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monde. Tout d'abord, quoiqu'on évite en général ce sujet dans les débats publics, il ne sert à rien de fermer les yeux sur le fait que, dans la moyenne, iln'y aguère de sympathie entre les citoyens des États-Unis et ceux des républiques sud-américaines. I
Pour ceux-ci, le Yankee parait trop souvent brutal, > égoïste, arrogant, dénué de tout sens esthétique dans sa I civilisation. Pour ceux-là, quand il leur arrive de songer à leurs voisins du Sud, ils se les figurent le plus souvent comme des gens vaniteux, enfantins, et surtout incapables de maintenir un bon self-goifernmenU Espérons que le temps les fera mieux se connaître, et détruira bien des préjugés de part et d'autre. En attendant, il faut se rendre compte de la difficulté qu'éprouvent les deux races à se comprendre et à s'apprécier. Ainsi à Paris, où il y a une grande colonie des uns et des autres, ils se fréquentent rarement; chacun des deux groupes a beaucoup plus afiaire avec les Français.
Le plus grand obstacle au rapprochement, c'est la défiance politique des Américains latins i l'égard de leurs voisins du nord, et l'Europe est toujours prête à l'entretenir de son mieux. Ces soupçons ne sont pas dépourvus de fondements : sans parler des gens irresponsables qui écrivent que c'est la destinée des États- Unis de dominer l'ensemble du monde occidental et sans mettre un instant en doute la sincérité du peuple américain et du gouvernement de Washington, quand ils aspirent à lamitié des républiques latines d'Amérique, il n'en reste pas moins des raisons de se méfier. L'histoire nous montre que lorsque des États
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faibles et des États forts s'associent étroitement, Findépendance des faibles court certains risques. De no» jours les États-Unis sont dans une situation analogue à celle qu'avait la Prussç à IVgard des autres nations du Zollverein : ils ont une plus grande population, une richesse réelle plus considérable, des ressources mieux développées. Bref, ils sont plus forts non seulement que chacune des républiques sud-américaines, mais que toutes ces républiques réunies.
II faut avouer d'autre part que l'histoire des progrès faits par les États-Unis n'est pas très rassurante. Ainsi les Américains latins sont toujours prêts h analyser avec défiance la moindre action des États-Unis, et à s'offusquer de tout ce qui ressemble de près ou de loin à un aflront. Des incidents qui aux États-Unis n'ont attiré l'attention qu'un moment, des paroles imprudentes, auxquelles on n'avait attaché aucune importance, tout cela, répété et grossi, peut exciter dans les républiques latines un ressentiment funeste à toutes bonnes relations.
Les hommes d'État américains qui essayent d'amener de meilleurs rapports entre les pays du nouveau monde se rendent compte de ces difficultés, et savent que le gouvernement de Washington doit avant tout s'efforcer de convaincre les républiques-sœurs qu'elles n'ont rien à craindre de leurs puissants voisins. Ce fui l'un des objets de la tournée du secrétaire d'État Root en 1906. Dans son discours de Rio-de- Janeiro, il déclara avec autant de tact que d'énergie : « Nous considérons l'indépendance et les droits des membres les
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plus petits et les plus faibles de la famille des nations comme aussi dignes de respect que ceux du plus grand empire, et nous voyons dans ce respect la principale garantie des faibles contre l'oppression des forts. Nous ne prétendons et nous n'aspirons à aucun droit, à aucun privilège, à aucun pouvoir que nous ne reconnaissions également à chacune des républiques américaines^. »
D'autre part, les Américains latins éclairés trouvent beaucoup de choses à admirer et à imiter dans Thistoire, les institutions et le caractère des Américains du Nord ; ils reconnaissent une dette de gratitude envers les États-Unis, qui les ont protégés dans le passé et dont le gouvernement n'a envers eux que des intentions excellentes. Us commencent à se sentir capables de se défendre contre l'Europe^ et ils ne redoutent plus autant ses attaques que la suprématie de l'Amérique du Nord, lis sont très susceptibles sur le chapitre de leur dignité, et, comme nations, ils :veulent être traités sur un pied d'égalité par les autres. Le résultat le plus remarquable du dernier congrès de La Haye est peutêtre la place nouvelle qu'y ont prise les républiques sudaméricaines. Elles ne furent pas les suivantes dociles des États-Unis ; elles ont assumé une attitude indépendante, qui en certaines occasions les a nettement opposées k la république anglo-saxonne, au détriment peutêtre de k cause pan-américaine.
