‹ Les États-Unis, puissance mondialeChapitre 23 sur 63 · L'ÉVOLUTION ÉCONOMIQUE · texte numérisé non relu

L'ÉVOLUTION ÉCONOMIQUE

Pour comprendre Fattitude du peuple américain après la guerre de i8g8, il faut se rendre compte de» forces qui l'avaient peu à peu préparée. La politique qu'il adopta à cette époque fiit à vrai dire accidentelle en bien des points ; souvent les événements la dominèrent autant qu'elle domina les événements : mais dans l'ensemble elle ne fut plus ce qu'elle avait été autrefois, car de nouveaux facteurs s'y étaient introduits. Supposons par exemple que le président Grant soit intervenu dans rinsurrection cubaine de 1868-1878, qu'il ait fait la guerre à l'Espagne, et que les États-Unis aient alors remporté les succès décisifs qu'ils remportèrent plus tard : on peut affirmer que les résultats ultérieurs n'auraient pas été les mêmes. En i8g8, quoiqu'il n'eût pas conscience de sa métamorphose, le pays était prêt à faire face aux circonstances dans un tout autre esprit que vingt ans auparavant.

La première des raisons qui disposaient alors le pu* Blic aux nouveautés, c'est qu'il n'avait pas à ce moment d'autres préoccupations. La plupart des vieilles questions qui Pavaient agité autrefois avaient cessé d^ètre pas-

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«ionnantes, quelques-unes même avaient perdu tout intérêt. Pendant presque tout le xix* siècle, la question des nègres du Sud avait été une cause de discorde entre deux parties de la nation. La longue guerre civile avait laissé des souvenirs pleins d'amertume ; la période de reconstruction^ qui Favait suivie, et qui dans certains États avait abouti à la domination noire, avait provoqué des rancunes féroces chez les blancs. Ce n'est qu'une trentaine d'années après la guerre que les deux régions ^parées par la ligne de Mason et Dixon arrivèrent à un arrangement assez satisfaisant pour les deux partis. L'esclavage se trouvait aboli pour toujours, et l'on avait renoncé à toute idée de sécession ; le Nord avait, non sans quelque hésitation, accepté ]e fait que les blancs du Sud ne se soumettraient jamais à une suprématie des noirs, et sans trop murmurer il avait consenti à laisser priver la population de couleur du droit de suffrage dans beaucoup d'États. La guerre contre l'Espagne fournit aux anciens Confédérés sudistes l'occasion de reprendre du service dans l'armée de leur pays et de sceller ainsi la réconciliation. Il est vrai qu'ils continuaient à chérir leurs vieux souvenirs, et tout ce qui ressemblait A une ingérence dans la question des races les remplissait de fureur : mais ils étaient prêts à oublier les haines d'autrefois, surtout depuis que le progrès rapide de leurs manufactures et la prospérité de leurs ports avaient commencé de créer un nouveau Sud. Pour le Nord,

X. C'est la période pendant laquelle, après la guerre de Sécessîonp les États du Sud furent occupés militairement par les troupes fédérales. (N. da Tr.)

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la guerre ée Sécession devenait avec le temps ihi soutenir presque aussi vénérable que la guerre de Findépendance.

Les temps dificiles et la crise financière ^e i8$3, avec lenr cortège inévitable desouflranoes, avaient produit un grand mécontentement, qui par endroits s^était traduit par un antagonisme k>cdt. Les cultivateurs de l'Ouest central avaient vu la valeur de leurs récoltes décroître d'année en année et leurs hypothèques augmenter; dans leur désespoir, ils avaient attribué leur malheur à Tiiisuffisance du numéraire, et ils parlaient d\m complot des capitalistes de TEst. La question monétaire devint même le pivot des élections présidentieOes de 1896; mais, bientôt après, ces nuages se dissipèrent, car Tafflux croissant de For de l'Afrique australe diassa toutes les craintes, «t dans l'Ouest une successicm d'années fertiles permit aux cultivateurs de payer leurs hypo- ^èques et cKssipa leurs griefs. La question des tarifs elle-même, bien qu'elle divisât encore Topinion, n'avait plus un intérêt politique immédiat : après le vote de k loi Kngley, en 1897, *<^* ^ monde avait senti qu'un nouveau chafigement ne se produirait pas avant longtemps. En quelques années on avait eu trois grands remaniements des tarifs douaniers ; maintenant le public réclamait surtout un peu de stabilité. L'ère nouvelle de prospérité quis'ouvi^it avait en outre amâioi^ les rapports du capital et du travail, et la question des trusts n'était pas encore venue au premier plan. Bref, les affaires intérieures, quelle que fftt four importance, ne présentaient à ce moment ni nouveauté ni intérêt par-

