INTRODUCTION
autrefois la République polonaise, se soumettre au liberum veto du moindre de ses membres. Comme par le passé, il existera toujours certains États prépondérants qui, une fois d'accord, s'arrangeront pour imposer leurs décisions aux autres, et, d'autre part, une jalousie réciproque tendra à établir un certain équilibre de pouvoir entre eux.
Dès la fin du xti^ siècle, certains États avaient acquis une position qui leur donnait droit au titre moderne de « grands États européens ». Le Saint- Empire romain, toujours le premier en dignité; la France, quand elle se fut rétablie des défaites de la guerre de Cent ans, et qu'elle eut brisé la puissance de ses grands seigneurs féodaux ; l'Angleterre, sous Henri Vil; le jeune royaume d'Espagne qui venait de mettre fin pour toujours à la domination dea Maures dans la Péninsule : tous ces États occupaient une position qui ne ressemblait plus à odle de leurs voisins. Entre eux et des puissances tdles que le Danemark, la Confédération helvétique et Venise, il y avait une différence de rang aussi bien que de force. Ils étaient sur un autre plan politique ; ils n'étaient pas simplement les chefs, mais les porte-parole, les directeurs de toute la communauté.
Au cours du xn* siècle, l'Empire se disloqua an point de ne plus mériter le nom de puissanoe, et à sa place on trouve l'Autriche, singulKer agrégat de nations, qui défendait contre les Turcs les frontièMs orientales de la chrétienté. L'Espagne (ut pour un tempes tine véritable puissanoe mondiale qui éclipsa toutes les autres: die occi]^it1e premier rang en Europe, do^
mTaoDUGTioii 3
minait en Amériiiue, et était redoutée jusqu^au Japon. Mais le xyn* siècle vit le déclin de TEspagne et de rhégémonie de la France, Tarrét de Fessor momentané de la Suède et des Pays-^Bas ; la grandeur de ces deux derniers États reposait sur des fondements matériels trop faibles pour qu'elle pût survivre à leur âge héroïque. Au xTm* siècle ces États retombèrent dans une insignifiance relative, et k leur place deux nouveaux venus s'avancent au premier rang. L'énorme empire de Russie, k demi asiatique, était transformé par le génie de Pierre le Grand en un pays qui ressemblait, du dehors au moins, à un État européen, et le petit royaume militaire de Prusse conquérait une position que ses ressources lui permettaient à peine d'occuper, mais qu'il parvint à conserver, grâce au talent extraordinaire de ses rois et au sens discipliné de son peuple.
Après le violent intermède de la Révolution française et des guerres napoléoniennes, l'Europe s'oiganisa d'une manière qui pouvait paraître stable. Il y eut cinq grandes puissances : la Russie, l'Anglet^re, l' Autriche, la Prusse et la France ; car l'adresse de TaUeyland à Vienne empêcha l'exclusion même temporaire de la France, après ses désastres. L'empire ottoman, en d$pit de Metternich, n'était pas considéré comme tout k fait européen ; et les pays plus ùibles ne furent guèr« consultés siu* les questions générales. Dans ce Congrès de Vienne de iSi^» ce ne fut pas aux séances officielles de tous les représentants des nations assem- Uéesque les afEedres de l'Europe furent réglées; ce fut ivos un petit comité des États prépondérants. Apiès
niTRODUCTIOir
de longues querelles, ils arrivèrent à un accord, auquel les autres États n^eurent qu'à souscrire.
Ce groupement dura une soixantaine d'années, malgré les changements assez considérables qui se produisirent dans les positions relatives des différents États. L'empire d'Allemagne hérita en 1 871 du rôle international du royaume de Prusse, et l'Italie s'unifia. Depuis lors il y a eu six grandes puissances européennes, au lieu de cinq. Ce n'est pas à dire qu'elles soient égales en étendue et en force. Il y a moins de différence entra l'Italie, reconnue comme grande puissance, et l'Espagne ou l'empire ottoman, qui en théorie ne le sont pas, qu'entre l'Italie et l'Allemagne ou la Russie ; mais en politique, cette distinction, bien qu'artificielle, a été nettement marquée par l'usage.