I. Les Etats-Unis, en«ucune circonslaiice, ne feront de la doctrine de Monroe un masque à une agression territoriale. (Messa^ présidentiel du 5 décembre iQoS.)
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Contre le pan'américanisme, quelques eicaltés ont levé dans les républiques latines Tétendard du panibérianisme. Un congrès pan^ibérien se réunit en 1904 à 'Madrid. On s'y mit en frais d'éloquence, on oublia les querelles du passé, on célébra les liens du sang et du langage, et l'on fit plus que des allusions aux dangers de la suprématie anglo-saxonne. Toutefois on se borna k des fusions sentimentales, et jusqu'à présent ce premier pas n'a pas été suivi d'un second. Le panibérianisme est un idéal très concevable, et l'on peut comprendre pourquoi bien des gens au Mexique, au Chili et ailleurs le préféreraient au pan-amécicanisme; il y a bien aux États-Unis autant de personnes qui se soucient de l'amitié de la Grande-Bretagne plus que de celle des répuUiques- sœurs. Mais, pour élevé qu'il soit, un td sentiment ne peut pas mener bien loin dans le domaine de la politique pratique. Une alliance étroite avec PElspagne et le Portugal ne fortifierait pas beaucoup les républiques latines contre la république anglo^axonne. Qu'elles fassent tout leur {)ossible pour consolider les liens intellectuels et moraux qui les rat^ tachent à leurs métropoles, rien de mieux ; mais c'est d'elles-mêmes que doit venir leur salut.
BniSgS, lorsque les États-Unis prirent le parti du Venezuela contre la Grande-Bretagne, l'Amérique du Sud accueillit avec enthousiasme cette application de la doctrine de Monroe. D'autre part, quoique les Américains latins eussent été de cœur avec Cuba dans sa révolte, la dernière de la série d'insurrections qui les avaient affranchis eux-mêmes du joug espagnol, ils
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hésitèrent quand la guerre éclata avec les États-Unis et TEspagne. En fin de compte les liens de parenté avec Tancienne mère-patrie, et plus encore la crainte de Texpansion de la toute-puissante république anglo-saxonne, remportèrent sur Tenthousiasme en faveur de Cuba et des idées pan-américaines. L'appréhension générale sembla justifiée par l'annexion de Porto-Rico, puis par les événements qui se passèrent k Panama en igod- Ce n'était pas que les autres États latins de TAmérique eussent une sympathie spéciale pour la Colombie, plutôtque pour sa province révoltée ; mais le spectacle des États- Unis se débarrassant de cette façon sommaire de Topposition d'une république-sœur, favorisant son démembrement et s'assurant une souveraineté de fait sur la zone du canal, avait de quoi ranimer toutes leurs frayeurs. Enfin le traité passé avec Saint-Domingue, par quelques bonnes raisons qu'il puisse se défendre, eut l'air d'un commencement de protectorat.
Pour calmer ces alarmes, les États-Unis ont réitéré leurs assurances amicales, ils ont dit qu'à Panama tout ce qu'ils voulaient c'était un contrôle indispensable sur le canal qu'ils étaient prêts k creuser à leurs frais pour le bénéfice du monde entier, et qu'à Saint-Domingue ils s'efiorçaient de maintenir l'indépendance d^nne république qui avait fait faillite et que l'intervention étrangère menaçait. Bien plus, ils ont pu, pour preuve de leur désintéressement, faire ressortir le fait que, malgré la tentation, ils avaient tenu leur promesse et évacué Cuba, quand le reste du monde se refusait à croire qu'ils renonceraient à une aussi précieuse pos-
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session. Cette bonne foi produisit un effet excellent non seulement en Europe, mais aussi dans rAmérique latine. Pendant quelques années Tîle fut paisible et prospère ; les Américains purent la citer en exemple quand on les accusait de convoitise.
