout de suite et de venir approvisionner et réparer sa flotte en Amérique. Beaucoup de gens, y compris les anti-impérialistes, ont toujours regretté qu'on ne l'ait pas fait et ont dit qu'à ce point précis une erreur fatale avait été commise. Mais un tel pas aurait demandé beaucoup de courage de la part du président et de ses conseillers, même s'ils avai^iit cru (et ils ne le croyaient pas) que ce fût la meilleure chose à faire. A ce moment la décep
tion du peuple aurait été extrêmement vive si la flotte victorieuse avait dû s'esquiver et revenir chez elle. L'amiral Dewey réclamait des troupes afin de poursuivre ses succès, la chose la plus simple était de lui en envoyer» On lui demanda combien il lui en fallait, il répondit cinq mille hommes. L'évaluation était optimiste; le général chargé de l'expédition déclara qu'il avait besoin de vingt mille hommes, et il les obtint. Mais comme on ne pouvait pas les trouver sur-le>diamp, et qu'on n'avait point de transports préparés d'avance, ils n'arrivèrent sur le théâtre des hostilités que plusieurs mois après.
Pendant ce temps, bien des choses s'étaient passées* Avant que l'armée américaine ne fût prête pour l'offensive, non seulement les insurgés de Luçon s'étaient rendus mattres de tout le plat pays et assiégeaient Manille du côté de la terre, mais encore les Espagnol» avaient été battus à Cuba, et ne demandaient qu'à faire la paix. Seulement le câble communiquant avec les Philippines avait été coupé dès le début de la guerre, et ainsi les troupes américaines attaquèrent Manille et,, après un semblant de résistance, la prirent avant d'avoir reçu la nouvelle qu'un armistice venait d'être signé à Washington, par lequel la ville était remise en leurs mains. On a discuté alors la question de savoir si les Américains occupaient la place par droit de conquête ou simplement par les termes de l'accord. A vrai dire,, cela n'importait guère. L'important, c'est que ce nouvel exploit, — arrangé d'avance, comme on le sait aujourd'hui, — fit crier avec enthousiasme dans tous les Etats-Unis qu'il fallait garder Manille, plus précieuse
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«comme trophée que si elle avait été Tobjet d'un transfert pacifique.
L'armistice de Washington contenait une clause assez vague, par laquelle le gouvernement américain léservait sa décision sur le sort des Philippines. Le public était aussi incertain que lui sur le parti à prendre. Quand les commissaires de la paix se mireoft en route pour Paris, leurs opinions étaient partagées et ils n'avaient point reçu d*instructions nettes du président Mac- Kinley, qui n^avait lui-même pas encore décidé ce qa*il valait mieux faire. En cette occasion il n'apparut pas comme le chef, mais bien comme le représentant du peuple américain dans ses hésitations, tâtonnant un peu au hasard et pensant tout haut.
On avait devant soi plusieurs alternatives. On pouvait tout d'abord se retirer des îles, en gardant peutèïre une, ou un simple port, comme escale de charbon, laisser les Espagnols et les Philippins s arranger comme ils pourraient ; mais, après Talliance conclue entre Dewey et Aguinaldo, ceci aurait passé pour de la mauvaise foi.
On pouvait encore forcer PEspagne à évacuer tout l'archipel et à le livrer aux insurgés ; mais beaucoup de gens en Amérique avaient des doutes sur l'aptitude des Philippins k se gouverner. On redoutait aussi le -convoiteux étranger. C'est le vieux cri qu'on entend x^haque fois qu'une nation hésite à s'approprier un territoire: quelque rivale est là, dit-on, qui n'attend <iu'une occasion pour s'agrandir, et ce danger, réel ou imaginaire, devient un bon argument en faveur de l'annexion. La rivale redoutée aux Philippines, c'était
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rAUemagne; la présence d^une forte escadre allemande dans la baie de Manille avait excité beaucoup de soupçons, pour ne pas dire de colères, aux États-Unis ; c'était en effet une idée répandue que TÂllemagne était aux aguets, prête à saisir le premier territoire venu, et qu'aussitôt après le départ des Américains elle s^établirait aux Philippines ; Topinion publique ne voulait pas entendre parler d'une chose pareille. Cette crainte se trouva du reste légitimée dans une certaine mesure peu de temps après la paix, quand T Allemagne acheta aux Espagnols leurs dernières possessions en Extrême* Orient, les Carolines et les Mariannes.
Un troisième parti s'offrait aux États-Unis: c'était de prendre les Philippines et de les garder. Après sa guerre et ses victoires, le pays n'était pas d'humeur à rien abandonner, ni à reculer devant les périls et les responsabilités; cette espèce d'exaltation fit plus que tout le reste pour faire pencher k balancé. Sans bien savoir ce qu'ils feraient des tles, le peuple et le gouvernement américains décidèrent que la première chose à faire était de briser tout lien entre elles et leurs anciens maîtres. On envoya des ordres dans ce sens aux commissaires des États-Unis à Paris, qui les ex^utèrent^ malgré les protestations de l'Espagne.