Dans le dernier quart du xix* siècle une situation nou- Velle attira peu à peu l'attention des écrivains politiques et des hommes d'État. La Grande-Bretagne, la France, l'Espagne, le Portugal et la Hollande avaient longtemps possédé des territoires étendus en diverses parties du globe ; mais les trois derniers de ces États avaient cessé d'être des puissances de premier rang. Sans doute leurs possessions lointaines augmentaient leur importance dans le monde, mais elles ne pouvaient compenser leur faiblesse en Europe. Quant à la France, elle avait autrefois jeté les bases d'un magnifique empire colonial ; puis elle l'avait sacrifié à une politique purement européenne, dont l'objet n'a pas la valeur, — on le reconnaît aujourd'hui, — de ce qu'elle abandonna. L'Angleterre elle-même, qui durant le xvin^ siècle avait si habilement
niTRODUCTIOlf P
subordonné ses intérêts continentaux à ses intérêts coloniaux, eut, après la perte de la plupart de ses possessions d^Amériquey un moment d'hésitation et d'incertitude: pendant quelque temps on avait vu prévaloir la théorie que ses colonies devaient finalement se détacher d'elle comme les fruits mûrs tombent d'un arbre (c'était la métaphore usuelle). Cependant le gigantesque empire britannique continuait de s'accroître sans cesse, mais c'était par l'effet de causes naturelles plutôt que d'un dessein déterminé.
Tout à coup les nations se ruèrent à la curée des territoires partout où ils n'étaient pas fortement oc> cnpés ou protégés par une rivalité d'intérêts. Les conquêtes d'Alexandre le Grand ou des Califes n'ont pas égalé en étendue les accroissements territoriaux dont nous avons été témoins dans les vingt dernières années. Les circonstances, les prétextes, les excuses ont varié suivant le pays qui a pris part à ce mouvement d'expansion; mais les raisons fondamentales en ont été les mêmes partout. Chaque pays a vraiment éprouvé une certaine répugnance, et a cru, non sans raison, que les autres lui forçaient la main : mais chaque pays s'est aussi rendu compte que, s'il ne voulait pas se laisser distancer par ses rivaux, il fallait se h&ter.
En Angleterre, les sentiments impérialistes de la « plus Grande-Bretagne », dont lord Beaconsfield fut l'un des premiers interprètes, remplacèrent les théories du « laisser faire » préconisées par l'école de Cobden, et l'Empire s'étendit presque d'année en année. La France, qui avait timidement commencé en Algérie et
b INTRODUCTION
en Gochinchine de reconstruire un empire colonial) se mit alors, en dépit de Tindifférence et parfois de l'opposition publiques, à accroître rapidement ses domaines en Indo-Chine et en diverses parties die l'Afrique ; enfin, grâce à Ténergie de Jules Ferry et de quelques autres, ses possessions dépassèrent en supepficie celles qu'elle avait autrefois perdues. L'Allemagne, s'apercevant qu'en dépit de sa puissance militaire et de son développement industriel elle n'occupait qu*mie petite place sur le globe, commença activement à s'emh parer de pays nouveaux partout où elle en trouva l'occasion : Bismarck, représentant les idées d'une génération plus vieille, n'a jamais été qu'un tiède partisan de celte politique. L'Italie jugea qu'elle aussi avait besoin de colonies, et elle débuta sur la côte d'Afrique. Le roi des Belges acquit pour ses sujets un nantissement sur l'État Libre du Congo. Le Portugal essaya, mais trop tard, de transformer de vagues prétentions en possessions réelles ; il fut frustré par les ambitions rivales de l'Angleterre.
