‹ Les États-Unis, puissance mondialeChapitre 38 sur 63 · LES ÉTATS-UNIS ET LA GRANDE-BRETAGIIE · texte numérisé non relu

LES ÉTATS-UNIS ET LA GRANDE-BRETAGIIE

sait jusqu^à ce que le traité Hay-Pauncefote (1901) le» en eût débarrassés.

Pendant la guerre de Sécession, au temps de Taffaire du Trent, et au moment où des croiseurs construits en Angleterre allaient partir pour aider les Confédérés, les hostilités furent imminentes entre les États-Unis et la Grande-Bretagne. A la fin de la guerre, elles n'auraient pas tardé à Tétre encore si l'Angleterre n'avait pas cédé sur la question de VAlabama. La décision du tribunal de Genève sur cette affaire donna ample satisfaction aux Américains ; mais ils gardèrent longtemps rancune an peuple anglais. Quant aux Sudistes, ils ne savaient aucun gré à TAngleterre d'une sympathie qui ne leur avait servi de rien ; c'était uo secours matériel qu'ils avaient désiré et qu'ils avaient espéré obtenir.

C'est une théorie reçue qu'un des premiers devoirs de l'enseignement historique à l'école primaire, pour le livre aussi bien que pour le maître, est d'inculquer aux jeunes esprits des idées patriotiques. On apprend à l'enfant à admirer les héros de son pays, à s'enthousiasmer pour les victoires nationales ; mais alors vient la tentation fatale de peindre les ennemis de la patrie comme des espèces de « traîtres » de mélodrame. Or, jusqu'à leur guerre de 1898 avec l'Espagne, les États- Unis n'avaient eu de conflit avec aucune puissance européenne, sauf l'Angleterre. Ils avaient bien eu une guerre civile d'une tout autre envergure, et une guerre avec le Mexique, sans parler de maintes rencontres avec les Peaux-Rouges : mais les batailles in-

iar06 LES éTATs-uins et la grande-bretagive

dienmes avaient Uà de petites affiûres dont oa ne se souvenait presque plus; les victoires de la guerre du Mexique avaient été rMootportées sur une nation hSSÀt, et la guerre civile, avec tons ses épisodes kérolques, avait été un duel fratricide sur lequel de boAs pafeiiotes ne devaient pas msister. Restaient donc les gloires de la guerre de l'indépendance, et les succès marittoies db la guerre •de i8ia. L'Anglelerre était ainsi toute désignée comme reaniemie naturelle, battue par k révolution américaine, repoussée en i8ia, mab toujours menaçante et dangereuse. On ne saurait s'exagérer l'e&t produit sur des millions d'enfants par un tel enseignement, auquel s'ajoutaient les livres pour la jeunesse, les romans populaires, les discours de Quatre-Juillet et autres ouvrages de même style.

Une bonne partie de la population immigrante apportait d'autres griefs contre l'Angleterre. Pendant troisquarts de siècle et plus les Irlandais sont venus en foule vers le pays qui était pour eux une terve promise. Ils y sont aujourd'hui par maliens, ewe et leurs «enfants. En même temps qu'un amour profond pour leur pays mâdheureux, ces tempéraments passionnés ont apporté, au moins jusqu'à une époque tonte récente, une haine proportionnelle pour le peuple qu^ils regar- <laient comme leur oppresseur héréditaire. Ils ont raconté leurs infortunes, gardé leur sympatiaiîe pour les souffrances de leurs frères restés dans la patrie, et n'ont pas oublié leurs sentiments contre le Saxon détesté. Le loyalisme des immigrants anglais et écossais a dans une certaine mesure contoe-balanoé cette