Après la signature du traité de Paris (lo décembre 1898)) les Américains se regardèrent cc»nme légitimes possesseurs des Philippines, qui en échange d'une ind^Qinité leur avaient été cédées en bonne forme. Par malheur c'était tenir, comme on dit, le loup par les oreiUes. Il était aussi difficile de les garder que de
les lâcher. Les Américains tenaient la mer, mais sur terre leur domination ne sYtendait guère plus loin que la ville de Manille. Presque tout le reste des tles, sauf quelques places çà et là où des garnisons espagnoles tenaient encore, appartenait aux insurgés. Entre eux et les Américains, les relations étaient déjà tendues, car dès Forigine la situation avait été fausse. Dans la violente controverse sur toute cette affaire,les champions les plus convaincus de la politique américaine ont rarement essayé de soutenir que l'opération ait été bien menée dans l'ensemble, tandis que les anti-impérialistes k outrance ont trouvé la conduite des États-Unis envers leurs anciens alliés pleine d'ingratitude et de perfidie. On se rappelle qu'Aguinaldo, principal chef de la dernière insurrection indigène contre les Espagnols, s'était retiré à Hong-kong après la conclusion du traité de paix et le payement d'une indemnité. C'est là que les Américains étaient entrés en négociations et avaient conclu un accord avec lui; ils l'avaient ramené aux Philippines sur un vaisseau de guerre et lui avaient fourni armes et munitions. L'insurrection stimulée avait gagné rapidement du terrain : les Espagnols, pris entre deux feux, et ne pouvant transporter des troupes par mer, n'avaient pu la réprimer. Avec Aguinaldo, noaitre du pays jusqu'aux portes de Manille et la flotte de l'amiral Dev^ey dans la baie, la situation de la garnison espagnole était désespérée. Aussi, rendit-elle spontanément la ville dès le premier assaut. Sans les insurgés, les choses ne se seraient pas passées aussi facilement, aussi furent-ils exaspérés, une fois la ville prise, de
s'en voir fermer les portes : ils avaient espéré la mettre au pillage.
On a vivement discuté pour savoir jusqu'à quel point les Américains s'étaient engagés envers Aguinaldo dans le premier contrat qu'ils firent avec lui. Si Ton en croit Aguinaldo lui-même et ses partisans, il serait venu aux Philippines avec l'assurance qu'on l'aiderait à établir rindépendance de son pays ; et certes le secours qu'on lui prêta semble à première vue confirmer son dire. Quant au gouvernement américain, il maintint qu'il n'avait fait à Aguinaldo aucune espèce de promesse. L'amiral Dewey et le consul de Hong-kong n'auraient pas pu en efiet engager leur gouvernement dans une matière aussi importante. Il ne se serait donc agi que d'un pacte d'assistance mutuelle, en un moment où les intérêts des deux contractants coïncidaient. Si l'on veut concilier ces deux versions de l'accord, il faut d'abord se rappeler que l'entretien de Hong-kong s'était fait par voie d'interprète. Or ces sortes de traductions orales, même avec les meilleures intentions et les plus grands soins possibles, sont tout ce qu'il y a de moins sûr. Si l'on a trouvé, même en notre temps, des divergences entre les deux textes d'un traité, une convention verbale est beaucoup plus susceptible d'erreur. Rien ne prouve que les paroles échangées entre MM. Wildman et Aguinaldo & Hong-kong, en mai 1898, aient été fidèlement traduites de Tun à l'autre. Qui sait si l'interprète essaya même d'être exact ? L'eût-il été, du reste, un malentendu était facile. On peut se dire encore <]ue les intéressés se rendaient compte que leurs plans
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ultérieurs ^pourraient diverger et préféraient ne pas regarder trop loin dans l'avenir. Il suffisait que pour le moment leur situation les rapprochât et les rendit heureux de leur assistance réciproque ; plus tard on verrait bien I Toutefois il semble extraordinaire aujourd'hui que si peu d'Américains aient prévu à cette époque qu'en mettant dans le jeu un tiers parti qu'il serait impossible de négliger dans le règlement de compte des deux joueurs, on se préparait des complications. Les représentants de TAmérique en Extrême-Orient, à celte époque, n'ont songé sans doute qu'à la situation militaire du moment, et il est probable que bien peu d'entre eux avaient l'idée que leur pays voudrait garder ces territoires lointains.
Dans les difficultés qui suivirent, Aguinaldo eut un avantage qui lui permit d'agir avec plus de logique et plus d'apparente franchise que ceux qu'il devait bientôt combattre : son but était net et bien défini, et il n'avait aucune raison de le cacher ; il voulait l'indépencbnce des îles, nouvelle république dont il serait naturellement le président. Les Américains étaient dans une position plus compliquée. Les chefs militaires qui se trouvaient sur les lieux étaient de simples subordonnés, sans grande influence sur la politique de leur gouvernes^ent ; à Washington, et même, comme on l'a vu, dans tous les États-Unis, on mit longtemps à prendre une décision. Avant qu'elle fût prise et que les Américains fussent prêts à l'appliquer, les insurgés s'étaient rendus maîtres de presque toutes les lles^ ils avaient proclamé une république avec une constitution moderne, organisé
LA QUESTION DES PHILIPPINES lyS
un gouvernemeiit et envoyé un agent à Washington pour faire reconnaître le nouvel État. Il est permis de supposer que les deux armées, après être restées nez à. nez dans leurs camps pendant plusieurs mois, ne nourrissaient pas des sentiments amicaux Tune à l'égard de Pâutre ; ce dont on peut s'étonner, ce n'est pas qu'elles aient fini par en venir aux coups, mais c'est que le» hostilités n'aient pas éclaté plus tôt. Elles auraient moins tardé si chaque parti n'avait été désireux de ne pas en prendre l'initiative. Bref, la nouvelle de la rupture arriva juste à temps pour décider ceux qui hésitaient encore dans le Sénat à voter la ratification du traité de paix avec l'Espagne*
Une fois la lutte engagée, il y eut une nouvelle explosion de patriotisme aux États-Unis. Le sang américain avait coulé : quoi qu'on pût décider sur le sort final des îles, il ne pouvait être question de négocier avant qu'on eût anéanti la résistance des Philippins. Mais cette ardeur patriotique se refroidit quand on vit la guerre dégénérer en une guérilla fatigante, sans gloire, et que les Américains eurent à passer par le* mêmes difficultés que les Anglais en Birmanie et les Français au Tonkin; Il n'est pas difficile à une armée bien exercée de vaincre en bataille rangée une foule asiatique sans discipline; mais c'est une tout autre affaire d'étoufier une insurrection dans un pays de brousse tropicale, où les habitants des villages viennent avec des cadeaux à la rencontre des envahisseurs, s'ils sont en force, et, la nuit venue, assassinent les indivi-* dus isolés et sont toujours prêts à massacrer les petits
<létachements. Exaspérés, les Américains se liYrërenti des représailles sauvages et pratiquèrent cette poMque •de reconcentration qu'ils avaient condamnée chez les Espagnols. Tous ces insurgés, demi-brigands et demipatriotes, qu'ils s'appellent Dacoïts, Pavillons-Noirs ou Ladrones, offrent la même espèce de résistance: ils ^semblent toujours être à la veille d'être soumis ou exterminés, mais ils reparaissent sans cesse pour donner le démenti à l'optimisme officiel et énerver l'opinion publique.
