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masse vers les États-Unis. Il y a trente ans, il y avait peu de Juifs dans les États : aujourd'hui il y en a quelque sept ou huit cent mille, rien qu'à New- York et aux alentours, et ce changement a réalité d'une fiatçon presque directe de la politique des autorités russes. Comme on peut le croire, cet afflux d'étrangers indigents a causé une certaine alarme, mêlée de ressentiment contre le pays qui s'était débarrassé de ces pauvres en les chassant chez son voisin. Les Russes répondent que les États-Unis sont libres de fermer leurs portes aux Juifs s'ils ne les aiment pas, et cette réplique peut avoir sa valeur dans le droit international, mais de tout autre point de vue elle est des moins satisfaisantes. Si Ton a des idées libérales et qu^un autre en profite pour abuser de votre bienveillance, on n'aime pas à s'entendre dire alors que l'on est toujours Ubre de les abandonner. Une pareille réponse ne peut être qu'irritante.
Cette persécution des Juifs russes portait en soi son châtiment et on ne tarda pas à le constater. Partout où ils allaient, les nouveaux venus apportaient le récit de leurs souffrances et dans tous les pays ils pouvaient compter sur la sympathie de leurs frères. Le pouvoir des Juifs aux États— Unis est d'origine récente, mais il s'étend déjà fort loin, surtout dans le monde de la finance et du journalisme. Ils ont en leurs mains plusieurs organes de l'opinion ; leur force et leur cohésion sont si grandes que les autres périodiques craignent de leur déplaire. La popularité de la Russie aux États-Unis eut ainsi affaire à très forte partie, car, sans tenir compte d'exagérations inévitables, il y avait trop de vérités à
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dire qui suffisaient à indigner le peuple américain. D'ailleurs, les Juifs n'étaient pas les seuls fugitifs qui venaient propager en Amérique la haine de la Russie, d'où ils avaient été chassés. Tandis que nous trouvons les Allemands, les Italiens et la plupart des autres immi* grants désireux de maintenir des sentiments amicaux entre leur ancienne patrie et la nouvelle, les divers exilés de Russie, ainsi que les Irlandais, ont au contraire apporté avec eux une inimitié farouche à l'égard de ceux qu'ils appellent leurs oppresseurs. Très peu de véritables Russes, rien que quelques révolutionnaires çà et là, ont émigré vers l'Amérique. Les gens que le recensement compte comme Russes sont des Juifs, des Polonais, des habitants des Provinces haltiques, des Arméniens, etc. , la plupart pleins de haine contre leurs anciens maîtres. Par la presse et par leurs récits, ils ont fait partager leurs sentiments à d'autres parties de la population. Enfin, il faut se rappeler ici encore que beaucoup de nouvelles et même de commentaires lus en Amérique ont été de source anglaise, et par suite rarem^it favorables à la Russie.
Ces diverses influences eurent un effet puissant, mais l'amitié traditionnelle des deux pays n'était pas facile à ébranler. On peut dire même que, malgré tout, la Russie et les États-Unis restèrent en très bons termes jusque vers 1898. Le changement de leurs rapports dans les années qui suivirent eut pour cause principale la direction nouvelle que prit le gouvernement de Saint-Pétersbourg dans sa politique intérieure et extérieure.
