CHAPITRE II
La constitution américaine commence par ces mots : « Nous, le Peuple des Ëtats-Unis » ; et, en pratique aussi bien qu^en théorie, « le Peuple « a exercé dans le pays une souveraineté dont nous avons peu d'exemples dans rhistoire. Parfois il a été négligent, ou bien il a été trompé, et ses désirs ont souvent été contrariés; mais chaque fois qu'il a pris une résolution fixe, sa volonté a toujours en fin de compte eu raison des obstacles et elle s'est transformée en loi suprême du pays. Le peuple américain, tel est le maître dont les vœux doivent être réalisés par les serviteurs qu'ils a nommés. Avant de juger les actions de ces serviteurs, commençons par connaître un peu le maître lui-même.
Les Américains, comme nation, sont encore en voie de formation. Le caractère national de l'Américain, — le Yankee, comme on l'appelle à l'étranger plutôt qu'aux États-Unis, — est bien connu, et aussi nettement défini que celui de l'Anglais ou de l'Espagnol ; mais, bien qu'il réussisse d'une manière étonnante à imposer ce caractère aux nouveaux venus, quelques gens croient qu'il risque d'être submergé par le flot toujours mon-
LA POPULATION AniRIGAINE 4^
tant de ces étrangers. « Le Peuple des États-Unis », en 1787, ne comprenait pas les nègres: les esclaves noirs du Sud ne contribuèrent pas à « ordonner et établir cette constitution... Afin de former une union plus parfaite » , et d' « assurer les bienfaits de la Liberté » à eax>mêmes et à leur postérité. Certes, bien des choses se sont passées depuis lors ; mais encore à présent on peut hésiter à appeler la masse de la population nègre une partie du peuple souverain. Ce peuple souverain Ini-mëme est-il maintenant ce qu^il a été ? Quelles chances a4-il de maintenir son unité fondamentale dansTavenir? Avec ra£9ux croissant d^éléments nouveaux, et la diminution du chiffre des naissances dans la population première, n'est-il pas k craindre que les Américains ne cessent un jour d'être une seule nation pour devenir un groupement de nationalités distinctes.
L'une des grandes difficultés qu'on rencontre en traitant de sujets pareils est l'imprécision des termes qu'on doit employer. Quand on parle d'une nation, on songe d'habitude à un peuple indépendant ayant une langue i lui; mais les Suisses, les Belges, les Autrichiens sont des nations qui renferment plusieurs nationalités aux droits également reconnus. Il n'est pas non plus nécessaire qu'une nation soit toute de la même race; les Etats-Unis par exemple ne le sont pas, suivant le quinzième amendement de la constitution ^ Nous considé-
I. Le droit de suffrage des citoyens des £tats-Unis ne devra V^ être dénié ou limité, ni par les États-Unis, ni par aucun des Atats qui les composent, pour des raisons de race, de couleur ou à csoae d'un ancien état de servitude. (N. du Tr.)
GOOLIDOB. 4
50 IJi PC»»ULATK)N AMÉRIGAINE
Tom d'ordinaire les Polonais comme une nation, bien qu^ils soient sous des gouvernements différents; le tenue est parfois aussi appliqué aux Juifs, qui n^ont pas même un langage ni un pays en commun. Néanmoins, rhistoire du derni^ siècle a prouvé qu'il y a db nos jours une tendance à ce que les nations et les naltonalités se correspondent autant que possible, et à ce que Tidée de nationalité se fonde seulement sur le langage, sans nul égard à Torigine ethnique ou aux prâEérences des individus ; les Français Tont éprouvé à leurs dépens dans le cas de TAlsace : elle leur fîit enlevée en vertu de la théorie que ses habitants étaient bon gré mal gré des Allemands, et par là appartenaient en propre à TMIemagne. Le mouvement dit du pangerinanifime est une conséquence logique de la même doctrine ; mais, si les premiers mouvements nationaux proclamaient le droit des peuples à régir leurs destinées, les extensions ultérieures ont tendu à faire de l'idée aationaie une sorte de loi suprême, autorisée à écraser l'ûl^sîtion des minorités, comme les États du nord de rUnioû Font été à vaincre la rébellion du Sud. L'Allemand qui apprcMtve de sévères mesures pour d&ialâoiialiser lesPokmaifidePosen est indigné des mesures d'exception prises contre la langue allemande en Hongrie et dans les provincas baltiques ; plus d'un AméricaÎA ipii a condamné l'inique tentative de russifier les Finlandais ou les Arméniens trouve tout simple qu'on impose le plus tôt possible la langue anglaise aux habitants de Porto-Rîco.