Gomme on pouvait en effet s'y attendre, une réaction marquée se produisit bientôt aux États-Unis et influença les deux grands partis politiques. Beaucoup de républicains, tout en maintenant qu'il fallait à toutprii réduire l'insurrection, convenaient qu'il s'agissait simplement de se tirer d'un mauvais pas ; ils auraient été bien contents s'ils avaient pu trouver un bon moyen de -se débarrasser des Philippines. Les démocrates, eux^ -qui n'étaient pas au pouvoir, se trouvaient libres de critiquer avec sévérité les actes du gouvernement. Ik condamnaient sa conduite en termes virulents et se déclaraient partisans de l'évacuation. Un bon nombre d'entre eux reconnaissait qu'il fallait d'abord y rétablir l'ordre, mais quelques anti-impérialistes extrêmes allaient jusqu'à encourager ouvertement les insurgés: <3es encouragements contribuèrent, parait-il, à prolonger la résistance.
Lorsqu'une nation est en train de faire une guerre, ceux de ses citoyens qui dans leur Ame et conscience trouvent cette guerre injuste ou perfide ont-ils le devoir de cacher leur opinion jusqu'à ce que la guerre soit finie
etTiniquité consommée P Cela semble monstrueux. Mais si, comme dans la guerre des Philippines ou des Boers, l'attitude d'une minorité encourage sans aucun doute les ennemis officiels de la patrie à continuer une résistance sans espoir, que faut-il en penser? En Amérique et en Angleterre, les patriotes irrités ont affirmé, non sans quelque vraisemblance, que ces critiques imprudents étaient responsables de souffrances inutiles et du sacrifice de bien des existences non seulement parmi leurs concitoyens, mais chez le peuple même qa'ih prétendaient défendre. On comprend facilement Pexaspération des gens dont les fils et les frères ont péri dans une guerre qui, d'après eux, aurait été terminée plus tôt sans Fingérence de leurs compatriotes : ils les appellent des traîtres, presque des meurtriers. Ce formidable problème moral, que Nelson résolvait simplement en disant : et Mon pays avant tout, qu'il ait tort ou raison», est très ancien, mais il est devenu plus pressant dans les temps modernes, où, grâce au progrès des moyens de communication, un discours ou un article imprudent peut être connu de l'ennemi dans l'espace de quelques heures.
Une autre circonstance révoltait le peuple américain : il entendait parler de cruautés commises par ses troupes, et en particulier de la <x question de l'eau » . Dans un État paisible le grand public ne se fait pas une idée de la terrible épreuve à laquelle sont soumis des soldats quand ils ont affaire à un ennemi sauvage, ou même à demi civilisé, qui mutile les morts, torture les blessés, et qui, après les effusions les plus amicales, se trans>
GOOLIDGE. la
forme en guérillero sanguinaire à la première occasion. En de pareilles conditions, les troupes les mieux disciplinées se rendent coupables de représailles dont on ne connaît pas toujours retendue. La presse raconta en les exagérant les traitements violents, pour ne pas dire barbares, infligés par desAméricains aux insurgés, et les antiimpérialistes exploitèrent ces nouvelles de leur mieux. Ces diverses causes dégoûtèrent la nation de Tentreprise, au point que, si en igoo on avait pu faire procéder à un plébiscite pour savoir s^il fallait garder les Philippines ou les abandonner^ sans se préoccuper des difficultés d*exécution, il n'est guère douteux qu'une forte majorité se serait prononcée pour l'évacuation. L'état d'esprit général ressemblait beaucoup à celui qui avait régné en France en i885 à propos du Tonkin. Mais des problèmes compliqués .ne peuvent pas se résoudre d'une manière aussi simple. La question des Philippine^, dans la campagne de 1900 en vue de l'élection présidentielle, fut le. sujet de vives discussions, mais il y avait d'autres choses à l'ordre du jour, la personnalité des candidats, la possibilité d'établir l'étalon d'argent, le maintien des tarifs protecteurs. L'élection fut décidée par une foule de considérations ; néanmoins, lorsque le président Mac-Kinley et son parti virent leurs pouvoirs renouvelés, ils se dirent que le pays avait sanctionné leur politique à l'égard des Pbilippines. On poussa avec vigueur les opérations jusqu'à la capture d'Aguinaldo. Les îles furent pacifiées une a une, et la résistance indigène ne se manifesta plus que par quelques cas isolés de ladronisme.