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ticidier ;. fe ptibKc était prêt p^r coosé^ênl k porter son attMtion a^nr».

On a fiotrrenl feU l'hiêdotre de hi prospérité réeente et exferaiorditimrQ des Ëtdts-UniB. Jani^tiB daiM le» annales du mdadeon n'a viiuii te) spectacle smruneauadi gvande échelle, Attiis et rivaux en fiirdnt également frappés, et chesks AitiériGabats mêmes il en résulta une espèce d'eniweÉooiift. L&pes8iiiiiat6f)KMivai>l Men fkive ressortir les nimn qti'entratnaît cet éta£ de choses, Téconomv&te démoiMer ^'uxife i^éaction devait nécessair^meul suivre une période de merteilleuse prospérité ; mais Thomme ordiaiire n'était pas lente de regarder si kin. Il oëmstatait ^11 gageait de l'argent, que ses entreprises réussissaient, et il ne voyait pas poi^cpioi il ne ferait pas mieux encore 4a»s l'avenir. Les Américains avaient depuis loof^mps l'habitude de proclamer leur pap « le premier du monde yf (the greakst eouHtrj on eariày, et, après 1S98, les iMts sembia^ienl kfiir donner raison. Pendant tou* le xix* siècle les^ États-Unis avaient fourni à l'Eurdpè- plusieurs des matières premières indispensables à la vie humaine et au développement de Tindiistrie moderne. Pour l'exportation du blé et du pétrotey leurseuie rivale sérieuse était la Russie; pour le colon, ils en avaient presque le moncpole; pour les raotttoos et la laine^ ils ne le cédaient qu'à l'Australie ; par le aoittbre de leon» tétee de bétail, ils l'emportaient smr l'Ai^entinei eHe-méme. Leur production du fer et d» diarbon avait dépassé oeflie de la Grande-Bretagvie et leur production du cuivre dépasse la moitié de la pndda<4ion total» du globe. Ce n'est pas seulement

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dans l^exportation des matières brutes que le pays a fait d'étonnants progrès ; ses manufactures se sont développées avec une rapidité plus étonnante encore : pour la soie, l'industrie américaine ne le cède qu'à la France ; pour le coton, elle n'est dépassée que par l'Angleterre ; pour le fer et l'acier, elle est la première du monde. De 1896 à 1906 l'exportation de l'Amérique doubla, elle surpassa en 1901 celle de l'Angleterre, qui, depuis l'avènement de l'industrie mécanique moderne, avait toujours eu la primauté. Le chiffre énorme des immigrants, qui s'est élevé à plus d'un {million par an, n'a pas su£El à satisfaire la demande de main-d'œuvre, et un système de voies ferrées plus étendu que celui de toute l'Europe n'est pas encore assez grand pour les transports. Tous ces facteurs ont contribué à produire une prospérité qui ne s'est pas bornée à une seule portion du pays ou à une classe de la société. Capitalistes et travailleurs ont également profité des temps heureux. Il faut bien le dire, les Américains auraient été surhumains s'ils n'avaient pas quelquefois perdu la tète au milieu de leurs succès.

En 1898 cette ère de prospérité venait seulement de commencer, mais le début en avait été assez beau pour inspirer à un peuple naturellement optimiste une très grande confiance en lui-même et en sa puissance. Ce qu'en temps ordinaire on aurait appelé de la prudence passait pour de la lâcheté ; les critiques hostiles venant de l'étranger étaient mises au compte de la jalousie ou de la crainte, et flattaient plus que les meilleurs éloges. La nation tout entière débordait de

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confiance en sa force. On ne pouvait donc guère s'attendre k ce qu'elle relâchât les Philippines, qui semblaient offrir un nouveau champ à ses entreprises et une base à l'expansion de son commerce en Extrême* Orient. La position nouvelle de TAmérique lui permettait désormais de prendre sa part du « fardeau de rhomme blanc » (the white maris burden^), avec tous les petits profits qui s'y rattachent.

