CHAPITRE I
FORBfATION TERRITORIALE DES ÉTATS-UNIS
Dans la constitution actuelle du monde, aucun État ne peut, s'il ne possède une base territoriale suflEisante, espérer conserver longtemps une position politique de premier ordre. Dans le passé cet axiome n'était pas aussi absolu. Athènes dans l'antiquité, Venise au moyen âge, la république des Pays-Bas au xyn* siècle, non seulement se sont rendues immortelles par leurs apports à la civilisation, mais se sont aussi montrées capables de tenir tète à de gigantesques adversaires, — la Perse, l'empire ottoman, l'Espagne. Dans les temps modernes, les derniers perfectionnements de l'industrie mécanique et de la science militaire sont & la portée de tous ceux qui peuvent en faire les frais ; les chemins de fer et les télégraphes permettent aux organismes les plus pesants de donner leur plein effet. Il en résulte que la masse compte plus que jamais. L'immensité de la Russie fit échouer Napoléon comme elle avait vaincu Charles XII, et, tout dernièrement, elle a privé le Japon de bien des fruits de ses victoires. A la vérité, le Japon, et aussi l'Allemagne, sentent vivement l'inconvénient de vivre sur un territoire d'une étendue trop limitée
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pour offrir des débouchés suffisants à Fexcédent de leur population ou au plein développement de leurs énergies économiques. Craignant par suite de ne pouvoir maintenir leur rang actuel parmi les nations, tous deux se sont sentis, au grand ennui de leurs voisins, poussés à une politique d'activé expansion. D'autre part, certains États qui pour le moment sont secondaires peuvent se promettre une situation plus brillante dans Favenir. On peut prédire que, dans Tespace de quelques générations, le Brésil et l'Argentine deviendront, s'ils ne se subdi* visent pas auparavant, plus importants que l'Italie dans la politique internationale.
Par leur étendue aussi bien que par le chffî^ de leurs habitants, les États-Unis se classeraient quatrièmes parmi les puissances mondiales. Si nous les comparons avec la puissance qui les précède immédiatement, la (c plus grande France », nous remarquons que, à dimensions égales, aucune région de leur territoire ne vaut la France même, mais que l'ensemble a plus de valeur ; en effet, la moitié environ de l'empire colonial français est dans le Sahara et presque tout le reste est sous le tropique, ce qui le rend impropre à nourrir une l)opulation considérable de blancs. Les États-Unis, il est vrai, ont leur part de mauvais territoires dans l'Alaska et l'Ouest aride ; ils ont aussi quelques terres tropicales ; mais dans la région tempérée ils possèdent un sol beaucoup plus vaste que celui de la France. La Russie dépasse encore sous ce rapport les États-Unis ; mais les États- Unis ont un climat plus varié et une plus grande étendue de terres vraiment fertiles. En outre, leur situation les
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rend en fait invulnérables, bien que, k la différence de la Russie, ils aient dHmpcniantes dépendances dont ils pourraient être privés par un adversaire qui swait mattre de la mer. Mais ces dépendances sont presque insigni* fiantes, comparées à la masse du pays, que ses dimensions mêmes défendent contre toute invasion. Les États-Unis ne pourraient pas être abattus par quelque grand coup, comme il pourrait arriver i l'Angleterre, et ils sont moins exposés à une attaque que TAUemagne ou que la France. Économiquement enfin, ils sont, de toutes les puissances modernes, celle qui se suffit le mieux. S'ils ne peuvent produire qu'une petite part des produits tro{âcaux dcmt ils ont besoin, ils ne dépendent en tous cas d'aucun de leurs grands rivaux, qui, eux, ont tous un tribut à payer aux États-Unis pour le coton^ Une certaine diversité de climats et de conditions est une source de force. Néanmoins pour qu'un État poisse subsister, il faut qu'il ait quelque unité, soit de race, soit de sentiments, soit d'intérêts ; et plus il en a, mieux cela vaut. On doit tenir compte ici des influences géographiques, quoiqu'elles puissent en bien des cas être rejetées au second plan par des faits historiques en apparence purement accidentels. Les frontières les plus fortes ne sont pas infranchissables. Les nations voyagent et sortent de leurs limites naturelles ; des peuples ennemis ont été unis de façon durable par le hasard d'un mariage royal ; des péninsules bien protégées et nettement définies, comme l'Italie et l'Inde, ont été le théâtre d^invasions répétées : elles ont été partagées par des États hostiles, gouvernées par des étrangers venus de loin ; tandis