Le gouvernement de Washington et ses partisans, tout en ripostant avec énergie à leurs a(lver3aires, ne pouvaient s'empêcher de sentir le poids des critiques qu'on leur adressait. Ils étaient trop intelligents pour ne pas voir qu'ils semblaient fouler aux pieds les tra- <litions américaines, et trop honnêtes pour ne pas se sentir atteints quand on leur reprochait d'avoir commencé la guerre en vue de libérer Cuba et de l'avoir finie en asser vissant les Philippines. Depuis la Déclaration de l'indépendance, on avait trop souvent proclamé le droit d'un peuple à régir ses propres destinées pour qu'il ftt possible à un homme d'État américain de soutenir qu'une simple supériorité matérielle légitimait le maintien d'une sujétion. Les républicains persistaient à croire que, dans les circonstances données, leur politique était sage et juste ; m^is ils savaient que seul l'usage qu'ils feraient de leur victoire pourrait prouver cette justice et cette sagesse. Les États-Unis avaient à donner un exemple sans parallèle dans l'histoire de la colonisation. Il fallait que la domination américaine signifiât non seulement des avantages matériels, mais une métamorphose morale de la race sujette, qui devait devenir l'égale de la race dominante. Les Philippins seraient traités en pupilles de la nation, recevant une protection indispensable jusqu'à ce qu'ils fussait mûrs soit pour l'autonomie soit pour leur participation à la vie de la république américaine. C'est ainsi que l'on <:onciliait les anciens idéaux avec les exigences d'une situation nouvelle. On ne refusait pas, en théorie, le droit de self-government; naais on l'ajournait provisoi-
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rement. Cette idée des présidents Mac-Kinley et Roo- «evelt est le point de départ de la politique qui est surtout associée au nom du secrétaire d'État Taft : cette politique nouvelle à beaucoup d'égards, les deux autres écoles en matière coloniale s'accordent à la condamner.
Depuis 1899, il y a en elSet trois théories différentes en Amérique sur la conduite à suivre à l'égard des îles Philippines. La première et la plus simple est celle des anti-impérialistes : les Américains devraient s'en aller au plus tôt et laisser le gouvernement aux indigènes. Les arguments à l'appui de cette thèse sont tirés de la morale, de Thistoire de la République et de l'insuccès de ses expériences coloniales. Les anti-impérialistes célèbrent les vertus des Philippins, ils les déclarent très capables de se gouverner, et ils fraternisent ouvertement avec les plus mécontents ; ils condamnent la politique de Taft comme hypocrite ou chimérique, car, disent-ils, plus les Américains resteront dans les lies, plus il leur sera difficile d'en partir: la nature humaine est faible, et ils s'arrangeront toujours pour trouver que les indigènes ne sont pas encore capables de prendre en main leurs propres affaires. Les partisans de cette théorie, très nombreux dans les États du Nord-Est, ont une position très forte quand ils font appel aux grands principes, au sentiment de justice, au vieil idéal de liberté du peuple américain. Leurs antagonistes les traitent de visionnaires, mais ils n'en troublent pas moins la conscience de la nation ; d'ailleurs I leurs arguments désintéressés se renforcent d'un senti-
LA QUESTION DES PHIUPPINS8 iSl
ment égoïste: le pays serait en meilleure posture s'il pouvait se défaire des Philippines.
A l'autre extrême, on trouve les partisans déclarés de 1 expansion, qui raillent les sentimentaux et estiment qu'il faudrait garder les iles parce qu'elles sont pour les Etats-Unis de précieuses possessions, bien et dûment acquises. Ils reconnaissent que c'est le devoir des État»- Unis de donner aux Philippines un aussi bon gouvernement que possible, mais « pas de bêtises ! » Ils veulent voir les îles régies à la fois avec justice, et avec fermeté, sans prétendre faire participer les indigènes au pouvoir autrement que dans une mesure très limitée. Rien de plus absurde, d'après eux, que de parler de ces Orientaux déguenillés, habitant les tropiques, comme s'ils étaient des Américains, doués de toutes les capacités d'autonomie acquises par cinquante générations. Les Philippins appartiennent à une race qui n'a jamais su se créer une civilisation ind^ndante, et dont on ne peut guère attendre qu'elle s'en fasse une dans un avenir prochain. Sous une sage domination américaine, ils jouiront de bienfaits qu'ils n'ont jamais rêvés, et, s'ils ne s'en montrent pas reconnaissants, ce ne sera qu'une preuve de plus de leur incapacité. Il n'y a rien de bien neuf dans les problèmes à résoudre ; il y a longtemps que les Anglais les ont rencontrés, et récemment, dans leur protectorat malais, territoire voisin des Philippines et habité par la même '*ace, ils ont donné l'exemple d'une administration presque parfaite : un des points essentiels de leur politique a été Fencouragement de l'immigration chinoise»
lS2 tJL QUBSnOH DES PHILIPPINES
et les Philippines auraient grand besoin d'une mesure analogue, pour les munir de travailleurs excellents, bien supérieurs aux indigènes paresseux et sans initiative^ . et indispensables à l'exploitation de richesses naturelles longtemps négligées.