Cette fièvre d'expansion rapide s'empara de presque tous les États de l'Europe occidentale, mais eHe ne se borna pas à eux. La Russie, pendant la plus grande partie du xix* siècle, avait poussé sa pointe vers le Sud, dans les régions du Cancase et de l'Asie centrale; puis, tout en continuant de préparer sa marche en avant dans la même direction, elle porta plutôt son attention vers l'Extrême-Orient; Depuis longtemps^ elle avait atteint le Pacifique, et Pavait mène traversé tout au nord ; cependant elle n'avait jamais eu qu'une
IRTRODUCnOII 7
dominaiion incertaine sur ces côtes lointaines et désolées. Dans la seconde moitié du m* siècle, elle se dffît de ses possessions d'Amérique, nuis elle accrut ses territ(Hres d'Asie sur le Pacifique au point qu'elle y établit son pouvoir sur des fondements tout nouveaux. ; dans l'espace d'une génération la construction de sa flotte, le développement graduel de l'immigration en Sibérie et l'étaUiasement du Transsibérien transformèrent sa position dans l'Asie orientale. Elle qui, au temps de la guerre de Grimée, n'avait que quelques centaines de soldats dans cette partie du monde, était devenue maintenant une puissance de premier ordre sur le Pacifique.
Au même moment les Ëtats-Unis, à la grande surprise de tous, et de l'Amérique elle-même, acquirent des colonies lointaines. Quoiqu'on pût jHrévoir l'annexion d'HawaI, personne ne s'attendait à celle de Porto-Rico et des Philippines, ou au protectorat, réel bien que tacite, sur Cuba et sur Panama. Enfin, on éprouva une surprise plus grande encore quand le Japon, dans sa guerre avec la Chine, en i8g4> donna non seulemeni les premières preuves de ses ambitions nouvelles^ mus aussi des ressources qui devaient servir à les réaliser, et quand, dix ans plus tard, dans son conflit avec la Russie, il montra d'une façon plus décisive encore combien ces forces avaient grandi.
C'est au cours des discussions provoquées par cette série d'événements extraordinaires que les écrivains poli^pies, en formulant les principes du nouvel état de choses, commencèrent à Cèdre usage d'une exprès^
o nfTRODUcnoif
sion qui maintenant est devenue courante, celle de « puissances mondiales », — c^est-à-dire, puissances qui sont directement intéressées dans toutes les parties du monde, et dont la voix doit partout être écoutée. Le terme, comme nous Pavons remarqué, n'est pas d'une exactitude scientifique, car chacune des soi-disant puissances mondiales a certaines sphères où ses intérêts sont d'une importance primordiale, et d'autres où ils sont peu considérables, voire inférieurs aux intérêts d'États plus petits. Par exemple, la Russie ne peut guère prétendre à être consultée sur les questions sud-américaines, et les États-Unis ne participent pas «dcore au règlement des affaires de l'empire ottoman, matière strictement européenne. Pourtant la Russie et les États- Unis sont des puissances mondiales, dans l'acception ordinaire de ce terme. La Chine d'autre part n'en est pas une, bien qu'elle soit, en superficie, le troisième des États du monde, et qu'elle ait peut-être la population la plus nombreuse et la plus laborieuse. Quelle que soit sa grandeur future, sa force militaire et son influence politique réelles ne sauraient pour le moment lui donner droit à une place parmi les arbitres de l'univers. Ceci est plus vrai encore du Brésil et de la République Argentine : quoiqu'ils semblent assurés d'avoir un jour plus d'importance, ils ne comptent guère à présent dans les affaires internationales. L'Autriche elle-même et l'Italie ne figurent pas dans cette nouvelle catégorie d'États. L'une et l'autre sont de grandes puissances européennes, et comme telles ont une position bien établie; mais, en dépit de leurs
DITRODUCnOH 9
armées et de leurs flottes, de leur gloire et de leur haute civilisation, leur influence, en dehors du conti- •nent auquel elles ajqNirtiennent, n'a qu'une faible jK>rtée. Pour le Japon, la question est plus douteuse; car, si nous donnions aujourd'hui une réponse négative, nous pourrions bien avoir à la reviser demain. Son prestige est très grand. Il vient de sortir triomphant d'un conflit avec un adversaire d'une force immense, au cours duquel ses progrès extraordinaires et le déploiement admirable de sa vigueur nationale ont âonné le monde. Les conditions de son alliance avec l'^ospire britannique semblent donner à croire que son appui a été recherché pour assurer les frontières de l'Inde anglaise ; et beaucoup le regardent comme menaçant non seulem^it les possessions coloniales des. États-Unis dans le Pacifique, mab même les côtes occidentales des deux continents américains. Quoi qu'il en soit, la Jsipon ne prend point part jusqu'ici aux aflaires de l'Europe, de l'Asie occidentale ni de l'Afrique, et presque point à celles de l'Amérique. Il est sans aucun doute l'un des huit grands pouvoirs, mais on ne peut guère l'appeler une puissance mondiale.