Le peuple américain avait applaudi à l'idée de la
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Conférence de La Haye, et Nicolas II y a^ait gagné une popularité qui fut éphémère : cette impreatdon farorable en effet fut bientôt effacée par Tattitude agressive de k diplomatie russe et par la tyrannie du régime intérieur qui atteignit son apogée avec le baron de Plehve. Le public américain apprit de quelle manière sauvage les moindres tendances d'esprit libéral étaient réprimées en Russie et ces nouvelles, souvent déformées mais au fond trop vraies, soulevèrent son indignation. Le retrait des libertés de la Finlande excita une compassion universelle, les plaintes de la Pologne et des Provinces baltiques trouvèrent des échos, les malheurs de T Arménie éveillèrent beaucoup de pitié. Enfin, et surtout, le massacre de Kichinev remplit d^horreur des millions d'Américains ; ils y virent, non pas une simple explosion de fureur pojmlaire, mais un crime commis à rinstigation des autorités. L'émotion fut si vive que le gouvernement de Washington tenta une démarche extraordinaire ; il demanda si une pétition de Juifs américains serait reçue à Saint-Pétersbourg ; naturellement il essuya un refus, mais le texte de la pétition ayant été joint à la demande prit ainsi la plus grande publicité possible. La presse russe et ses alliés en d'autres pays ripostèrent avec fureur, rappelèrent dans tous ses détails le lynchage américain ; mais la riposte fut sans effet. Le peuple des États-Unis ne lit pas d'habitude les journaux étran^ gers, et les journaux russes moins que tous les autres. L'horreur inspirée par le massacre de Kichinev, que son expression ait été correcte ou non en diplomatie, fut des plus sincères. Ceux qui, à l'étranger, l'ont attribuée i
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rhypocrisie aDglo-saxonne, ont fait preuve d'un juge> ment très superficiel. C'est en efiet dans la partie des États-Unis où là pratique du lynchage est inconnue et où cette coutume est regardée comme une tache à l'honneur national, que les atrocités de Kidiinev furent condamnées avec le plus d'énergie.
En même temps, il se produisait une sorte de révolution dans les rapports internationaux. Après la guerre avec FEspagne, on ne pouvait plus voir dans l'Angleterre l'ennemi permanent des États-Unis aussi Hen que de k Russie. Au contraire, les deux pays anglo-saxons étaient maintenant en excellents termes. L'Amérique avait adopté en Extrême-Orient la formule anglaise de la a porte ouverte ». Pendant l'effacement temporaire qui résulta pour l'Angleterre de sa guerre sud-africaine, l'Amérique avait même été le grand champon de ce principe, adopté par elle pour protéger son commerce dans ses progrès rapides. Lorsqu'en 1899, le secrétaire d'État Hay demanda aux puissances leur adhésion à cette doctrine, elles donnèrent toutes leur approbation^ au moins théorique, sauf la Russie, qui formula sa réponse de feçon à en laisser le sens obscur ; cela éveilla les soupçons des États-Unis. Il se trouva de plus, par un hasard singuUer, que les progrès les plus récents et les plus rapides du commerce américain s'étaient produits dans le nord de la Chine, et surtout en Mandchourie. La prépondérance politique de la Russie parut être une menace pour ce commerce, car, dans leur marche en avant, les Russes faisaient de grands e£E6rts et d'énormes dépenses pour dévelc^per les ressources du pays & leur
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profit exclusif. La concurrence ordinaire, sur un pied d*égalitéy ne faisait pas peur aux Américains ; ils avaient admiré la construction du Transsibérien et n*en voulaient pas à la Russie pour les avantages légitimes qu^elle pourrait tirer de ce grand ouvrage. Ce qu'ils n'admettaient pas, c'était d'avoir à lutter contre des industries subventionnées, et surtout contre les obstacles de toute espèce que des rivaux dominant la Mandchourie pourraient facilement leur susciter. La conduite des autorités russes, dans les quelques années qui précédèrent la guerre avec le Japon, fut des plus maladroites. Les Américains ne sont peut-être pas plus scrupuleux que les autres peuples dès que leurs intérêts sont en jeu; mais ils sont francs, ou même brutaux, plutôt que tortueux, et ils apprécient la même franchise chez les autres. Si le gouvernement de Saint-Pétersbourg, après le soulèvement des Boxers, avait déclaré l'intention de garder la Mandchourie pour sa part du butin, les Américains auraient peut-être maugréé, mais en somme ils auraient accepté le fait et n'y auraient rien vu d'extraordinaire. Au contraire les Russes annoncèrent à plusieurs reprises, et même sans qu'on la leur demandât, leur intention d'évacuer le territoire, en même temps qu'ils j fortifiaient leur position et faisaient tous les apprêts nécessaires pour y rester. Ces contradictions peuvent s'expliquer en partie par le conflit des opinions diverses À la cour; néanmoins le public américain, depuis longtemps imbu de la légende d'astuce et de fourberie attribuée par les Anglais à la diplomatie russe, n'essayait pas de dissimuler sa colère à voir le tour que prenaient