Cette opinion dans sa forme extrême n'a probablement pasibeaucoup de partisans aux États-Unis, mais elle tire sa .force du succès avec lequel les Anglais ont appliqué dans leurs colonies le principe qu'elle soutient. Elle est. partagée par la plupart des Américains vivant dans les tles, — commerçants, soldats, et même fonctionnaires -— ; elle est ainsi recueillie par le voyageur, qui la rapporte comme étant « la vérité » prise aux f( bonnes sources ». Mais il faut se rappeler que la colonie étrangère de la race dominante est rarement en bons rapports avec le peuple au milieu duquel elle est appdée à vivre. Même entre nations de civilisation égale, les pdiits groupes d'exilés n'ont pas en général beaucoup d'affection pour le pays où ils ont pris refuge. Cet antagonisme est bien plus fort ^dtre Européens et Asiatiques : l'Anglais aux Indes, le Français au Tonkin, l'Américain aux Philippines, surtout s'il est commerçant, a peu de sympathie pour le peuple qui l'entoure. Il est là pour gagner sa vie, et d'habitude il ne s'intéresse aux indigènes qu'en tant qu'ils contribuent à cette fin. Eux et lui appartiennent à deux mondes différents, il n^a aucun désir de les rapprocher. L'une des causes principales de son ressentiment contre les missionnaires est que leur point de vue diffère du sien ; il regarde aussi l'instituteur blanc comme un autre illuminé de la
LA QXnSBTlon DES PmUPPIKBS l83
même espèce. Dans ces circonstances, le préjugé de race domine tout. La colonie commerciale américaine à ManiQe regarde les Philippins comme les Anglo-Indiens regardent les Hindous, et toute idée de mariage mixte lear &it la même horreur. Les classes officielles, par la natnre mAme de leur position, sont mieux affranchies de cette intolérance, mais elles n^en sont pas absoltmient exemptes. Cette attitude arrogante, mais explicable, blesse au vif la vanité sensible du Philippin, qui au fond tient davantage à l'égalité sociale qu^i l'égalité politique. Le citoyen riche et instruit de Manille, qui a du sang européen dans les veines, et se regarde comme un héritier de la civilisation latine, n'aime pas & être traité de « nègre » par le premier <c aventurier yankee » venu. Ainsi, la présence aux Philippines d'une classe de commerçants américains contribue, malgré le besoin pressant de capitaux et d'entreprises américaines dans les îles *, à aigrir plutôt qu'à améliorer les relations entre vainqueurs et vaincus.
Entre ces deux écoles extrêmes, nous trouvons l'opinion moyenne, celle du secrétaire d'État M. Taft; Elle se résume dans la formule « Les Philippines aux Philippins » . L'idée fondamentale est qu'à l'époque actuelle le peuple de ces îles n'est pas capable de se gouverner entièrement par lui-même, et que, tant que cela restera vrai, il faut que les Américains prennent leur part du fardeau ; or c'est le devoir de la
, 1. L'arrivée en plus grand noml)re des Espagnols, après Touverture du canal de Suez, fut l'une des causes du mécontentement qui tlla croissant dans les lies pendant la seconde moitié du xix« siècle.
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race dominante non seulement de développer le pays et de lui assurer la prospérité matérielle, mais encore de faire Téducation des indigènes, à qui il faudra accorder des libertés de plus en plus grandes à mesure qu^ils s'en montreront plus dignes. Avec ce plan en vue, on a entrepris de vastes travaux publics, revisé les lois, établi un régime efficace, installé des fonctionnaires capables, Américains ou Philippins travaillent d'une façon désintéressée au bien des territoires qu'on leur a confiés. Le trait essentiel du système est le développement extraordinaire des écoles. Des centaines d'instituteurs sont venus des Etats-Unis, et ils ont contribué à former un nombre plus grand encore d'instituteurs indigènes. L'œuvre a été poussée avec une telle énergie qu^il y a maintenant plus d'un demi-million d'enfants dans les diverses sortes d'écoles, et l'on espère qu'avant longtemps tous ceux qui sont en âge de s'instruire, excepté parmi les tribus sauvages, recevront quelque enseignement. Jamais les Américains n'ont montré d'une façon plus frappante quelle importance ils attachent à l'éducation populaire ; quel que soit le résultat de cette première tentative d'inculquer le savoir moderne et occidental à l'ensemble de la jeune génération dans une société asiatique, il sera très intéressant d'en observer le résultat. Ce principe, qui consiste à poursuivre l'élévation morale des indigènes plutôt que l'exploitation la plus profitable de leurs tles, a eu pour conséquence Tinterdiction de l'immigration chinoise. Les préjugés des syndicats ouvriers américains ont eu leur influence ici, mais c'est surtout à la sollicitude du gouvernement
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pour les Philippins qu'il faut attribuer cette décision. Si on exposait les indigènes à la Ubre concurrence de la main-d*œuYre chinoise, les résultats pourraient bien Hre désastreux : le Philippin^ indolent et ami des plaiirs, est incapable de rivaliser avec le Chinois laborieux e. économe.
Les Américains n'attendirent même pas la fin de Tinsurrection pour commencer à associer les PhiUppins à l'administration des îles. La nouvelle commission des Sept, qui devait régir les tles sous le contrôle du gouverneur, comprit deux indigènes. Depuis lors on a toujours suivi cette politique : on trouve des indigènes dans beaucoup de po3tes des plus importants, et en plus ^and nombre encore dans les positions subordonnées. U y a des juges philippins dans la Cour Suprême ; la plupart des gouverneurs de province sont des Philippins, dont quelques-uns ont combattu sous Aguinaldo ; quanta Télection des officiers municipaux, elle est remise au peuple lui-même, et le droit de suffrage est soumis à une certaine condition de capacité. On vient de créer une assemblée nationale élective^ qui possède à peu près les mêmes pouvoirs que la Chambre basse de Porto-Rico ou d'une colonie anglaise de la couronne.
