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De toutes les questions de politique étrangère dont le goav^nement de Washington ait à s'occuper^ il n^y en a point qui soit d'une portée plus considérable que celle des rapports des États-Unis avec les républiques de TAmérique latine. Là plus que partout ailleurs il faut faire preuve de tact et de patience dans les petites choses, et de. clairvoyance dans les grandes. Avec les meilleures intentions du monde on peut s'y créer des embarras désastreux, et la négligence, ou un simple manque de savoir-faire, ont de fâcheuses conséquences. Ici, la situation est nouvelle à beaucoup d'égards, car, bien que les affaires* de l'Amérique du Sud aient toujours eu une certaine importance pour la grande répu^ bliqae du Nord et qu'elles aient provoqué l'expression la plus nette de sa politique extérieure, les relations directes des deux continents ne sont devenues étroites qu'à une période toute récente.
Les habitants des États-Unis, comme il était naturel, sympathisèrent avec les Américains latins quand ils se soulevèrent contre le joug de la métropole. Ce mouvement était la contre-partie de la révolution qui avait si
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bien réussi dans le Nord, et il ne pouvait manquer d^ètre approuvé d^un peuple qui s'était déjà libéré de la domination européenne. Les États-Unis reconnurent donc de bonne heure Tindépendance des colonies espagnoles révoltées ; ils avaient même auparavant fourni des volontaires aux armées des insurgés. Cette conduite était toute naturelle, quoiqu'il y ait eu bien des différences entre ces deux guerres d'aSranchissement ; le parallèle qu'on a souvent fait entre Washington et Bolivar fait moins ressortir des ressemblances que des contrastes. La proclamation de la doctrine de Monroe, basée avant tout sur les intérêts des États-Unis, n'en a pas moins été une grande marque d'amitié envers les républiques qui luttaient dans le sud, et un acte en parfaite harmonie avec les sentiments du peuple américain. Pourtant ces sentiments n'allaient pas jusqu'à lui faire désirer une action commune : témoin les retards et les hésitations qui précédèrent l'envoi des délégués de Washington au premier congrès pan-américain, à cette conférence de Panama qui avorta. Ensuite, les relations des deux continents iiirent pendant plus d'un demisiède peu nombreuses et peu importantes ; amicales sans doute, mais distantes. Les ministres américains, comme ceux des autres nations, ont, à diverses reprises, essayé d'interposer leur médiation dans les innombrables difiérends qu'eurent ces républiques latines mal organisées. Une fois même, en i85g, les États-Unis envoyèrent une expédition pour se faire rendre raison, après qu'on eût tiré sur un vaisseau battant leur pavillon, sur la rivière du Paraguay ; cette petite démonstra-
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tion suffit à amener un arrangement pacifique. En général la République anglo-saxonne, tout en protégeant ses soeurs plus faibles en vertu de la doctrine de Monroe, les a laissées se tirer d'afiaire toutes seules. Peu de gens à vrai dire se souciaient de ce qui se passait au sud de risthme.
L^ Amérique centrale, plus rapprochée, attira parfois plus d'attention, mais il s'agissait surtout de la rivalité avec la Grande-Bretagne au sujet du futur canal des deux Océans. Par exemple, les États-Unis soutinrent le Nicaragua contre l'Angleterre, lorsqu'elle prétendit à la côte des Moustiques, et ils refusèrent longtemps de reconnaître l'occupation de Belize par les Anglais. Leurs rapports avec le Mexique n'ont pas été de nature à faire désirer aux autres républiques américaines leur voisinage. Lorsque deux États contigus ont entre eux une longue frontière, lorsque l'un croît rapidement, plein de vigueur et de jeunesse, tandis que l'autre a des territoires riches et désirables, avec une mince population, et des révolutions continuelles qui l'énervent et l'affaiblissent, le premier empiétera fatalement sur le second, comme l'eau cherche son niveau. Dans le cas qui nous occupe, il faut se rappeler aussi l'ardeur des Sudistes à se procurer k tout prix de nouveaux domaines pour en faire des États à esclaves. Sans doute il est impossible aux Mexicains d'oublier la façon dont ils ont été traités à cette époque, et leur sort sera toujours donné en exemple au reste de l'Amérique latine. Mais avec l'abolition de l'esclavage au nord du Rio Grande, avec l'accroissement de la population et les progrès do