En dépit de la politique très libérale que les Ëtata-
LA POPULATION AMiftlCAmB Si
Unis, jusqu'à une époque récente, ont suivie à Tégard de ceux qui venaient chercher sur leurs rivages un refuge et une patrie, les Américains-nés se sont toujours plus ou moins opposés à la libre admission de nouveaux venus trop nombreux. D'abord, vers i85o, au temps du parti « Knauh-Nothing » \ ce fut l'hostilité des {NTOtestants américains envers les catholiques irlandais, puis à répoque où Timmigration des Allemands était à son apogée, on craignit que quelque r^on du pays ne prit de façon permanente un caractère allemand ; enfin, aujourd'hui que les éléments originaires de l'Europe orientale et méridionale dominent parmi les nouveaux arrivants, bien des gens redoutent de voir disparaître le vieux type américain sous un flot d'étrangers appartenant à des races que le soi-disant anglo-saxon regarde comme moins développées que la sienne, sinon comme inférieures. Si les Américains veulent imposer à leurs concitoyens leurs idéaux et leurs traditions, et fortifier ainsi l'unité nationale, il est de première importance que les nouveaux venus adoptent tôt ou tard la langue du pays, au lieu de conserver un langage qui leur soit propre. Peu d'Américains croient qu'une autre langue que l'anglais ait des chances de s'établir solidement dans le pays ; mais, pour certains étrangers, la ques-tion est encore irrésolue.
I . Cette société secrète semble avoir eu pour objet de combattre les lois de aatundisatioB auK États-Unis et de ne laisser admettre aux emplois publics que des Américains. Son nom lui fut donné parce que ses membres répondaient invariablement : « Je ne sais pas» à toute question qu'on leur posait sur leur société. (N. du Tr.)
Si nous prenons les tableaux de la population dressés au recensement de igoo, il semble quHl y ait de quoi s^alarmer. Sur les soixante-seize millions d'habitants des £tats-Unis proprement dits (en laissant de côté pour le moment les races de couleur), nous trouvons qu'à cette date quarante et un millions étaient nés de parents américains, dix millions nés à l'étranger, et plus de quinie millions nés de parents étrangers, — total de plus de vingt-cinq millions d'étrangers opposé à un total de quarante-un millions seulement d'Américains-nés^de race blanche. Si l'on se rappelle en outre que l'immigration annuelle dépasse aujourd'hui plus d'un million par an, et grandit encore, et que le chiffre des naissances est sans aucun doute plus élevé dans la population étrangère que dans l'ancienne population, n'y a-t-il pas de quoi être inquiet P Les États-Unis dans l'avenir ne seront-ils pas semblables à l'Autriche ou à la Russie de nos jours, un pays habité par plusieurs nationalités hétérogènes et souvent hostiles P
Ces craintes sont naturelles, mais il est facile de se convaincre que jusqu'ici une pareille appréhension n'est pas fondée : nous pouvons être assurés que l'Américain de l'avenir aura l'anglais pour langue maternelle, sau£ peut-être s'il est natif de Porto-Rico ou de quelque autre possession détachée. Si l'on compare en détail la situation aux États-Unis avec la situation en Russie ou en Autriche, la différence est très nette. Dans ces deux empires, bien qu'il y ait un grand mélange de population, à peu d'exceptions près chaque nationalité a son district particulier où elle dépasse en nombre
LA POPULATION AMÉBIGAHIK 53
toutes les autres, — sa patrie propre consacrée par l'histoire et les traditions. Dans FUnion américaine au contraire, quoique les habitants d'origine étrangère soient plus nombreux en divers États que les anciens habitants, aucun élément étranger ne domine dans im État au point de menacer les autres de sa suprématie, et en aucun point du pays il ne s'est formé autour d'une langue et d'une nationalité des groupements assez massi& pour être formidables à l'unité nationale de l'ensemble. Les Allemands dans l'État de New-York et dans l'Ouest central, les Scandinaves dans les États nord-centraux, les Français canadiens au nord de la Nouvelle-Angleterre, sont bien contre-balancés par d'autres éléments. Ils ne cherchent même pas à se coaliser ccmtre les Américains ; les jalousies nationales qu'on rencontre sont plus souvent entre les divers contingents étrangers de la population qu'entre les anciens maîtres du sol et les nouveaux venus.