Jusqu'ici^ au milieu de difficultés multiples, cette politique a été poursuivie grâce aux efforts d'un petit nombre d'hommes haut placés dans l'État. Beaucoup de leurs subordonnés les servent par devoir, mais ne croient guère au succès final de l'expérience. Elle doit en effet triompher de préjugés et d'intérêts égoïstes ; d'autre part, elle ne satisfait pas les indigènes, qui.
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se croyant assez compétents pour faire marcher euxmêmes leurs affaires, ne sont pas contents quand on leur promet que leurs arrière-petits-enfante recevront peut-être tous les privilèges qu'on leur refuse. L'étendue de ce mécontentement vient de se manifester par la victoire des partisans de l'indépendance aux élections pour la nouvelle assemblée. Malgré tout, l'opinion publique américaine semble pour le moment soutenir cette politique ; mais cet appui n'est pas des plus assurés, et la politique même pourra changer. Par sa nouveauté, elle est en harmonie avec le mépris des Américains ponr tout précédent, et la croyance que les États-Unis peuvent accomplir ce qui est impossible à d'atutres pays; son idéal élevé fait appel au meilleur côté du caractère national ; mais elle requiert, .pour triompher, un long désintéressement.
Ceux qui admirent le système colonial anglais ne tiennent pas compte de certaines particularités qui rendent le problème des Philippines différent de tous ceux que les Anglais ont eus à résoudre : elles tiennent surtout à l'évolution historique des habitants. Les Philippins sont de la même iace que les indigènes de la péninsule de Malacca ; mais, à l'exception des mahométans de Mindanao et de Sulu, à qui Ton peut appliquer les méthodes anglaises, ils ne sont plus au même niveau que le reste de leur race. Il ne faut pas oublier que, pendant des siècles, les îles Philippines ont été dominées par une puissance européenne, pénérées par l'influence chrétienne, et que la haute classe y possède l'éducation et les traditions de la civilisation
latine, dont elle croit être héritière. Il est facile de railler ces prétentions, de remarquer que les membres de cette haute classe ne sont pas des indigènes purs^ mais des sangs mêlés, de ne voir dans leur culture qu'un simple vernis, et de déclarer que, de toute façon,. ils ne sont dans la population qu'une infime minorité, séparée du paysan par un abîme. Il n'en reste pas moins vrai que cette haute classe tient du peuple, et montre à quoi il est capable d'arriver. Le plus grand homme que la race malaise ait produit, le romancier Rizal, était de sang malais. Âguinaldo est aussi un pur indigène. Quant aux masses, elles sont chrétiennes, et, 8i Ton prétend qu'elles ne savent guère au juste ce qu'est leur foi, n'en peut-on pas dire autant pour bien des paysP Pendant des siècles, le paysan philippin a été tous le contrôle étroit de l'Église, en fait il a été presque absolument dominé par les Frères; on ne peut pas dire à quel point sa mentalité a été modifiée, mais on peut affirmer qu'elle n'est pas la même que celle du sauvage mahométan de la Péninsule qui vient à peine de tomber sous l'empire de l'Angleterre, ou du Javanais que les Hollandais ont scientifiquement exploité, mais qu'ils n'ont pas instruit pendant plusieurs siècles. De plus, si la prétention du Philippin à passer pour un Latin peut faire sourire, elle est cependant presque aussi bien fondée que celle de certains des États soi-disant latins de l'Amérique : la proportion entre gens de sangblanc et habitants parlant l'espagnol n'est pas tellement plus forte dans la Bolivie ou l'Écuadc^ qu'aux Philipt pines, et l'Indien d'Amérique n'a guère le droit de se
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croire supérieur au Malais. Dès lors, pourquoi accepter les prétentions de Tun et rejeter celles de l'autre ? Enfin il faut se rappeler que, lorsqu'un peuple nourrit une croyance de cette espèce, ce fait est important en 4oi, plus important peut-^tre que la question de savoir ^i cette croyance est ou n'est pas bien fondée historicément. Que Ton en pense ce que Ton voudra, les Philippins instruits, qui ne brillent pas par la modestie, sont inSeitués de l'idée qu'ils participent à la civili- -sation latine, et que les Américains, dont la culture f>lus pratique est à leurs yeux plus fruste, plus gros- .isière, sont en un certain sens des barbares. Or ces Philippins instruits sont pour le peuple les chefs nationaux, 'et on ne peut pas les traiter sans façon. En tous cas les indigènes des îles ne sont pas séparés de leurs nouveaux maîtres par les barrières d'une civilisation absolument <ii£rérente, comme les Annamites le sont par exemple «des Français. Ils ont leur orgueil et leurs traditions, qui ne sont pas à négliger. Par leurs affiliations avec l'Europe, ils di£Eèrent de tous les peuples asiatiques que les Anglais ont à gouverner. Peut-être pourrait-on le mieux les comparer avec leurs parents éloignés de Madagas- -car, qui sont maintenant sous la domination française : les Malgaches protestants, qui ont subi des influences anglaises, ont un peu à l'égard des Français la même attitude que les Philippins catholiques, avec leur culture espagnole, ont & l'égard des Américains; mais, 'Comme Madagascar n'a jamais appartenu à l'Angleterre et que son christianisme récent n'est pas très répandu, le parallèle est incomplet.