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que rAulriche-Hongrie, création tout hétérogène, est une grande puissance depuis près de quatre cents ans. Si l'on veut des exemples typiques du succès et de la faillite des influences géographiques, on les trouve dans rhistoire de la péninsule espagnole : la séparation de TEspagne et de la France, par exemple, paraît naturelle et inévitable, tandis que le développement de l'Espagne et du Portugal en deux États distincts, habités par des nationalités difiérentes, n^est qu'un caprice du hasard. Puisque l'humanité peut ainsi évoluer contrairement aux influences géographiques, il est dangereux de leur attribuer une trop grande importance ; pourtant on ne saurait nier qu'elles ne soient des forces considérables, qui peuvent être neutralisées mais non pas tout à fait annihilées. Le sol, le climat et la situation géographique ont toujours influé sur le caractère d'une nation. De bonnes frontières naturelles, et à l'intérieur des moyens de communication faciles^ concourent à établir une unité nationale et contribuent puissamment à la maintenir.
On a dit de la géographie physique de l'Amérique du Nord qu'elle était « vaste, simple, et aisément compréhensible » . Elle n'a pas autant de variété que la configuration de l'Europe, avec ses contours si fantaisistes, ses chaînes de montagnes dispersées, ses nombreuses vallées divergentes, et ses régions nettement isolées, telles que la Scandinavie, l'Espagne, l'Italie et la Péninsule des Balkans ; mais en revanche l'Ame* rique a, en proportion, beaucoup moins de côtes utilisables. L'intérieur, quoiqu'il ne soit pas affranchi d<$
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certains obstacles qui jadis rendaient les communications diEBcUes, ne contient pas de barrières aussi foimidables que les Andes dans l'Amérique du Sud, les monts Himalaya et Thian-shan en Asie, ou le Sahara en Afrique. Ainsi que l'Europe orientale et l'Asie septentrionale, l'Amérique du Nord aj^aratt comme un cadre destiné à quekpies grands empires plutôt qu'à une mosaïque de petits États.
Les États-Unis (en laissant de côté leurs dépendances) occupent le centre du continent, et, comme l'Europe, ils sont entièrement situés dans la zone tempérée. Aucune région n'en est trop froide pour la culture des céréales ; pour trouver en Amérique l'équivalent de la Scandinavie ou de la Russie septentrionales^ il faut se tourner v«rs l'Alaska et le Canada. Sauf dans quelques districts de certaines basses régions du Sud, ou dans les déserts du Sud-Ouest, aucune partie du pays n'est trop chaude pour que le blanc, même l'Européen du Nord, ne puisse travailler dans les champs. On peut aussi trouver le nègre partout ; mais en général ce n'est que dans les régions chaudes qu'il travaille en plein air. Le climat des États-Unis, comparé à celui de l'Europe, est plus continental, il a de plus grands extrêmes de chaleur et de froid. Les lignes isothermes sont plus rapprochées, et il en résulte que les diverses zones de culture sont plus voisines les unes des autres. Presque tous les produits de l'ancien mond^ sont florissants dans le nouveau ; plusieurs des prin-;cipales cultures de l'Amérique actuelle, et la plupart des animaux, sont d'origine étrangère, et étaient in^
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connus avant Tamyée des blancs. L'exoqition la plus iftotable est le blé indien ou maïs.