Pour la langue, la signification des chiffres de recensement est aussi très réduite par le foit que les Anglais, les Écossais, les Irlandais et les Canadiens anglais, plus d'un tiers des habitants nés à l'étranger, ont l'anglais pour langue maternelle, et constituent par là un facteur d'unité plutôt que de diversité. En outre, si l'on examine en détail la composition des quinze millions d'Américains nés de parents étrangers, on trouve qu'un tiers d'entre eux sont issus de mariages entre étrangers et Américains-nés. On peut donc les compter comme Américains dans tous les sens du mot ; il en est de même pour la plupart des cas dans les deux autres tiers. Les
54 l'A POPULATK)» AMéRIGAUTE
Étato-Unift ont vraiment^ jusqu'à cette époque, fait preuve d'un pouvoir d'assimilation remarquable. Si l'immigrant lui-même, à son arrivée, est trop vieux pour apprendre l'anglais, son enfant l'apprendra. D'après le recensement <k 1900, parmi les enfants nés d^étrangers, et âgés de plus de dix ans, la proportion de ceux qui ignoraient l'anglais dépassait dix*buit pour cent dans trois États ou territoires seulement, — témoignage frappant du rôle énorme que joue l'école publique en Amérique dans le maintien de l'unité nationale. Des millions d'enfants polonais, bohémiens, italiens, juifs russes, et étrangers de toute sorte se réunissent à l'école, et, en apprenant d'abord et avant tout la langue du pays où ils auront à vivre, ils arrivent à sentir qu'ils sont tous également des Âméricaii». Le patriotisme qui leur est ainsi enseigné peut être parfois d'une espèce un peu fruste et chauvine, mais il rend un service incalculable en ce qu'il les fond en une masse compacte de futurs citoyens américains.
L'ardeur des luttes politiqifês a jusqu'à présent contribué à attacher l'immigrant aduhe aux intérêts communs de la vie américaine. Le politicien local ne perd jamais une chance de gagner des votes. S'il sait qu'il y a dans son district une colonie d'Itahens ou de Juifs russes qui n'ont cure des questions américaines, mais doai il poiurrait récolter les votes, il ne les laissera pas longtemps tranquilles ; il les découvrira et fera tout son possible pour les p^suader de se naturaliser et de s'incorporer au syndicat local de son parti. Son but est purement ^oïste, et ses moyens de persuasion sont
LA POPULATIOK AMÉnGAUfB 56
souvent peu recommandables ; mais à la longue il vaut certainement mieux, pour une communauté démocraûqjae^ devoir tous les éléments de la population s'inté-resser i son gouvernement que d'en laisser aucun se sentir étranger au bien général.