Dans ces circonstances, les troubles récents de Cuba ont une portée qui s^étend bien au delà des bornes de Tîle. Beaucoup de choses dépendaient du succès de rexpériénce qu^on y faisait. D^une part Topinion publique américaine se demandait si ces pays dits latins de rAmérique, où la proportion du sang de couleur est si forte, sont capables de se gouverner. Tant que la question était extérieure, les citoyens des États-Unis n^'avaient pas besoin de décider dans un sens ni dans l'autre. Mais depuis qu'ils ont vu Porto-Rico aspirer à la dignité d'État, et les Philippines réclamer Tindépendance, ou tout au moins une large autonomie, il leur est devenu nécessaire de donner une solution nette au problème. Le président Roosevelt a préconisé l'extension des privilèges de Porto-Rico ; la première assemblée nationale des Philippines vient de se réunir. Le peuple américain aura avant longtemps i prendre une décision sur l'avenir de ces territoires. Ils sont si semblables à presque tous les égards que ce qui est vrai pour l'un aura bien des chances d'être vrai pour les autres. La façon dont les Cubains se sont comportés, quand on avait tout arrangé pour eux, rendra forcément l'opinion un peu sceptique aux États-Unis sur l'aptitude des populations latino-américaines de sang mêlé à se gouverner sans désordres. D'autre part les
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républiques de rAmérique latine sont disposées à juger de la sincérité des États-Unis d'après la politique qu'ils suivront à Cuba; une annexion, même déguisée sous le nom de protectorat, et si justifiée qu'elle fût, ne manquerait pas d'éveiller chez elles des craintes. Elles n'y verraient qu'un acte de rapacité, plein de menaces pour elles-mêmes. Elles aussisont sujettes à des troubles civils qui mettent en péril les biens des étrangers, et les raisons ne manqueraient pas pour justifier une intervention des États-Unis.
On ne saurait mettre en doute la loyauté du gouvernement du président Boosevelt dans ses rapports avec Cuba. Les troupes américaines ne débarquèrent qu'après la chute de l'ordre établi, quand il devint évident qu'il fallait arrêter les progrès de l'anarchie. On les retirera, si l'on a quelque espoir que les Cubains puissent vivre en paix. Mais à l'heure actuelle, la perspective n'a rien de bien encourageant, car si l'on peut supposer que la majorité des indigènes préfère l'ind^>endance et soit même prête à combattre pour elle, les propriétaires de toute nationalité semblent désirer l'annexion dont ils espèrent non seulement la sécurité, mais l'accès libre des marchés américains. La masse de la population est d'tme ignorance complète; en grande partie de sang nègre, elle a la tradition des révoltes, et vit dans un pays où il n'est pas pénible de dofrmîr à la bdle étoile, où l'alternance des champë et des forêts, des montagnes et des plaines, fournit des conditions idéales h la guerre de guérilla. Pour les insurgés qui participèrent au mouvement d'où résulta la démission
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du président Palma, toute Paffaire ressemble à un long pique-nique. Pendant un mois ils vécurent aux dépens d'autruiy ils n'eurent jamais à se battre, et quand tout fut fini ils purent garder pour eux les chevaux qu'ils s'étaient apfH-opriés. Et même si ces gens voulaient bien rester tranquilles, il n'est pas sûr que certains propriétaires ne verraient pas des avantages à les pousser en avant, afin de provoquer une intervention américaine.