Les progrès économiques des États-Unis dans ces dernières années n'ont pas manqué d'influencer leur politique nationale de diverses façons, et cette influence continuera à se faire sentir. Jusqu'à une époque ré-cente, le pays appartenait & la classe des États débiteurs plutôt qu'à ceUe des États créanciers. Il jouissait d'une certaine aisance, mais il n'avait pas de très gros placements en dehors de ses frontières, et il devait en partie aux capitaux étrangers le développement de ses ressources. Aujourd'hui la situation a changé du tout au tout. Les Américains ont racheté chez les autres nations beaucoup de leurs créances, et, quoiqu'ils fassent sans cesse de nouveaux emprunts pour mener à bien leurs innombrables entreprises, ce n'est plus la même chose qu'autrefois : il y a en effet une différence entre l'honune pauvre qui emprunte de l'argent à un riche voisin afin de lancer une entreprise, et le gros financier qui invite les autres à acheter des actions dans une affaire avantageuse ; les États-Unis ont encore besoin des capitaux

I. Rudjrard Kipling, dans son recneil de poèmes intitulé The Fhe Nations, 1899. (N. du Tr.)

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é4i^Bgers ; mais bs Américain» sont eux-mêmes les plus grands capitelistes du monde^ et, quoiqu'ils p»éftre&t plaoei* kur argent chcs eux, an lieu de le risquer au loin, ils ne craignent pas cependantde raventtiter quand les perspecdves sont attrayastes, comme i Goba et au Mexique. Us ont même commencé deptûspmi à teair les ca:4ance9 de gouvernements étrangers. Comnoe ils sont désormais au nombre despayscréaneiers, kttr sympathie ira non point à oeux qui renient leurs dettes^ nuôs à ceux qui les paient. En toue cas, ih ne permettront pas à leur i^Yemement de rester iadijSérettt là où ila ont engagé de fortes aomraeâ: témoin Toccupatton actuelle cte Cuba, où ils ont environ un milUard de franics à défendre. Il y a trente ou (piarante ans, ils auraient pu saluer a¥ec enthousiasme k. doctrine de Drago; qu'aujourd'hui ils n'en ont défendu, k La Baye^ qa'uoe version très modifiée, et Hs ont aidé SatfttrDomingi^ non pas k narguer ses créanciers, mais à les saiisfaite.

En 1880 les oljeCs manufacturés ne constituaient qu'un dknizièmie et demi pour cent de l'eitpoirtatîon. Avec la croissance de la pc^ntkation, la quanAité de \Aé exportée se rédiuira, et pourra disparaître bienlèt com^ platement. Le dévdoppement d^tine immease industrie américaine du cotook, qui prend k son usage une part de phis en plus grande de k réccdte, diminue la porti(Mi des pays étrangers^ et certaiofi d'entre eux focit aujourd'hui ks plus grands efforts pouc tirer du coton de leurs colonies. D'autre part l'Asie, l'Afrique et TAmérique du Sud sufBsent à leur propre subsistance ; riches en minéraux et en matières brutes — blé de l'Argentine,

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coton de Tlnde et de TÉgypte, pétrole de la Binnaaie^

— elles commencent à faire concurrence h kt production américaine. Il est évident que rexportation ¥er8 ces régions devra consister surtout en <d))iete mannfiictiurés.

Les conséquences politiques de ce changement ont été d'une poartée consâdérable. Au temps où les États- Unis n'envoyaient au dehors que les grands produits doQ4 le monde entier avait besoin, lorsque lerars rivaux étaifflit pour la jdupart des États peu dévddppés, et qu^ils n'avaient pas grand'cfaose à craindre tics tarif» hostiles^ ils pouvaient taxer à leur gré les importations^ des pays étrangers sans risque de re^ésailles. Maintenant ils se trouvent en concurrence sur un pied d'égalité avec l'industrie très avancée de l'Angleterre, de l'Ailemainte, de la France et d'autres pays manvdEacturiers,.