Les trois parties de TUnion où, en igôo, plus de dix-huit pour cent desen&nts nés d'étrangers ne savaient pas Tanglais étaient le Texas, l'Arizona et le Nouveau- Mexique. Il est h remarcper que, cette région ayant été conquise sur un autre État civilisé, la population parlant Pespagnol y est plus ancienne que la population parlant l'anglais. Il ne faut pas attribuer trop d'impor^ tance à la résistance de l'ancien langage dans ce cas particulier ; mais le fait est & noter, car il aide à marquer l'avantage immense que les États-Unis ont eu en d'autres régions, du fait que l'élément étranger mêlé à ses citoyens y provient non pas, comme en Russie, d'une conquête ou même d'une union pacifique, mais d'une immigration volontaire. Le Russe dans son empire arrive comme un étranger chez d'autres peuples, et tâche de leur imposer sa langue et ses manières de voir; ses efforts peuvent se justifier au nom de l'intérêt de l'État, mais les peuples sujets trouvent que cette tentative de russification, qui veut les priver d'une nationalité établie et conservée bien avant l'arrivée des Russes dans leur pays, est un acte d'oppression, et ils en éprouvent tm vif ressentiment. Aux États-Unis, au contraire, c'est l'étranger qui de son propre gré vient vitre parmi des gens qui sont chez eux, et profiter des avantages attachés à cette nouvelle existence ; il n'a donc
56 LA POPULATION AMÉRIGAIIIfE
pas le même droit de se plaindre s^ils réclament qu'il se conforme jusqu'à un cwtain point à leur type national. Le Polonais, le Finlandais, TArménien voient d'un œil différent les écoles de chez eux où on leur impose le russe, et les écoles d'Amérique où il leur faut apprendre l'anglais. Dans les unes, l'obligation d'apprendre une langue, si utile d'ailleurs qu'elle puisse être, apparaît comme injustifiée si cet idiome doit supplanter le leur ; dans les autres, cette obligation devient un privilège dont ils sont heureux de profiter.
L'attitude de Timmigrant à l'égard du peuple de son nouveau pays est d'une grande importance pour savoir s'il s'identifiera avec lui. S'il sent qu'il appartient à une race supérieure, qu'il représente une civilisation plus élevée, il n'est pas probable qu'il s'efforcera de s'assimiler plus qu'il ne lui sera nécessaire pour la poursuite de profits matériels ; il gardera sa vie privée et tous ses intérêts supérieurs tels quels, autant que possible. Mais s'il est venu comme un voyageur errant vers une terre promise, vers un pays où non seulement il trouvera des conditions de vie plus favorables que dans sa première patrie, mais où il pourra apprendre de son entourage toutes sortes de choses nouvelles et utiles, il y a bien des chances qu'il ne vivra pas à part et qu'il ne restera pas trop jalousement attaché à son premier héritage.
Gomme les États-Unis sont une communauté prospère, ils ont le bonheur de trouver dans la plupart des immigrants des gens avides de recevoir les leçons des Américains et de partager leur vie. L'immigrant peut bien conserver sa fierté nationale et l'amour de son premier
LA POPULATION AHÉBICAIIIE 67
pays ; mais d'ordinaire il n'éprouve pas un sentiment de supériorité qui Tempèche de s'assimiler à la nation qui l'entoure. Au contrairei il arrive plein d'illusions et de rêves, dont quelques-uns se dissipent par la suite, mais dont la plupart se réalisent. U y a plus d'un si&cle et quart, quelques milUers d'Allemands furent établis par l'impératrice Catherine II sur le Volga, et dotés de domaines et de privilèges assez étendus. On pensait que non seulement ils prospéreraient, mais que, par l'exemple de leur civilisation supérieure et de leurs habitudes d'épargne, ils exerceraient une influence bienfaisante sur les paysans russes autour d'eux. L'expérience n'a réussi qu'à moitié : les colons allemands, grflce à leurs privilèges et à leurs qualités solides, ont eux-mêmes prospéré^ mais ils sont demeurés une classe distincte du reste de la population. Us ont conservé leur langue et leurs coutumes; sujets fidèles de la Russie, ils ont résisté autant qu'ils ont pu aux mesures prises par le gouvernement russe pour leur faire apprendre la langue de l'empire. Il y a quelques années, comme leurs privilèges spéciaux avaient été réduits, un certain nombre d'entre eux ont émigré aux États-Unis. Un curieux changement se produit alors : ces mêmes colons allemands, qui ont si longtemps résisté aux influences du milieu russe, cèdent rapidement à celles du milieu américain. Ils commencent à posséder la langue anglaise et il n'est pas douteux que dans l'espace d'une ou deux générations ils disparaîtront dans la masse des citoyens américains. Les Allemands immigrés dans le sud du Brésil ont gardé leur langage et leur individualité beaucoup plus que
58 LA POPULATION AMÉRIGAINB
leam cois^atrkKeg des États-Unis; dans ce cas ce fait peut être attribué, au moins en partie, au sentintent de kur supériorité sur leurs voisins.