Quoi qu'on pense des capacités de Cuba, il est c^tain que les États-Unis doivent intervenir du moment que les biens des étrangers sont menacés dans l'ile. Non seulement la valeur des placements américains y est de près d'un milliard de francs, mais des Anglais, des Allemands, des Français, des Espagnols y ont des intérêts considérables ; on ne peut les laisser à la merci de quelques nègres déguenillés, qui en quelques heures peuvent faire un mal énorme. Déjà, avant qu'on n'eât envoyé des troupes à Cuba dans ces derniers temps, divers gouvernements étrangers avaient demandé à Washington quelles mesures les États-Unis comptaient prendre. Mais aucune nation n'est disposée à supporter les ennuis et les frais d'occupations et d'évacuations répétées dans un pays anarcbique. On pourrait à bon droit s'étonner que les États-Unis aient évacué Cuba une première fois. S'ils s'en retirent de nouveau, ce sera encore plus à leur bcxineur. Mais si les Cubains s'insurgent avant le d^rt des Américains, ou- bien s'ils les forcent à revenir une troisième fois, il est probable que l'occupation sera dé longue durée.
Ces troubles ont déjà un effet visible sur l'opinimi
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publique aux États-Uaîs. Ceux qui ont toujours déclaié que c'était une erreur d'abandonner Tîle, et que des Américains latins mâtinés de nègres étaient incapables de se gouverner, répètent aujourd'hui d'un air de triomphe : « Je vous l'avais bien dit I » D'autres, qui n'ont approuvé la politique du pan-américanisme qu'avec des réserves, voient leurs doutes coaGrmés. Grâce à l'amendement Platt ', qui s'est maintenant justifié aux yeux des gens qui l'avaient regretté d'abord, les États-Unis ont eu le droit formel d'envoyer des soldats dans l'ile, mais ils feraient de même partout ailleurs, si la nécessité y était aussi pressante.
Par la doctrine de Monroe, les plus faibles et les plus turbulentes des républiques américaines ont été protégées contre les agressions de l'étranger, sans qu'elles eussent h rendre en retour le moindre service. L'Amérique latine n'a eu que des profits quand les États-Unis ont eu, pour soutenir la doctrine, à faire face aux complications que cette politique entraînait entre eux et les puissances européennes. Mais plus récemment un nouvel ordre de problèmes a paru, qui menacent de causer aux Étals-Unis des difficultés avec leurs protégés plutôt qu'avec l'Europe. Le secrétaire d'État Olney a déclaré en i8g5 que les États-Unis sont « suprêmes » (paramount) sur le continent américain. C'est fort bien ; mais supposons — comme c'est déjà arrivé — que des nations étrangères aient des torts i
I. Dans le traité passé entre les États-Unis et Cuba après la guerre.
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redresser dans ces républiques. Les États-Unis ne prétendent pas alors intervenir, à moins que la doctrine de Monroe ne soit incidemment violée dans ces règlements de comptes. Mais dans toute querelle il y a deux côtés qu'on peut défendre Tun et Pautre, et qui décidera où se trouve le bon droit ? Les États-Unis ne désirent pas prendre un rôle d'arbitre dans ces sortes d'afEeiires, même si les autres grandes puissances y consentaient. D'ailleurs, s'ils le prenaient, comment faire appliquer leurs sentences P Permettra-t-on au plaignant européen, s'il a gain de cause, d'exécuter la décision arbitrale par tous les moyens qu'il voudra P ou bien les États-Unis exécuteront-ils eux-mêmes leurs arrêts contre les républiques réfractaires ? D'un côté comme de l'autre, la perspective n'a nen d'attrayant.
La manière dont le président Roosevelt a reconnu et affronté les difficultés de la situation lui fait bonneur. Dans son message au Sénat du 7 février 1906, il déelare : « Il est devenu évident que ceux qui profitent de la doctrine de Monroe doivent accepter, avec les droits qui s'y rattachent, certaines responsabilités, et qu'il en doit être de même pour ceux qui soutiennent cette doctrine. . . Une nation lésée peut, sans se mettre en opposition avec la doctrine de Monroe, prendre telles mesures qui lui conviendront dans le règlement de ses différends avec des États américains, pourvu que ces mesures ne prennent pas la forme d'une ingérence dans la constitution de leur gouvernement ou d'une spoliation territoriale, sous quelque forme que ce soit. Mais, dans ces limites, quand il s'agit d'une indem- GooLiDGB. aa