LSS BTATS-UNIS ET LA GRANDE-BAETAONE 967

influence lK)9tiile à la mélropole, mais ils ont «u iwamcoup moins d'esprit de corps. La place importamte <|ae les Idandais, grâce à l^urs dons naturels, ont prise dans la poliiique américaine leur a donné une influenoe hors de proportion avec leur nombre. Une fallait aupoUlîciw asBiéricaiin, pour la gagner, que ce lirerk queue du lion », c'est-à^^te attaquer l'Angleterre : quoi de {dus facile et de moins compromettant? Les AUsmands, qui formaîrait autrefois avec les Irlandais le plus gros contingent de rimnaigxation, n'ont eu pendant longtemps aucun molif de haïr TAngleterre ; mais, par suite du changement riceat survenu dans les relations des deux pays, et de leurs efforts pour être chacun dans les meillenrs termes possibles avec les États-Unis, les Allemands d'Amérique ont commencé à devenir ennemis des Anglais. Les autres pei^ples eurc^>éens qui immigrent n'ont pas de sentiin^Qjts marqués dans ce sens ni dans l'autre ; mais ils scwt pour la plupart des nouveaux venus sur le sol américain, et, pris dans l'ensemble, ils n'y ont pas joué au cours du XIX* siècle un rôle politique comparable à celui des seuls Irlandais.

Les Anglais ont toujours eu une espèce de privilège, où l'on peut voir un hommage involontaire, — r c'est d'être les seuls k pouvoir, par leurs observations, mettœ les Américains en colère. Les injures des autres peuples ne sont guère parvenues de l'autre côté de l'Océan, ou bien elles y ont été reçues avec une indiffirence méprisante; on les a regardées comme les indices d'une basse jalousie, plus flatteuse en somme qoe blessante. Mais les critiques venues d'Angleterre ont toujours piqué

a68 LES ÉTATS-UinS ET LA GRANDE-BRETAGlfE

l'Américain et provoqué sur-le-champ de violentes ripostes.

Les sentiments des Anglais à l'égard des Américains étaient moins vifs. Ce n'était pas de la haine, c'était plutôt une aversion dédaigneuse. Il y en avait en Angleterre une tendance générale, qui n'était pas sans fondements, à considérer ces cousins au delà de l'Atlantique comme des gens bruyants^ mal élevés et vaniteux. Les Anglais n'aimaient pas cette politique agressive des Américains qui venait si souvent heurter la leur, et ils abhorraient les hauts tarifs douaniers établis par les Ëtats-llnis : ils les croyaient spécialement dirigés contre eux, et y voyaient un grave préjudice fait k leurs intérêts. Ils ne pouvaient comprendre que l'on pût pécher contre la doctrine sacrée du libre-échange.

Les causes d'antagonisme entre les deux peuples de langue anglaise étaient si nombreuses qu'elles pouvaient facilement faire oublier certaines influences sans cesse en œuvre, qui travaillaient à les rapprocher. Après tout, ils avaient le même sang, le même langage, la même littérature, le même système de lois, les mêmes idéaux de gouvernement et de bien-être, les mêmes goûts, la même moralité, bref, la même philosophie de l'existence. L'Anglais etl'Américain se rencontrant dans un pays étranger se sentaient tout de suite plus près l'un de l'autre que des gens qui les entouraient, ce Le sang est plus épais que l'eau » , disait-on, et cette phrase contenait une vérité que l'on pouvait un moment oublier, mais qui à la longue devait avoir son effet. On peut haïr son frère, mais cela n'empêche pas qu'on n'appartienne à la même famille.

LES ÉTATS-UIIIS ET LA ORANDE-BaETAGNE 369

Comme Thostilité était moins vive du côté des An* glais, ils furent les premiers à revenir à des sentiments amicaux. Un des traits de leur race, c^est une admiration sincère du succès, et les Américains dans ces dernières années ont eu des succès prodigieux. L'opinion publique en Angleterre en est venue petit à petit à avoir pour ainsi dire à Tégard des États-Unis le sentiment qu'éprouve un père envers un fils qui lui a souvent désobéi, qui lui manque encore de respect, mais qui en somme est devenu en grandissant un beau gaillard robuste, un peu fruste peut-être, mais plein de vigueur, bref, un garçon dont un père peut être fier. Cette tendance de Topinion eut assez de force pour survivre à une violente secousse, le différend de 1890 sur le Venezuela ; il est surprenant qu'elle ait laissé si peu de rancœur dans Pesprit anglais.