— or tout pays civilisé aspire aujourd'hui à être un pays manufacturier. Chacune de ces nations favorise son ccMtnmerce par tous les moyens possiblesi, et presque toutes protègent leurs industries avec des tarifa ékvéa.

Lorsque les Américains se rendirent compte de la situation, ils virent qu'ils ne pouvaient phis rester indifiEérents à la législation ou à l'activité politique de leurs voisins. Négociants et hommes d'État, en quête de nouveaux marchés, constatèrent que dans l'espace de quelques années la plus grande partie de l'Afrique avait été partagée entre les puissances européennes^ qu'vue bonne portion de l'Asie avait subi le même sort^ et qu'on avait menacé l'intégrité de l'empire chinois. Cette curée dç territoires fut précipitée par des raisons économiques. Chaque puissance craignait, si eUe n'agis-^

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«ait sur-le-champ, d'être devancée par une rivale, et toutes, excepté l'Angleterre, protégeaient dans leurs nouvelles acquisitions leur commerce par des tarifs défavorables aux marchandises étrangères, sauf s'il existait un accord préalable. L'Angleterre elle-même, fouettée par la concurrence, allait peut-être suivre l'exemple général ; déjà l'on commençait à entendre parler des avantages d'un ZoUverein de l'empire anglais *. L'Amérique se voyait donc exclue des marchés dont eUe aurait bientôt besoin pour ses industries, qui se développaient rapidement. A Madagascar, où elle avait longtemps fait des affaires, elle venait d'avoir sur une petite échelle un exemple de ce qui pourrait se reproduire ailleurs avec des conséquences plus graves. En i8g6, quand l'île fut annexée par la France, les exportations américaines s'y montaient à près de deux millions cinq cent mille francs ; en 1899, elles s'étaient réduites à cinq miUe six cent soixante-dix francs I Les plaintes n'auraient servi de rien, car les Français, en imposant un tarif protecteur, n'avaient agi que suivant leurs droits de maîtres du territoire; l'incident était trop petit pour attirer beaucoup d'attention, mais ce fut un avertissement à Washington, et on ne l'oublia pas.

Les hommes d'État américains avaient à tenir compte de la situation mondiale. Tant qu'il s'agissait des puissances européennes et de leurs colonies, le gouvernement pour favoriser le commerce américain ne pouvait

I . M. Joseph Chamberlain en donna la première esq^uisse dan» un discours prononcé le 3 juin 1896.

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guère qae réclamer des conditions équitables, améliorer son service consulaire et conclure des traités de commerce avantageux. Dans cette dernière tâche il était moins gêné par les demandes des pays étrangers (jue par les exigences déraisonnables des ultra-protection* nistes américains.

Restaient deux régions où les Américains pensaient avoir de belles chances de succès dans Tavenir; pour profiter de ces chances, il fallait se mettre à Toeuvre. Dans les républiques de TAmérique latine, il n'y avait pas d'industrie nationale bien développée dont on pût craindre la rivalité. Il n'y avait qu'une concurrence, celle de l'Europe, qui avait eu trop longtemps le champ libre ; les Américains étaient cpnvaincus qu'ils pourraient en triompher s'ils tiraient tout le parti possible de leurs^ avantages naturels. La première chose à faire était de se rapprocher de ces frères des républiques du Sud, au bénéfice des deux parties. Ceci amena la politique dite du pan-américanisme, que nous reprendrons quand nous étudierons les rapports des États-Unis avec l'Amérique latine. L'autre champ qui tentait l'esprit d'entreprise américain était l'Extrême-Orient, où des centaine» de millions d'hommes étaient en train de s'apercevoir des avantages qu'il y avait à imiter l'étranger et à faire des affaires avec lui. Ici les perspectives semblaient merveilleuses Les gens à l'imagination ardente rêvaient du jour où l'innombrable population du royaume du Milieu s'éclairerait avec le pétrole américain, travaillerait avec des outils américains, se vêtirait de cotonnades américaines. La concurrence du Japon et le re-

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