La conception de « notre Dieu » et d'un « peuple éhi » a tocqours puissamment fait appel à Fâme humaine : les pires conflits sont ceux où chaque nationalité est le champion d'une église, et sent qu^elle combat pour sa foi en même temps que pour i^n individualité. En pareil cas le clergé, au lieu d'être un apêtre de paix, risque plutôt d'être un fauteur de troubles. Les différences de foi religieuse empêchent les mariages mixtes, qui sont le moyen le plus effectif d'opérer la fusion entre deux peuples. Les Suisses allemands et français sont si également partagés entre le catholicisme et le protestantisme que les questions religieuses et nationales, au lieu de s'envenimer, exercent les unes sur les autres une action calmante ; tandis que dans la Russie occidentale religion et nationalité sont des idées souvent inséparables — Polonais et catholique, Allemand et protestant, Russe et orthodoxe, étant des synonymes.
Ici encore les États-Unis ont été singulièrement heureux. Bien qu'au début du xix« siècle les cathoKques fussent une faible minorité dans la population, ils jouissaient d'une complète liberté religieuse. Les premiers immigrants catholiques furent les Irlandais, qui, bien qu'hostiles à l'Angleterre, pariaient l'anglais, langue de leur nouvelle patrie aussi bien que dé l'ancienne. En dépit de certains froissements inévitables avec Félément américain et protestant, ces esthétiques devinrenibientôt
LA POPULATlOll AMÉRICABIB 5$
one partie importimte de là communanlé. Lorsque plus tard des catholiques parlant des langues étrangères, — Italiens, Polonais, Bohémiens, Canadiens français, — commencèrent à arri^r en force, ils trouvèrent une Église catholique florissante, et si profondément patriotique de sentiment que, loin d'aider les nouveaux éléments à conserver leur nationalité, elle a, par son clergé en majorité irlandais, contribué à les américaniser. C'est encore une heureuse circonstance que le catholicisme aux États-Unis ne soit pas concentré en certains points. Ses adeptes sont dispersés dans tout le pays, et ne forment nulle part un bloc compact, comme 3 arrive au Canada français et en plusieurs points de TEurope. Le Massachusetts, patrie du Puritain, est maintenant un État catholique; mais il semble peu proliable qu'il se produise jamais une division en districts catholiques et protestants aussi nettement tranchée qu'en Allemagne et en Suisse.
Les nationalités des immigrants en Amérique ne se laissent pas assimiler avec une égale rapidité. Certains de ces immigrants, les Écossais, les Irlandais, les Anglais, et plus encore les Canadiens anglais, peuvent être considérés comme assimilés dès le début ; quoiqu'il y ait un certain esprit de clan parmi eux, il n'affecte pas sérieusement leur valeur comme citoyens. Les Irlandais <Mferent plus du type américain primitif que les Anglais ; JBais ils sont plus désireux de devenir citoyens, et ils jouent un rôle prépondérant dans la politique locale.
Pendant les vingt dernières années, des Juifs émigrés ^Russie sont venus aux États-Unis. Ils tendent à se
6o LA POPULATION AMERICAINE
grouper dans les grandes cités, et en particulier dans NeW'York et à Tentour, où ils sont à présent sept cent cinquante mille. La plupart d'entre eux, à leur arrivée, ne savent pas un mot d'anglais, et leur mentalité diffîre beaucoup de celle du citoyen américain. D'autre part ils n'ont pas de langue nationale, mais seulement un jargon auquel bien peu d'entre eux sont attachés ; personne n'est plus avide d'apprendre l'anglais, ou plus prêt à l'adopter comme moyen d'expression non seulement en public mais chez soi.