Si l'on considire la configuration du pays, on remarque sa masse simjde et compacte, -^ plus simple même et plus compacte que celle de Tempire russe^ qui peut mieux se comparer peut-être avec les Étata- Unis et le Canada pris ensemble qu^avec Fun ou Tautre pris isolément. La frontière de terre des États-Unis (ea omettant TAlaska) a 846o kilomètres de longueur, la frontière de mer en a 7 060 : les limites noiftritimes forment ainsi un peu moins de la moitié du pourtour total. A Test et à l'ouest les États-Unis ont la meilleure des frontières naturelles, deux océans — » ou plutôt ils les avai^it, car depuis que la République a acquis des possessions éloignées, la mer n'est plus sa première ligne de défense. La limite méridionale du pays, déterminée surtout par le Rio Grande et la dépression de Gila, est suffisamment marquée par de» accidents naturels, dans une région peu habitée. Mais, jusqu'à ce jour, elle a gardé des deux côtés une pc^latîoQ mexicaine sur une grande partie de sa longueur. La frontière du nord est le résultat d'un simple accident historique, d'une série de compromis où Ton ne parvint qu'après des disputes prolongées. A travers le pays sauvage de l'est, le long des Grands Lacs, le partage est encore suffisant, quoique les ports de la Nouvelle-Angleterre soient, au moins en hiver, les issues naturelles de presque tout le Canada oriental ; mais à l'ouest la limite est une des plus artificielles qu'il y ait au monde. Pendant des milliers da
kilomètres, elle suit des parall^es géographiques, sans égard & la nature da tenradn. Des deux oAtés le pays est le même ; les rivières et les montagnes voitt vers le nord et le mkli ; et les habitants ont non seulement le même langage et le même caractère, mais des ioflérAts identiques. En dépit des moyens mis en csuvre pour détourner leur commerce et leurs sympathies politiques «A sens di£E6rents^ & sont de plus en plus réunis par des forces permanentes dont la puissance augmente i mesure que cette région acquiert des deux c6tés une population plus dense.
A l'intérieur même des Ëtats-Unis, les grandes lignes naturelles de partage sont peu nombreuses et sim^es ; eUes Tont vers le nord et vers le sud, coupant à angle droit les parallèles de latitude et les zones cUmatériques, au Heu de coïncider avec elles. Ce fait est d^une grande eonséqu^DK^e politique ; car il a été un obstacle au morcellement, et il a favorisé Tinterpénétration des intérêts. Si la chaine des AUegfaames était intervenue entre les Ëtats esclavagistes et anti-esclavagistes, on peut se demander si rUnion aurait été maintenue, et même si éh eAt été jamais formée.
A deux reprises, au cours des deux derniers siècles, il a semblé probable que le territoire dont est mainte nant formée la R^ublique américaine serait partagé entre plusieurs possesseurs. Pendant la plus grande partie du xvm* siècle, on pouvait supposer avec quelque vraisemblance que TAmérique du Nord resterait dans Tavenir aux mains de trois nations: aux Anglais la plus petite part, la c6te de l'Atlantique; aux Français le
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plaines de rintérieur, avec le Missisâipi, et au nord la vallée du Saint-Laurent; aux Espagnols l'extrême Sud et le Sud-Ouest. Les lignes de partage entre les trois auraient été en général dirigées du nord au sud, en correspondance avec des barrières naturelles. Mais le sort a condamné ce plan : il a donné les neuf dixièmes du continent à des peuples de langue anglaise, entre lesquels les lignes principales de démarcation ont couru de Test à Fouest et franchi les obstacles naturels. Mais k peine FUnion était-elle assurée de son extension d'ua océan à Tautre, au travers des montagnes, des rivières et des déserts, qu'elle lut menacée d'une division en deux moitiés. Nord et Sud, séparées par la ligne arbitraire de Mason et Dixon*. Les divergences politiques qui avaient longtemps existé entre ces deux sections aboutirent à une violente tentative de sécession. Elle échoua, et depuis lors les anciennes querelles s'effacent graduellement, deviennent de simples souvenirs historiques, et l'unité du peuple est assurée.