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Tordre au sud de cette rivière, les Américains n^ont plus la même tentation d'empiéter sur leur voisin. Le Mexique, sous la main vigoureuse du président Diaz, cpii le gouverne depuis quarante ans, a joui d^une tranquillité qu'il n'avait jamais connue ; il est aujourd'hui paisible^ prospère, et en excellents termes avec les États-Unis. L'idée que toutes les républiques du nouveau monde devraient se rapprocher et resserrer leurs liens a été reprise par le secrétaire d'État filaine. Elle est en bien des sens une conséquence naturelle de la doctrine de Monroe, et Bolivar avait déjà essayé une expression prématurée. On peut dire du pan-^américanisme (c'est le nom ordinaire de cette conception) qu'il se fonde sur deux ordres de considérations. Le premier est d'ordre sentimental, ce sont les idées qu'on développe dans les occasions solennelles. On proclame alors les aspirations communes des républiques américaines. Il faut remarquer que cette communauté n'est attribuée qu'aux nations autonomes: elle ne s'est étendue à Cuba que depuis son émancipation et elle ne comprend |)a6 le Canada. L'autre ordre de considérations est plus pratique, et s'adresse aux hommes d'affaires aussi bien qu'aux rêveurs. Malgré les sympathies naturelles, l'influ^ace de la doctrine de Monroe et d'autres facteurs analo* gués, les relations commerciales entre la RépubU^ anglo-saxonne et les républiques latûae^ de> l'Ame* rique ont été et sont encore beaucoup trop liaûlées. Les critiques européems disent que l'Amérique du Sud, étant un pays neuf, a préféré être en rapports avec les pays où elle avait le plus à gagner, c'estrà-dire les pays
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de civilisation ancienne, consacrés par les traditions historiques, plutôt qu'avec une nation jeune et relativement fruste, qui lui était assez semblable. Les Américains naturellement donnent une autre explication. Ils disent que les industriels et les commerçants des États-Unis ont été si occupés ailleurs qu'ils ont négligé les régions du continent méridional. Il y a du vrai dans les deux théories. Mais une meilleure raison, c'est que, jusqu'à une époque récente, l'exportation des États-Unis a consisté surtout en matières brutes, que l'Amérique du Sud produisait également, ou dont elle n'avait pas besoin. On ne peut envoyer le blé américain en République Argentine, et l'industrie de l'Amérique du Sud n'est pas assez développée pour demander beaucoup de coton aux États-Unis. Mais aujourd'hui la situation a changé : les industries américaines se sont développées et se développent avec tellement de vigueur que rien n'est plus naturel pour elles que de chercher des débouchés du côté des grandes régions qui s'étendent au sud ? Pourquoi le marchand américain abandonnerait-il ce magnifique champ d'exploitation à T Anglais ou à l'Allemand? N'est-ce pas le devoir de son gouvernement de l'aider et de l'encourager par tous les moyens ?
Bien entendu, les critiques étrangers n'ont vu dans le pan-américanisme qu'un développement du monroUme, et une première tentative pour imposer la domination poUtique aussi bien que commerciale du Yankee au nouveau monde tout entier. On ne peut pas s'attendre à trouver beaucoup de bienveillance daiis les jugements de ses rivaux, quand leurs intérêts sont
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menacés par une fâcheuse concurrence, et sans doute, aux yeux de bien des Européens, la politique actuelle des États-Unis n'est qu'un voile masquant de vastes desseins. Il est naturel aussi que, dans TAmérique latine elle-même, bon nombre de gens aient des soupçons analogues. Mais un esprit impartial ne saurait nier que la politique du pan-américanisme n'ait été jusqu'à présent légitime, et appliquée par des moyens très justifiés. Gomme la Triplice et l'entente cordiale, elle peut dire qu'elle n'est dirigée contre personne, et qu'elle est une simple association au bénéfice des parties intéressées. Donc personne n a le droit de s'en plaindre. Les autres nations n'ont aussi qu'à tirer parti des attaches qui peuvent leur être avantageuses.
En théorie, le commerce de l'Amérique latine peut prendre un essor assez puissant pour que tous les peuples qui y trafiquent augmentent leur chifire d'affaires ; mais en pratique il semble que quelques-uns auront à souffrir de la concurrence. Tout ce qu'on peut rédamer, c'est que cette concurrence soit loyale. Or, les traités de réciprocité sont légitimes pour tout le monde. Si les puissances européennes venaient à former une union douanière, les États-Unis n'auraient pas le droit de protester; mais il leur serait parfaitement permb d'essayer d'en détacher certains membres.