Si nous considérons maintenant les États qui possèdent ce titre d'une manière incontestable, nous trouvons qu'ils sont au nombre de cinq, et tous gouvernés par des peuples de sang européen, quoique, pour deux d'entre eux, les blancs, qui dominent dans la métropole, soient inférieurs en nombre aux gens de couleur qui habitent les colonies. De ces cinq États, la Rusue est le seul qui, dès le début du xix* siècle, avait atteint
10 nVTRODUCTIOll
k peu près ses dimensions actuelles. Pour montrer quelle est la situation relative de ces États sous eertaias reports fondamentaux, tels que la superficie et la po<» pulation, il sera bon de donner ici quelques chiires ; mais il faudra se garder, dans Fanalyse de ces chifires ou Texamen de leur valeur, de se laisser entraîner trop loin. Nous aurons par exemple à maintenir la distinction entre la population blanche et la population de couleur. Ce procédé n'est peut-être pas scientifique et sûr, mais il est ici indispensable à bien des égards ; en efiet, sans aborder la question si débattue de la supiricnrité des différentes races et de leurs capacités de développement, il laut reconnaître qu'aujourd'hui du moins toutes les races n'ont pas la même valeur politique. Un simple Annamite ou un Soudanais peut à tous égards valoir plus pour la France que tel Parisien ou tel Marseillais; mais dix millions de Français en France sont bien autre chose que dix millions de sujets de la France en Asie ou en Afrique. Il faut tenir compte de ces considérations si nous venions tirer des statistiques de solides conclusions. Il fiiut aussi se souvenir de la différence qui existe entre les territoires tropicaux et non-tropicaux. Les races blanches n'oni pas réussi à s'acclimater sous les tropiqpies, et il n'est pas probaUe pour l'instant qu'elles y réussir rcmt, sauf en quelques points favorisés. Des blancs dans la force de l'âge peuvent habiter à peu près par* tout comme foncti<»inaires, soldats, marchands ou ch^ d'exploitation ; mais la colonisation par les blancs sur une grande écheUe n'est possible en général que dans
la zone tempérée. Enfin, nous ne ^vons pas oublier que tous les grands empires d'aujourd'hui contiennent de castes étendues de terres inutiles, pays sauvages ou déserts. Le nord du Canada et de la Sibérie, le centre de rAostralie et de TAsie, Touest aride des États-Unis ou de l'Afrique australe, ne sont pas sans valeur; il s^ trouve certains districts relativement fertiles, et par endnnts des richesses minérales ; mais toutes ces régions contienneat de grandes étendues qui n'ajoutent rien à l'importance de leurs possesseurs, sauf sur la carte. Ces réserves faites, considérons les statistiques.
Des cinq puissances mondiales, l'empire Imtannique est bon premier en superficie, et mieux encore en population ; car cette population dépasse en nombre les pc^mlations réunies de deux quelconques de ses rivaux, n s'étend sur près de trente millicms de kilomètres carrés, situés dans toutes les parties du globe, et contenant quelque quatre cents millions d'habitants. Mais moin» de soixante-cinq millions sont de race blanchei dont quarante^trois millions et demi environ vivent en Grande-Bretagne, et le reste surtout au Canada, en Australie et dans l'Afrique du Sud. La race blanche, qui gouverne, est donc, par rapport aux races de couleur, ses sujettes, dans la dangereuse proportion d'un peu plus d'un sur sept; mais dans l'ensemble les bkncs sooit homogènes, bien que les Irlandais, les Français du Canada et les Hi^andais de l'Afrique austmle forment dans une certaine mesure des éléments disparates. La population de couleur, d'autre part, est constituée par une variété infinie de races et de nationaU^
ïa INTEODUGTiOH
tés — noirs, jaunes, bruns de toutes^ lès nuances — et elles sont séparées les unes des autres sous presque tous les autres rapports. En grande majorité, elles vivent sous les tropiques. Gomme la métropole n'est pas capable de suffire à sa propre subsistance, il est facile de comprendre pourquoi les Anglais sentent que, sans avoir besoin d'une armée forte, la possession de la flotte la plus puissante du monde, pour assurer la sécurité de leurs communications, est pour eux une question de vie ou de mort.