Pendant ce temps, les sentiments des Américains à regard de l'Angleterre subissaient une évolution analogue. Ce changement, plus profond en réalité qu'on n'eût pu croire à première vue, n'était pourtant pas encore très évident, et, après le message du président Cleveland sur le Venezuela, on vit la presse lancer les plus violentes tirades contre l'Angleterre. Deux ans plus tard, une métamorphose complète s'était produite.

Il y a eu beaucoup de discussions sur l'attitude que prirent diverses puissances européennes au moment où les hostilités éclatèrent entre les États-Unis et l'Espagne. On ne saura peut-être jamais toute la vérité. Il parait qu'il iut question, — sérieusement ou non^ on ne peut pas le dire, — d'une sorte d'intervention collective pour

ajO LES ÉTATS-UNIS BT LA GRANDE-BRETAGNE

arvé'ter les Américams. L'Angleterre a prétendu qae seule son action empêcha une coalition européenne, mais les autres nations l'ont nié avec vigueur. Quoi qu'il en soit, il est hors de doute que dans la plupart des pays d'Europe on prit en général, surtout au début, le parti de l'Espagne. Mais en Angleterre la sympathie du gouveniement et du peuple alla presque tout e»tière aux États-Unis. Pendant toute le guerre, les Américains sentirent qu'ils pourraient compter au besoin sur la bienveillanee et l'af^i moral de l'Angleterre. L'impression produite aux États-Unis iiit immense. La fierté américaine s'était exaspérée à l'idée d'une ]igae des puissances européennes; l'attitude bien difiérente de l'An^terre éveilla une grande reconnaissance: Du coup, le peuple américain, abandonnant la tradition qui faisait des Anglais ses ennemis naturels, les acclama comme des amis et des frères. Le changement fut un peu brusque ; mais cette ère de cordialité dure encore.

Les raisons qui firent prendre à la Grande-Bretagne cette attitude fevorable auac États-Unis en 1898 sont de deux sortes..D'abordilyavaitune tendance générale très sincère à regarder les Américains comme des parents, à qui les Anglais donnaient naturellement leur sympathie dans leur lutte contre une puissance en décadence et un gouvernement sans lumières. Getbs nouvelle guerre n'était en somme qu'un épisode de plus dans la longue série des rivalités entre Anglo-Saxons et Espagnols qui S'étaient [succédé depuis le règne de Pliilijqie II. Il existait en second lieu de bonnes raisons politi<pies qui guidaient l'instinct des masses aussi bien que la

LES ÉTATS-UniS ET LA GRARDE-BRSTAOnB ^fi

conduite des hommes d'État. Dans les dernières années^ du xix^ siècle, la Grande-Bretagne avait eu une position dâfBicile. La politique de « superbe isolement » ne^ lui avait pas réussi. En Orient, elle s'était trouvée* réduite à l'impuissance, au temps des massûcres d'Arménie, par une ligue de la Russie, de l'Allemagne etde la France, et au )>eau milieu de cette crise l'Amé-^ rique l'avait menacée d'une guerre. En Perse et en Ckîne, les Russes faisaimit preuve d'une activité inqui^ tante, et l'Angleterre pouvait d^un moment k l'autreèlre appelée à prendre les armes pour les arrêter. Au Soudan, le colonel Marchand était déjà tout près de Pachoda, et le gouvernement britannique, qui s^en doutait, était résolu à faire la guerre à la France plutôt que de lui permettre d'y rester. Il était certain, qu'une nouvelle crise allait éclater avant longtemps dans le Sud de l'Afrique : les Anglais, se souvenant du tâégramme de l'empereur d'Alkmagns au président KrOger après le raid de Jameson, pouvaient se deman^der si une guerre avec les Boers n'amènerait pas bientôt un conflit européen, où leur empire devrait lutter à mort pour se défendre. Avec les plus vastes ressources, la Grande-Bretagne ne pouvait pas tenir tête au monde entier. Devant tant de questions menaçantes qui exi*gaieni une prompte sohition en Europe, en Asie et en Afrique, quoi de plus sage que de s'afiranchip de toute crainte du côté de l'Amérique? L'amitié des États-Unis valait en un pareil moment des^ sacrifices. On a rare*m^it vu une politique de concession recueillir aussi vite ses fruits. Lorsque dans l'automne de 1899^ la

Page 1