En dépit de cette grande faculté d'adaptation du Juif, il existe aux États-Unis un courant antisémite, qui est d'origine récente. C'est dans les classes supérieures qu'il est le plus fort. Dans un grand nombre de cités américaines, peu ou point de Juifs ne sont admis dans la société ; et, dans les universités où ils se trouvent en grand nombre, il arrive qu'ils soient laissés tout à fait de côté par les étudiants. Cette question est assez soigneusement évitée par les journaux, car les Juifs américains sont déjà, surtout dans la finance et le journalisme, une puissance à redouter.
Aux États-Unis comme ailleurs, les Français sont connus pour maintenir tenacement leur nationalité. S'ils avaient été plus nombreux au temps de l'achat de la Louisiane, il est fort possible qu'une partie considérable du Sud aurait longtemps gardé un caractère français. En fait, ils furent bientôt submergés par le nombre des colons américains, et, au cours du temps, leur importance a peu à peu décliné. La sodété française se maintint à la Nouvelle-Orléans jusqu'à l'époque de la
LA POPULATION AlfféuCAIllB 6r
guerre de sécession, mais la ruine des planteurs, qui résulta du conflit, lui donna un coup dont elle ne se releva jamais. Ce qui reste de la France dans la Louinane d^aujourd'hui est intéressant et pittoresque, mais lans valeur politique. La France même n'a ajouté que peu d'immigrants à la population américaine pendant le xn* siècle, et ceux qu'elle a envoyés, n'étant pas de» agriculteurs, se sont dispersés dans tout le pays.
Le contingent des Canadiens français a été plus important. Attirés par les salaires élevés des usines de la Nouvelle-Angleterre, ils sont venus du Canada en masses considérables, si bien qu'au recensement de igoo ils étaient au nombre de 3g5ooo dans le pays, et i36ooo enfants leur étaient nés aux Ëtats-Unis; il» Bont groupés dans les États du nord de la Nouvelle- Angleterre, surtout dans quelques villes manufactu- Tières. Comme en général ils s'isolent, ils ne sont que lentement toucbés par le milieu. Certains ont jugé qu'ik pourraient franciser un jour le Nord de la Nouvelle- Angleterre; il n'y a aucune raison de s'attendre à im &it pareil, car, bien que l'assimilation s'opère dans leur cas avec plus de lenteur que lorsqu'il s'agit d'autres^ races, il est certain qu'elle est à l'œuvre. Ainsi, une foi& installés aux États-Unis, ils échappent un peu h l'influence de leur religion, l'une des forces qui a le plu» solidement maintenu leur nationalité au Canada ; même l'ils ont leurs prêtres ils montrent encore cette lance. Ils commencent aussi à apprendre l'anglais, et à s'intéresser & la politique. Ils n'ont pa& encore gagné beaucoup de districts campagnards ; et à
62 LA POPUUlTIOlf AMÉRICAINE
Boston, leur nombre est insignifiant. Dans ces dernières années Timmigration des Canadiens français a diminué, et il n'est pas probable qu'elle reprenne sur une grande échelle. Leurs places dans lés usines sont prises par des Portugais, des Arméniens et d^atitres étrangers.