La Russie, que ses dimensions placent au second rang, a un territoire de 22000000 de kilomètres carrés^ A la différence de l'empire britannique, qui est très dispersé, l'empire russe est compact, sans possessions éloignées, presque sans lies importantes, et il a une certaine uniformité de climat et de conditions générales d'existence. Sur ces cent cinquante millions d'habitants, environ cent vingt-cinq millions sont de souche aryenne ou sémitique ; — il a plus de population blanche que tout autre pays ; mais quoique le nombre des blancs l'emporte ainsi de cinq contre un sur celui des Asiatiques, il s'est opéré ici une fusion des deux races plus intime que nulle part ailleurs. L'élément européen, outre qu'il est arriéré dans l'ensemble, renferme plusieurs nationalités mécontentes, qui, résistant à l'absorption dans la masse générale, sont souvent une source de faiblesse plut5t que de
I. KhÎYa et Bokhara inclus, mais non la Mandchourie septen- Irîonale.
IHTBOOUGnOB l3
force. Même Félément purement russe est divisé ea trois branches distinctes. La croissance naturelle de la Russie par l'excédent des naissances sur les déc&s esl déplus de deux millions par an. La Russie n'a pas de territoires sous les tropiques. Ses ressources sur le continent sont immenses ; mais elle est encore pauvre, et certains événements récents ont pour un temps diminué son influence politique.
Au troisième rang des puissances mondiales vient la c plus grande France », avec une superficie d'environ 1 1 5oo ooo de kilomètres carrés, et quelque quatrevingt-quinze millions d'habitants. Son territoire, comme celui de la Grande-Bretagne, est dispersé dans lo monde entier; mais plus d'une moitié en est représentée par un bloc d'une seule pièce, de forme irrégulière, dans l'Afirique du Nord; sa part du Sahara, à elle seule, donne environ 5 ooo ooo de kilomètres carrés. La population blanche de la France n'atteint pas tout à fait quarante millions ; trois quarts de millions dans l'Afirique du Nord, et le reste en Europe ; la croissance de cette population est à peine sensible. L'élément de couleur, dont la juroportion à l'élément blanc est presque celle de six à quatre, comprend plus de vingt mil* lions de noirs, et autant d'indigènes de race mongo^ lique, vivant sous lés trojnques ; les autres sont des Berbères, des Arabes, des Malgaches, des Hindous, des Polynésiens, etc. La plupart des possessions coloniales de la France sont des acquisitions récentes, encore peu développées, mais qui oflfrent un vaste champ aux capitaux et aux entreprises de la métropole* De toutes qes
là jsmoDiGcniom
colonies, TAfrique du Nord et la Nouvelle-Galédonie sont les seales où des Eurc^ens puissent s'établir. La population de te France même, quelque diverse qu'elle soit k d'autres égards, a plus d'homogénéité nationale que celle d'aucune de ses rivales dans le monde.
Les États-Unis* sont un peu au-dessous de la France par leur territoire et leur population : leur superficie est de g 5oo ooo kilomètres carrés, et ils ont quatrevingt-treize millions d'habitants. D'autre part, l'élément blanc y est beaucoup plus nombreux qu'en France, — environ soixante-quinze millions. Le taux des naissances n'y est pas en gàiéral très élevé ; mais l'immigration annuelle atteint maintenant plus d'un million et quart. La population de couleur, environ dix-huit millions et demi, est formée de dix milhons de nègres et de mulâtres, d'environ huit millions de Philippins, puis d'Indiens, de Japonais, de Chinois, d'Hawaïens, etc. Ces derniers âéments sont encore insignifiants du point de vue numérique ; mais les deux premiers donnent lieu à des problèmes pohtiques fort difficiles, et de nature différente. Gomme la Russie, les États-Unis forment une masse compacte ; mais ils ont maintenant des d^endances lointaines, •-— l'Alaska à l'extfême nord, et nomlnre d'Iles tn^icales.