Le fait que les Philippins sont chrétiens et préten* dent se rattacher à FEurope a une autre conséquence que l'on néglige souvent. On a suggéré la remise des^ lies au Japon, en échange d'une compensation ; biea des gens ont trouvé que ce serait un excellent moyea pour les A méricains de sortir d'un dilemme embarrassant^ mais en pratique l'idée est absurde. Sans doute le» sentiments religieux ne jouent plus un aussi grand rôle qu'autrefois dans le monde politique ; mais il faut avoir une forte imagination pour se figurer que l'Amérique chrétienne livrerait quelque sept millions de chrétiens, contre leur gré, à la domination d'une puissance non chrétienne, si éclairée qu'elle soit. Les mécontents ont pu dire bien des choses dans leur emportement, maisnous pouvons être assurés que si l'on faisait une telle proposition sérieusement, les Philippins protesteraient avec la plus vive indignation. Peu importe qu'ils aient des sentiments assez asiatiques pour s'être réjouis du triomphe des Japonais sur les Russes, et y avoir vu une preuve que la race blanche n'est pas invincible. Et encore si les gens qui espèrent secouer la domination américaine se tournent vers le Japon comme vers* leur allié le plus naturel, cela ne signifie rien, car ilsappelleraient avec la même ardeur l'Allemagne ou le Mexique, sHls pouvaient en attendre quelque secours. Lesliens qui rattachent les habitants des deux groupes d'îlesasiatiques sont tout imaginaires, et rieii n'est plus loin de la pensée des Philippins que la domination possible des Japonais ; ils les regardent comme inférieurs, et appartenant à une civilisation moins élevée que la leur..
igO LA QUESTION DES PHILIPFIIfES
Le transfert pacifique des Philippines à une antre puissance, sans le consentement des habitants, est aujourd'hui à peine concevable. Les Philippins ont une conscience nationale trop développée, et ils ont 'été trop longtemps traités en êtres raisonnables, ayant le droit de participer & la direction de leurs destinées, pour qu^on. puisse les troquer tout simplement, <}omme du bétaiL L'esprit public en Amérique ne permettrait jamais une pareille transaction, et rien ne prouve que les Philippins préféreraient une autre domination étrangère. Ils ne se sont pas révoltés contre TEspagne pour tomber sous le joug des États-Unis, et «'ils espèrent s'en libérer ce n'est pas pour appartenir à <pielque autre puissance, sous laquelle ils pourraient bien être plus malheureux. Ce que les mécontents réclament, c'est la liberté de régler leurs propres a£Eaires; l'idée que leur pays puisse être regardé comme un bien que l'on peut vendre suffit à exciter chez eux une légitime colère.
Les partisans de l'indépendance des iles Philippines ne parlent pas en général de briser toute attache politique entre les États-Unis et leur colonie asiatique; ils proposent vagu^oient une espèce de « protectorat ». Mais ce terme est si peu précis qu'on risque d'oublier ce qu'il implique. Lorsqu'un État entreprend •d'en protéger un autre, il se rend à l'yard du reste du monde responsable de la bonne conduite de son protégé, — et plus la protection est complète, plus la responsabilité est grande ; — ce qui implique le devoir d'intervenir, si c'est nécessaire. A Cuba, et à un
moindre degré à Saint-Domingue, les Américains viennent d'jéprouYer cette vàrité. C'est même une des difficultés que pourra entraîner pour eux la doctrine de Mooroe, dans leurs rapports avec les autres républiques de TÂmérique latine. Si les États-Unis doivent protéger les Philippines, ils seront tenus d'y intervenir en cas de désordres, et de prendre des mesures pour en empêcher le retour. Il ne faut pas se laisser tromper par le mot « protectorat » ; une dépendance protégée peut être moins libre en somme qu'une colonie : le Protectorat de TÀfrique Orientale anglaise est un despotisme bienveillant, tandis que la Colonie du Gap a une large part d'autonomie. C'est toujours en fin de compte le pouvoir responsable du maintien de l'ordre qui doit déterminer l'étendue des libertés locales. Bien entendu, les partisans enthousiastes de l'indépendance attestent que les Philippins sont capables de se gouverner en maintenant l'ordre, et qu'ils ne causeront point de difficultés au pouvoir protecteur ; mais le peuple américain j ayant devant lui Texemplede Cuba, ne s'empressera, probablement pas d'accepter cette affirmation. On a aussi suggéré la «c neutralisation » des lies. Mais on peut demander pourquoi? Qudile en serait l'avantage du point de vue des puissances ? Évidemment tout État faible ne demande pas mieux que d'être neutralisé, c'est-à-dire de se faire promettre par les Etats forts qu'on ne l'attaquera pas ; mais ce n'est qu'en certains cas d'exception que les États forts ont jugé utile de se soumettre & cette obligation. Là où ils l'ont fiit, par jalousie réciproque, comme c'est le cas pour la