Les Scandinaves, quoiqu'ils s'attachent quelquefois à leur langage avec ténacité et vivent souvent assez isolés, sont en général bien accueillis ; Us passent pour rangés et industrieux, et, au rebours de la plupart des autres immigrants d'aujourd'hui, ils vont encore à la campagne plutôt que vers les villes. Dans le Ncnd du pays ils trouvent des conditions de climat assez semblables à celles dont ils avaient diez eux l'habitude; la richesse plus grande du sol, les récoltes abondantes, leur offrent des avantages qu'ils n'ont jamais eus auparavant. Us constituent donc, en cette partie du pays, un élément important, mais pas assez fort pour menacer sérieusement la langue anglaise qui y prédomine. Ils sont surtout nombreux dans le Minnesota, où (en comptant leurs en£ftnts nés aux États-Unis) ils arrivent k plus d'un demi-millkm ; mais ce n'est pas même un tiers de la population totale de cet État. Les 236 ooo Scandinaves du Minnesota nés à l'étranger comprennent i6 ooo Danois, io5 ooo Norvégiens, et i lô ooo Suédois; ces trois nationalités, &a, dépit de leur proche parenté, ne vivent pas toujours ensemble en très bons termes. Gomme les Juifs russes, la plupart des Italiens, des Polonais, des Bohémi^ts, des Slovaques, des Hongrois, elc, qui, d^ms ces dernières années, sont venus aux
UL POPULATION AJliRIGAIIlE 63
Ëtat8-Ums en masses toujours plus nombreusesi s'établissent dans les cités ou dans les districts manufacturiers et miniers. Tous ces éléments sont plus étrangers i rAmàricain, par leurs idées et par leurs mœurs que ne Tétaient leurs prédécesseurs d'il y a vingt ans. Il ne faut pas oublier pourtant que les statistiques ordinaires de l'immigration donnent une impression assez fausse ; car, outre qu'elles ne tiennent aucun compte des arrivées par voie de terre (laissant ainsi de c6té les Canadiens), elles mettent au nombre de ceux qui viennent par mer des immigrants déjà venus en Amérique auparavant, mais qui étaient repartis chez eux pour quelque temps; c'est une pratique assez fréquente parmi les Italiens. Puis, pour trouver qud est le chiffre exact qui s'ajoute chaque année à la population, — en soi, il est plus grand qu'il ne l'a jamais été, mais sa proportion i Tensemble est à peine plus grand qu'il y a soixante ans, — il faut retrancher tous ceux qui pour une cause ou p(Hir une autre retournent dans leur pays. Bien entendu, tout ceci ne fait qu'atténuer, sans le changer, le fait qu'un flot d'étrangers arrive chaque année de l'Europe méridionale et orientale. Leur présence peut aggraver certains dangers sociaux dans l'avenir, mais elle ne peut encore passer pour un péril politique ; aucun de ces peuples ne p^it espérer prendre pied solidemmit comme nation aux États-Unis, et aucun ne semble y prétendre. £n outre, le fait que ces nouveaux venus se pressent vers les cités plutôt que vers les campagnes, bien que ce sdt peut-être un midheur économique, tend à les ^umettre plus vite à l'influence de leur milieu; les
64 l'A POPULATION AMÉRIGAUfE
écoles publiques, très efficaces, répandent promptemenf la connaissance de Fanglais chez les enfants.
De tous les apports du continent européen, l'élément allemand est le plus important. En 1900 il y avait aux États-Unis 2674898 Allemands nés à l'étranger et 5 1 55 283 nés de parents allemands; de ces derniers, 1 580874 n'avaient cpi'un de leurs parents de nationalité allemande. Peut-on s'étonner que des Allemands patriotes déplorent la perte de ce chifire énorme de concitoyens, qui auraient pu bâtir un grand État allemand s'ils étaient allés en Australie, au Brésil ou en Argentine!^ Beaucoup d'écrivains allemands n'ont eu pour consolation que le plaisir un peu stérile de faire ressortir les services rendus au nouveau monde par ces brebis perdues, et l'espoir que ces émigrés garderaient l'amour de l'ancienne patrie; de temps à autre les pangermanistes se sont persuadé que ces Allemands pourraient maintenir leur individualité nationale aux États- Unis et augmenter le nombre des peuples de langue allemande dans le monde. Les chiffres semblent justifier une telle confiance ; mais c'est néanmoins une chimère. Au ivn* et au xvm® siècle il y eut ime abondante immigration d'Allemands en Pennsylvanie : au temps de la révolution, on a évalué le nombre des Pennsylvania Dutch à la moitié de la population de cette colonie. Ces gens vivaient assez à part, et s'ils avaient reçu ensuite des renforts, ils auraient pu devenir le noyau d'une communauté allemande considérable. Mais il n'en foi pas ainsi. Au cours des trois quarts de siècle qui suivirent l'indépendance américaine, les Allemands de
LA POPULATION AMilUGAINB 65
PennsylvaniCy tout en gardant beaucoup de leurs traits primitifs, s^assimilèrent à la race anglo-saxonne; et lorsque le nouveau courant d'immigration allemande devint fort, il ne s'orienta pas vers cette région. Il résulta de cette dispersion que, malgré leur grand nombre, les Américains d'origine allemande ne sont prépondérants nulle part ; la plus haute proportion qu'on 6Q trouve dans un Ëtat, — ils sont 710000 au Wisconsin, sur un total de 2069000 habitants, — dépasse à peine un tiers de la population. Le plus grand nombre d'Allemands réunis en un seul État est dans l'État de New- York, où ils sont 1217 000 ; mais même là ils ne formaient, en 1900, qu'un peu plus d'un sixième de la population totale (7 268894).