Le premier congrès des républiques américaines se réunit h Washington dans l'hiver de 1889-90. Il dura plusieurs semaines, dont quelques-unes furent consacrées à une excursion spéciale pour faire voir les États- Unis aux délégués latins. On fit de nombreux discours,
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on échangea des paroles amicales, mais les résultats positifs de la conférence furent maigres. On abandonna vite toute idée d'union douanière, et la plupart des résolutions ou motions que Ton vota n'entraînèrent aucune mesure pratique de la part des gouvernements représentés. La seule création du congrès qui subsista iîit le Bureau des républiques américaines, institution qui a rendu de modestes services. Elle a réuni à Washington une bibliothèque d'environ douze mille volu» mes; elle a publié, outre ses bulletins, une série de monographies sur les conditions et les ressources des divers pays de l'Amérique latine, ainsi qu'un guide commercial. Jusqu'ici son œuvre a été surtout celle d'un bureau d'information.
Conformément k l'esprit du congrès, aussi bien qu'à sa propre politique, M. Blaine a négocié un certain nombre de traités de réciprocité avec divers États de FAmérique latine ; mais le moment choisi était malheureux. Par la loi Mac-Kinley de 1890 sur les tarifs, le gouvernement américain adoptait un principe de protection à outrance. Il y eut bien une courte réaction, qui donna naissance à la loi Wilson (1898), mais la loi Dingley (1897) affermit l'ancienne politique, qui depuis lors a dominé. Or, les industries bien protégées n'ont pas le moindre désir de gâter leurs bénéfices pour favoriser des relations plus étroites et plus amicales avec n'importe qui. Leur influence a été si puissante que les traités de réciprocité conclus par le secrétaire d'État avec quelques républiques sud-américaines, ainsi que <5ertains autres conclus plus tard avec l'Europe,
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échouèrent, sans même avoir été soumis à la ratification du Sénat. LHndustriel des États-Unis prétend conquérir le marché de TAmérique du Sud, s^ii le peut, mais il ne veut en attendant perdre aucun de ses privilèges. C'est une attitude qui se comprend, mais rogne les ailes au pan-américanisme.
Après les grands espoirs et les phrases ampoulées des exaltés, le résultat était maigre. Les écrivains étcangers ont essayé de faire croire que tout le mouvement avait échoué, et ils se sont depuis lors complus dans cette opinion, quoique chaque nouveau congrès ait réveiUé chez eux des alarmes. Certains Américains d'autre part ont essayé de dissimuler sous de belles phrases, Teiiguïté des résultats matériels obtenus : ils ont fait ressortir Veiïei moral produit par ces conférences entre les républiques du nouveau monde, et Tamour qu'elles ont conçu les unes pour les autres. Dépouillée de toute rhétorique, cette idée a du vrai. Les congrès paa-^méricains ont contribué à faire naître une certaine amitié eatreles États-Unis et les républiques-sœurs. Les créatioos mêmes qu'on a faites ont leur valeur. Mais le progrès a été lent. Le second congrès, qui fut celui deMexico (i 902) fit très peu de chose. Quand le troisième fut convoqué à Rio-de-Janeiro, en 1906, on profita des expériences précédentes : la session ne dura que six semaines; raasemblée évita les discussions d'ordre général, et fit son véritable travail dans des comités : laissant de cbté tous les rêves ambitieux,<'elle se limita à quelques but» pratiques et accessibles.
Avec 9on modeste programme, ce congrès a (ait plus
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de besogne que ses prédécesseurs. Le bureau des républiques américaines est devenu un organisme exécutif, autorisé à correspondre avec les diflférents gouvernem^its américains, à appeler leur attention sur certains traités à ratifier, bref à leur faire diverses recommandations di^ns les affaires pan-américaines. Ce bureau doit aussi élaborer le programme des futurs congrès ; comme centre' d'information, on l'agrandira, et il sera chargé d'investigations spéciales sur les questions américaines. Il aura un bâtiment à lui (et grâce à une donation privée, ce dera un assez bel édifice), qui deviendra une espèce de quartier général et de club pour les Américains latins à Washington. Les différents gouvernements représentés ont été invités à nommer chacun dans leur pays une commission pan-américaine permanente, et certains bureaux consacrés à des sujets spéciaux seront institués en diverses villes de l'Amérique du Sud. — Ces résultats ne sont pas imposants, mais ils marquent un progrès bien net. On peut rapprocher de ce Congrès la tournée du secrétaire d'État Root dans l'Amérique du Sud, qui produisit une excellente impression. En résumé, on peut dire que le mouvement pan-américain, sagement contenu dans des limites moyennes, est parvenu jusqu'ici à des résultats utiles, sinon brillants, et qu'il permet de bien augurer de l'avenir.
D'autre part on ne saurait nier que pour le pan-américanisme la route ne soit hérissée d'obstacles; ces difficultés ne procèdent pas des nations étrangères, à qui il serait difficile d'intervenir, mais elles sont inhérentes à la condition politique et sociale du nouveau