La géographie physique de l'Amérique du Nord explique pourquoi les colons anglais, quoique bien plus nombreux, mirent plus de temps que les Français, établis au nord, à pénétrer dans l'intérieur. Quand le bref épisode de la domination hollandaise à New- York eut pris fin, les Anglais possédèrent toute la côte des Apalaches, du Nouveau-Brunswick à la Floride,
I. Ligne théorique qui sépare le Nord du Sud. Elle emprunte son nom à une ligne de démarcation réelle trouvée vers 1760 par deux arpenteurs anglais, Mason et Dixon, et qui, prolongée, derint la frontière méridionale de la Penns^vame. (Note du Trad.)
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colonie espagnole. A leur arrivée, cette bande de territoire, qui aujourd'hui est sillonnée de voies ferrées et habitée par une population minière très dense, était couverte de boi& épais, impénétrables à l'homme blanc. Plusieurs rivières donnaient accès vers l'intérieur, mais aucune, sauf l'Hudson, n'était navigable a une grande distance pour des navires de fort tonnage. Au nord, les montagnes étaient près de la c6te ; au sud, elles s'en éloignaient, laissant une plaine très riche et très fertile entre elles et la mer. Il y a deux siècles, les Alleghanies constituaient donc vraiment un obstacle formidable, plus réel que les monts Ourals — ligne qui est censée séparer l'Europe de l'Asie — et les colons mirent longtemps à les franchir. Au contraire, les Français, remontant le Saint-Laurent, n'avaient qu'à continuer leur route le long de ce fleuve pour atteindre les Grands Lacs ; de là, ils se trouvèrent bientôt dans la vallée du Mississipi, et naturellement ils explorèrent dans toute sa longueur la vallée de « la Mère des Eaux » . Si ces colonies françaises avaient eu une grande population — la France même avait à cette époque beaucoup plus d'habitants que l'Angleterre — on aurait pu voir s'établir un grand empire français qui aurait confiné pour toujours la race anglo-saxonne sur la côte orientale.
L'une après l'autre, les colonies anglaises du nouveau-monde furent fondées et se dévek^pèrent d'une manière irrégulière et indépendante. Mais certaines circonstances les favorisèrent : l'esprit d'entreprise du règne d'Elisabeth, joint au désir de piller les Espagnols, avait attiré l'attention de ce côté. Les change-
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ments économiques gurvenus en Angleterre y avaient rendu la vie si difficile que les esprits aventureux se sentirent poussés à traverser TOcéan, dans Tespoir de faire fortune. Les controverses religieuses et Finlolérance de Tépoque activèrent encore Témigration. Tandis que la France, avec son esprit plus logique et son sens politique moins avisé, préservait jalousement ses colonies de la contamination hérétique, TAngleterre regardait avec indifférence les errements théologiques de ses enfants, pourvu quUls fussent loin. Disside&ts, séparatistes, catholiques, quakers pouvaient jouir dans lé nouveau monde d'une lib^té qui leur était refusée dans leur patrie.
La fondation de la Géorgie au xvni^ siècle compléta la liste des troze colonies primitives. Mais comme elles avaient pour la plupart grandi d'une manière indépendante, et comme leurs différences de force et d'étendue provoquaient des jalousies réciproques, souvent exaspérées par d'inévitables querelles de frontières, U se passa bien des années avant qu'elles en vinssent à se découvrir des intérêts communs. Ces colonies étaient dispersées sur les trois divisions principales de la c6te Apalache que nous appelons aujourd'hui la Nouvelle*Angletenre, les États intermédiaires et le Vieux Sud, —--mais la Nouvelle-Angleterre, la plus petite et la plus pauvre des trois, avait, par accident, reçu la plus forte imnoigration. Au temps de la révcdution américaine, Boston était une ville plus grande que New- York ou que Philadelphie. La prépondérance de cette région, où la p(^ulation était homogène et d'un type angle-
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saxon bîeii marqué, a eu une («ofonde influence sur le destin du pays : Télément issu de la Nouyelle-Angletene a été dominant dans la formation du caractère amé» ricain.