Dans la situation actuelle, il n'y a aucun risque (p*ïis absorbent nulle part leurs voisins. De plus, l'immigration venue d'Allemagne s'est considérablement réduite dans ces dernières années. De 1880 à 1890 eUe fut de presque un million et demi (i 45 it 970) ; de 1890 à 1900, elle n'atteignit plus qu'un peu plus d'un tiers de ce chiffre (543 9312) ; pour l'année 1906 elle était d^environ trente-sept mille, moins que le total des Alle^ mands venus d'Autriche, de Russie, etc. Les écrivains allemands reconnaissent eux-mêmes qu'aucun élément de la population étrangère, excepté les Juifs russes, n'est plus avide d'apprendre l'anglais que les Allemands, ni plus prompt h se dénationaliser et à former des Américains patriotes. Ce serait une erreur de considérer la plupart des enfants nés de parents allemands aux États- Unis comme des étrangers. Non seulement ils parlent
GoOLIDGB. 5
^66 LA. PÔPtJt ATIOTf AMÉRIC AHIE
^l^ésiqpie tous Panglàis de préfiitence à l^allemand, mais ^beaneotlf) d'eiitreettx évitent d'employer la langue de 'leiots ancêtres : quelques-uns en 'sent Bïème honteux. ^Ils !^e clrôiéiit tous de purs Américains, et un grand ^nombre d^Américîtfins -allemands nés en Allemagne en HôûX autant. Ceux q[ui étaient déjà âgés quand ils sont ^VèM^ 'âafns leur nouvelle patrie restent attadiés k leur languie et '& leurs coutumes premières, ils maintiennent ieurs^assoeiàtions, 'nourrissent de vieux souvenirs, et se tentent 'toujours un peu étrangers dans leur nouveau ^irmlieu; mais les jeunes sont pressés de devenir «sans ^retard au^i Américains que possible. La fidélité des ^AxDtéricafins allemands i leur pays adoptif* ei&t' si forte que, de l'avis d'observateurs compétents, une 'guerre **llttef ce- pays 'et leur ^ancienne patrie leur apparaîtrait "l^àh^ doute' comme une teirible calamité, mfais êUe les ^h'tftiVeràitprtts' à lutter pour l'Amérique j^utAt que 'pOiir l^Altemagtte.'Gequi prouve encore leur dénatio* ^iiali^tion, c'est qu'aux États-Unis le nombre des écoles 'tilliéniandes et des journaux allemands diminue' aujour- -d^hui, 'et que la littérature allemande d'Amérique n'a i^MSpris déracines profondes. La situation est trè^ 'bien 'résumée datis ces mots d'un écrivain aHemai^ réoént : « Das Deàtsch^Amerikaner-thum hatnur-eine <Stegen- '^^Âft,' abér' keine Ztikunft d, • — L'américanisme aile- ^màïià nt'a qu'un ptéseAt, il n'a pas d'avemir*.
Jtisqu'à une époque récente, la politique tradition- 'ndDe dé la nation américaine' a été ' de bien accueillir