L'Allemagne, avec sa superficie d'un peu plus de trois miUions de kilomètres cariés (pas plus d'un neuvième ou d'un dixième de l'enipîre britanttique) est bien au-4essous de ses rivales, lifais comme elle J^en-
']. Cuba «t PaiMma non îadui.
i irjrn miw ;y iim i5
ferme plus de soixante millions de blancs, sur une population totale de moins de soixante-quinze millions, elle est, à œt égard, supérieure à la 6rande-Bie* tagne et à la France. Ces soixante millions, qui ootûr prennent plusieurs éléments réfractaires, sont concentrés sur ^ne petite étendue de territoire assez peu fertile; car, bien que les possessions coloniales de l'Allemagne soient presque cinq fois plus grandes que la métropole, la plupart d'entre elles sont situées sous les tro> piques, et par suite, i l'exception peut^tre du Sud- Ouest de l'Afrique, ne pourront jamais avoir un grand nombre de colons de race blanche. En Allemagne l'excédent annuel des naissances sur les décès est de plus de huit cent mille; l'émigration, considérable il y a quelques années, s'est maintenant réduite, grâce à la prospérité industrielle, i moins de cinquante mille, n ne £eiut donc pas s'étonner que les Allemands ne noient pas satisfaits de leurs limites actuelles ^
De tels chiffres, bien entendu, ne peuvent servir que de cadre à tout essai de comparaison sérieuse. Pour a^'oir une idée plus précise des ressources relatives des cinq puissances mondiales, il faudrait pour chacune d'elles examiner bien d'autres âéments : la quantité de
I. Nous pouvons, pour comparer, noter que l'empire japonais actuel, sans y inclure la Mandchourie méridionale, a une étendue de 65oooo kilomètres curés (dont (jaelques milliers seulement sou» les lropi({ues), avec soîxanie^trois millions d'baMtants: Qusr rante4iuit millions de Japonais; trois millions de Chinois, à For« mose et dans le district de Liao-toung; dn ou douze millions de GoréBBS.
i6 niTRODUGTlOH
«ol arable et sa fertilité, les richesses forestières et minérales, le climat, les ressources en force hydraulique, les moyens de communication, la richesse acquise, le développement industriel, et beaucoup d'autres données de cette espèce. Ce ne serait pas tout : nous ne pouvons pas ne pas tenir compte des facteurs moraux, — du degré de civilisation du peuple dans les différentes nations, de son industrie, de ses habitudes d'épargne, de son adresse et de son intelligence, etc., etc. Une telle comparaison nous entraînerait trop loin, et serait superflue dans une étude des relations internationales de l'Amérique. D'autre part, il n'est peut-être pas inutile de remarquer en passant cette vérité incontestable: bien que dans le monde moderne certains grands États tendent de plus en plus à avoir une situation dominante, comparée à celle de leurs confrères plus petits, ils ne sont pas nécessairement supérieurs à eux en civilisation, ni plus dignes d'admiration, sous quelque rapport que ce soit : il reste beaucoup à dire en faveur des petites -communautés.