Les colonies intermédiaires étaient, alors comme aujourd'hui, {dus cosmopolites que les pays qui les bornaient au nord et au sud. Au xmi* aiéde, les premiers éléments étrangers, Hollandais et Suédois, forent renforcés par Tarrivée d'un grand nombre d'Allemands ; mais le type anglais y prédomina cependant, n bien qu'avant la Révolution on pouvait d^i prévoir riroportance qu'aurait New* York dans Favenir, grAoe à sa situation sans rivale.
Les colonies méridionales quoique plus vastes n'avaient pas, sauf la Virginie, une aussi nombreuse population. Déjà l'existence de l'esclavage sur une grande échelle y avait produit des conditions socia* ks et économiques d'une nature particulière. Les débats de la Convention chargée de dcmner une constitution au pays montrent qu'on croyait alors d'une façon générale la moitié méridionale du pays destinée à se développer (dus vite que le Nord. L'échec de ces espérances, attribué par les Sudistes aux tarifs proteoteurs, fut l'une des causes qui amenèrent la tentative de sécession. Ce que nous appelons à présent les idées démocratiques ne dominaient dasjm aucune de ces colo*nies. Dans le Nord, le pouvoir politique était aux mains d'une cksae moyenne intelUgentei et il n'existaU qu'à peine une haute ou une basse classe ; dans le Sud» la situation économique tendait tout entière à former
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une aristocratie de planteurs, ceux qu^on appela plus tard les « barons h esclaves » .
Au cours du temps, les colons anglais, dans leur marche en avant au delà des monts, se heurtèrent, comme c'était inévitable, aux Français, qui tentaient d'établir une ligne continue de postes entre leurs possessions du Canada et du Mississipi ; il en résulta une lutte acharnée entre ces deux peuples, pour savoir qui aurait la suprématie du continent. Il y avait eu déjà entre eux plus d'une querelle, au cours desquelles la France avait perdu les territoires qui forment aujourd'hui les Provinces Maritimes du Canada. Cependant, elle avait encore un domaine beaucoup plus grand que l'Angleterre, avec beaucoup plus de chances de développement futur; mais le petit nombre de ses colons rendait sa possession beaucoup moins assurée. Quand les Anglais commencèrent donc à s'étendre vers l'ouest, ils ne trouvèrent pour les arrêter qu'une mince chaîne de postes militaires français sans appuis suffisants. On a dit justement que la France perdit son empire de l'Inde et d'Amérique sur les champs de bataille d'Allemagne. Ce fut aussi un grand malheur pour elle qu'à cette époque critique, où le sort de vastes empires était en jeu, elle ait été gouvernée par Louis XV, roi sans caractère, alors que les énergies de la Grande- Bretagne étaient stimulées par l'ardeur fougueuse du premier Pitt. Quant au public français, le mot bien connu de Voltaire sur le Canada, « quelques arpents de neige », montre combien il était loin d'apprécier l'im* portance des intérêts engagés.
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Malgré Tunité plus grande de dessein et d'action chez les autorités françaises du Canada, malgré le caractère plus militaire de la population qu'3s commandaient, malgré la science supérieure de la plupart des officiers, les Anglais et leurs colons américains eurent le dessus ; leurs ressources immédiates étaient en effet beaucoup plus grandes, grâce & Fimmense supériorité numérique de la population anglaise du nouveau monde; en outre, l'Angleterre, qui était maîtresse de la mer, pouvait envoyer à ses colons des renforts et sa rivale ne le pouvait pas pour les siens. Dans cette guerre contre les Français et les Indiens, qui décida du destin de FAmérique du Nord, les Français eurent le plus de gloire, et les Anglais tout le profit.