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Belgique et pour la Suisse, il n^est jamais certain que la promesse sera respectée, si quelqu'un est assez vivement tenté pour vouloir la rompre. Il faut qu^il y ait toujours un pouvoir prêt à défendre cette garantie par la force des armes. Mais pourquoi les Américains assumeraient-ils ce rôle s'ils se retirent des Philippines ^ Pourvu qu'ils y conservent les stations navales dont ils ont besoin, et que le principe de l'égalité pour tous soit maintenu, que leur importera l'ingérence de l'Angleterre ou de l'Allemagne? En fait, beaucoup d'entre eux se disent aujourd'hui que, s'il y avait seulement moyen de sortir en tout honneur et en toute sécurité de ce labyrinthe, les îles pourraient bien aller au diable I Il est encore trop tôt pour qu'on puisse résumer d'une façon équitable les résultats de la domination américaine au cours des huit dernières années. Elle a été & beaucoup d'égards féconde en déceptions, car jusqu'à présent elle n'a amené ni apaisement ni prospérité. Il y a eu beaucoup de fautes de détail. L'impôt est lourd, et l'emploi qu'on a fait d'une partie de l'argent n'est pas à l'abri de toute critique. Il semble aussi qu'on ait commis la faute, si générale dans la colonisation française, de multiplier sans nécessité les rouages, de la machine administrative. Les salaires des fonctionnaires américains semblent beaucoup trop élevés aux indigènes, qui se flattent de pouvoir aussi bien faire i plus bas prix. Par malheur, c'est là un grief irrémédiable, car si l'on admet qu'il faut là-bas des Américains, il faut reconnaître aussi qu'on y a besoin des hommes les plus capables, et on ne peut les avoir qu'en
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leur offrant une rémunération qui compense dans une certaine mesure les sacrifices d'une existence lointaine sous les tropiques. Ceux qui n'approuvent pas la politique du gouvernement ont beaucoup critiqué les grandes dépenses faites pour Tinstruction publique, qui, a-t-on dit, servirait seulement à rendre les indigènes plus paresseux ; d'autre part certaines gens condamnent l'introduction de la langue anglaise dans les écoles comme une tyrannie et une absurdité. A la première de ces attaques, la réponse est qu'on prend tous les soins possibles pour rendre le système d'éducation populaire aussi pratique que possible; à la seconde, qu'il n'y a pas de langue indigène unique dans l'archipel, mais plusieurs dialectes très différents, et qu'il est de tout avantage pour le peuple d'apprendre à fond l'une des grandes langues civilisées. Quant à choisir entre l'anglais et l'espagnol, on fait remarquer que, pendant les siècles qu'a duré sa domination, l'Espagne n'a jamais enseigné sa langue au peuple des Philippines. Jusqu'au xix* siècle, on décourageait toute immigration de la métropole; et jusqu'à la fin du régime^ les Frères, tout-puissants dans la colonie, préféraient que les paysans sous leur garde ne parlassent que leur propre idiome, embelli peut-être de quelques mots latins. Il en résulte que, de nos jours, dix pour cent seulement de la population savent l'espagnol : il n'y a donc pas de violence à ôter à cette langue la place d'honneur, et à lui substituer l'anglais, qui sera d^un plus grand secours pour communiquer avec le mionde extérieur.
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l^à I^ QUESTION KS PHILIPPINES
Si Tan peut critiquer dans ses détails la politîqiie «ctmllei aucun observateur impartial ne peut nier que depuis 1898 les Américains n'aient fait beaucoup de bon travail. De meilleurs moyens de communicatioii, des tr«\raux publics de toute espèce, Thygiène moderno, la justice, la sécurité publique, une administration bcmnéte et efficace, la participalkm du peuple au gouvernement, 4A un système d'éducation populaire, — tout cela forme un total doBt on peut être fier. Et Ton ne peut pas dire que la dunee y ait été pour beauooop, car dans les dix dernières années les Plûlippises ont été durement prouvées : elles ont soufiEort de la guerre et de la peste ; d'un fléau qui a fait périr en grand nombre les bufiSee, principale richesse du paysan ; de la perte des marchés espagnols ; de la mévente du sucre ; enfin du manqae de faveur qm le tabac indigène a rencontré aux États-Unis. Tous ces maux, et d'autMe encore, ont lourdement pesé but le peuple, lies capitaux américains ne scmt pas venus en aussi grande abondance qu'on s'y attendait, d'abord à cau$e des lois faites pour protégrar les indigènes contre l'exploitation, et puis surtout parce que le puUîc a trouvé qu'il était plus sûr et plus avantagnix de placer son aigent {dus près de ches lui.
Gomme dans tous les temps de détresse, on s'est amèrement plwiat du gouvememient. On réclamedes.mesures die secours de toute espèce. Les capitali^s veyient l'admission de la main-d'œuvre chinoise, qu'ils déclarent seule capable de développer les ressources naturelles et de rétablir la prospérité des îles. Ce serait peut-être boa
pour les Philippines, mais ce serait très probablement la ruine pour les Philippins. Ce que le secrétaire d'État Taft a demandé avec une insistance infatigable, c'est la libre entrée aux États-Unis des matières exportées par les îles. Les arguments en faveur de cette réforme sont des plus solides, car il n'est guère douteux que ce privilège ne doive être très avantageux à l'archipel, tout en profitant peut-être aux États-Unis. Elle fait appel au sens de justice et aux instincts généreux des Américains, et on la leur a présentée cocnme ua devoir à VègàMA du peuple faible dont ik ont pris le sort à leur chaîne, et (pi'ils ont privé de ses anciens marchés sans lui en ouvrir de nouveaux. Laissera-t-on dire des Philippines qu^elles sont plus malheureufies maintenant que sous le joug de l'Espagne ? Ces arguments sont tirés forts, mais ceux qui rêvent d'i]id^)endance pour les Philippines devraient se rendre compte que si les iles s'enrichissent par le capital américain, et deviennent un champ fstvoci peur le commerce américain, il y aura de moins en moins de chances qu'elles arrivent à se suffire. Enfin, aux Philippines, les Amàricains ont mis en pratique le principe de la ce porte ouverte », qu'ils dé-» sirent si vivement faire accepter chez les autres. Gom^ ment continuer à le présenter comme équitable pour tous, s'ils cessent de l'observer eux-mêmes ?