C'est un résultat de l'évolution internationale que certaines formules depuis longtemps reçues doivent être modifiées.. De ce nombre est l'idée que les continents sont constitués par un groupement de sociétés, dont chacune possède, outre des traditions histo< riques qui lui sont propres^ des attaches et des intérêts <X)mmuns à l'ensemble, mais étrangers au reste de l'humanité. Dans le passé cette conception a été peutêtre exacte en ce qui concerne l'Europe (en dépit du fait qu'il y a près de quatre siècles le Roi très clurétien
UlTRODUCTIOn 17
fit alliance avec rennemi asiatique de la chrétienté). Comme lien sentimental, cette idée est encore respectable ; mais dans la politique réelle elle devient une simple figure de rhétorique. Regardera-t-on la Grande- Bretagne comme une puissance européenne, quand la part de beaucoup la plus considérable de ses intérêts et de ses embarras extérieurs tient à sa situation sur d^autres continents ? La grande majorité des Anglais n'est-elle pas en contact plus constant avec des Australiens, des Canadiens, des Américains, qu'avec des Portugais, des Italiens, ou des sujets autrichiens d'mie espèce ou d'une autre? Quels intérêts strictement européens l'Angleterre représente-t-elle, elle qui maintenant est étroitement alliée à l'empire asiatique du Japoa? Pour la Russie, qui possède en Europe même plusieurs éléments asiatiques, le cas est quelque peu différent ; car, quoique ses habitants vivent en majorité en deçi de la chaîne ouverte de collines qu'on appelle les monts Ourals, la plus grande portion de son territoire est au delà de cette prétendue barrière. Récemment, la politique étrangère de la Russie a été surtout orientée vers les questions asiatiques, et il est vraisemblable que cela continuera. Quant à la France, bien que sa vie nationale ait son centre sur le continent européen, et doive l'y garder, ses nombreuses colonies sont dispersées à la surface du globe. Déjà cerr taines d'entre elles sont représentées dans ses ChamT bres, et avec le temps elles deviendront en plus grand nombre des parties d'un seul empire organique. Un Français né en Algérie se considère conune Européen^
G00LII>GB. a
l8 INTRODUCTION
et c'est à bon droit ; mais il ne Test pas plus qme TAustralien ou le Canadien de race blanche, ou que l'Américain — sauf en matière d'allégeance. Dans ces conditions, quand certaines gens parlent d'une union des pouvoirs européens contre le péril asiatique ou l'invasion commerciale américaine, ils font appel à une {communauté d'intérêts qui n'existe pas. Une telle combinaison pourrait cependant être assez naturelle entre des États de territoire peu étendu et d'horizons limités, surtout en vue de développer leur commerce.
On peut très bien concevoir encore qu'une des puissauces mondiales puisse, pour des motifs politiques aussi bien qu'économiques, s'efforcer de grouper autour d'elle un certain nombre de puissances plus petites, d'en fiiire ses satellites, suivant le fameux exemple historique de la Prusse et de son ZoUeverein. Bien des gens en Allemagne seraient heureux d'amener la formation d'une ligue de ce genrp dans l'Europe centrale, et les Étata- Unis sont accusés de nourrir un dessein analogue, dans leur politique de pan-américanisme. De telles combinaisons sont assez légitimes, et peuvent être profitables & tous ceux qui y prennent part, mais il n'est pas vraisemblable qu'elles puissent comprendre plus d'une puissance de premier rang ; car les grandes puissances, avec leurs énormes champs de développement indépen* dant^ sont en mesure de diriger leurs propres destinées, et de se protéger elles-mêmes sans imposer d'entraves i leur liberté d'action.
Récemment, quelqu'un a écrit que, si le xix* »ècle a été rage du nationalisme, le xx' sera l'âge deTimpéria^
INTRODUCTION IQ
lisme national. Cette prophétie d'assez haute envergure tient, à vrai dire, trop peu de compte de certaines tendances divergentes, en particulier des tendances socialistes, et elle regarde trop loin dans l'avenir ; cependant elle est près d'être vraie quand on l'applique à la politique internationale du temps présent, qui n'a pas été sérieusement affectée par les progrès de l'ultra-démocratie moderne. On peut dire même que, dans certaines questions — comme le conflit relatif à l'admission des Asiatiques aux États-Unis, par exemple — le sentiment des classes ouvrières, loin d'avoir Tinfiaence pacifique qu'on lui attribue souvent, constitne Tune des difficultés essentielles de la situation.
Si donc les destinées politiques du monde doivent de plus en plus être déterminées par quelques grandes nations, il est bon de connaître ces nations le mieux possible et d'essayer de comprendre les circonstances qui déterminent leurs rapports réciproques. Les États-Unis sont peut-être un monde en eux-mêmes, mais ils sont aussi une partie d'un monde plus grand encore. Il est hors de doute qu'en bien et en mal ils ont aujourd'hui une puissance considérable. L'usage qu'ils feront de cette puissance importe à l'humanité tout entière.