Vingt ans plus tard, la France eut sa revanche, incomplète il est vrai, dans la guerre de FIndépendance américaine: l'Angleterre perdit alors ses plus précieuses possessions, et FAmérique libre prit naissance. Pour la jeune nation qui venait ainsi de paraître dans le monde, l'étendue de ses territoires était une question de première importance. La nouvelle république aurait eu une histoire très différente si elle en était restée aux limites des treize colonies. Il semble probable que, si la Grande-Bretagne avait beaucoup insisté pour garder la vallée de FOhio, les commissaires et le gouvernement américains, privés de l'appui de la France, aurûent été forcés de céder sur ce point, et la marche du peuple américain vers l'ouest, qui les a portés jusqu'aur rivages du Pacifique, eût été airrètée dès Fabord ; car la croissance des États-Unis depuis 1798 ne s'est jamais
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produite aux dépens de la Grande-Bretagne. Mais l'Angleterre désirait la paix, et n'était pas disposée à en marchander les termes avec ses fils révoltés. Tout en refusant bien entendu de livrer le Canada, que les Américains réclanaaient, elle céda avec une facilité surprenante sur la question de la vallée de TOhio, dont, à vrai dire, la plus grande par4ie lui avait déjà échappé.
Malgré cette heureuse chance, les Américains ne peuvent s'empêcher de regretter qu'ils n'aient pu obtenir en même temps le Canada; ils auraient ainsi évité bien des difficultés qui sont survenues depuis lors entre eux et la Grande-Bretagne ainsi que de graves possibilités de discorde dans l'avenir.
Les premières années qui suivirent la conquête de l'indépendance virent la promulgation d'une des lois les plus importantes de l'histoire de ce pays, l'Ordonnance du Nord-Ouest, en 1787: non seulement elle proclamait dès ce temps-là les principes qui réglèrent l'expansion américaine tant qu'elle se borna au con-tinent, mais aujourd'hui encore, où les États-Unis ont étendu leurs possessions au delà, des mers, elle est une autorité reconnue, mêmesil'application immédiate n'en est pas toujours possible. L'Ordonnance du Nord- Ouest déclarait domaine national le vaste territoire inoccupé situé à l'ouest des montagnes, — pays de réserve où, à mesure que la population croîtrait, de noutveaux États seraient créés, mimis de droits égaux à ceux des anciens États. Avant même que ces États fussent appelés à L'existence^ les ce settlers » de cette région auraient le droit de propriété, Vhabeas corpus^
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le jugement par un jury, et les autres articles essentiels de la liberté an^^o-saxonne.
Le principe de rOrdonnance du Nord^Ouest était BOiQveau dans Thistoire de Texpansion. Les colonies jusqu^alors avaient été regardées comme de simples succmrsales, ou des avant-postes de la métropole (sauf lorsfue dès le début il y avait scission complète : c'était le cas des colonies grecques). Elles pouvaient avoir leors privilèges et leurs libertés, mais c'étaient des privilèges individuel» : le territoire ne faisait pas partie , à termes égaux, de TÉtat dont il dépendait, — excej^té dans ks pays de régime atitocratique, où tout le pays était à la disposition du souverain. Le Russe émigré en Sibérie orientale pouvait sentir qu'il était exactement dans la même position que son frère de Moscou, car tous deux étaient sujets d'un monarque despotique; mais l'Anglais aux colonies ne pouvait voter pour un représentant au Parlement. Aucune colonie de l'Angleterre n'eut dès l'origine une complète autonomie. Celles d'Amérique n'avaient pas contesté le droit de la mère* patrie à légiférer pour elles; elles avaient seulement résisté à sa tentative qu'elle fit de leur imposer des UKxes sans leur consentement, parce que c'était une violation de leurs droits inaliénables comme Anglais; cette résistance avait amené la guerre de l'ind^ndance. Maintenant qu'ils avaknt triomphé, et qu'à leur tour ik avaient des possessions à régir, ils résolurent sagement de traiter les nouvdle^s sections eomme les égales des amâennes, et dé ne leur imposer que des restrictions provisoires, nécessaires dans la première