CHAPITRE VIII
Si vive et si intelligente que soit dans les cités de l’Ouest l’impulsion donnée aux travaux d’art, à l’industrie, au commerce, à l’éducation publique, ce qu’on y trouve encore de plus intéressant, c’est le peuple. On se fatigue de voir des écoles, des églises, des monuments, des usines, des banques, on ne se lasse point d’étudier les hommes. Dans notre vieille Europe, Thistoire, les institutions politiques, les traditions, ont créé une sorte de hiérarchie sociale qui asservit l’individu autant qu’elle le protège : ce qui est un appui est en même temps une barrière. Toutes les tâches sont divisées, toutes les places prises. La force individuelle multiplie son action en se concentrant sur des objets constants et définis : l’artiste, le savant, le musicien, l’industriel, doivent viser à la perfection. La haute culture enveloppe les intelligences d’élite comme d’une toile subtile, composée de
iCO LES POPULATIONS DE L’OUEST.
doutes, de réserves, de dédains, à travers laquelle l’enthousiasme et la joie ont peine à passer : on est plus tenté de rester témoin que de devenir acteur. Dans quelques villes môme des États de l’Atlantique dont l’histoire est déjà ancienne, l’esprit de famille, l’esprit de coterie, l’esprit provincial, sont déjà aussi intolérants que dans les pays européens, et la chaîne des traditions, si elle n’est aussi longue, est aussi tenace. Dans l’Ouest vit un peuple sans traditions, un peuple nouveau, naïf, créateur, encore enfant, bien que la civilisation ait mis entre ses mains toutes les armes de la maturité. Tout lui semble facile, tout lui paraît beau. Il est joyeux et impatient; un enthousiasme chronique l’enivre. Aussi son langage est-il empreint d’une perpétuelle exagération. Quel nom l’Illinois a-t-il donné à son homme d’État favori , Douglas? Il l’a appelé le petit géant de l’Ouest. Je ne pouvais m’empêcher de sourire quand j’entendais dire à tout instant d'un personnage médiocre et inconnu hors de sa ville ou de son comté: /fie is a splendid man (c’est un homme splendide). C’est la formule de l’Ouest; le talent y prend vite les proportions du génie, la médiocrité celles du talent. L’éloquence politique dédaigne les artifices, l’ironie froide, les déductions sévères de la logique, et se contente trop souvent de l’invective, des bruyantes déclamations, des plaisanteries grossières; les journaux ont le ton violent du pamphlet. Les seules doctrines religieuses qui réussissent à remuer profondément les conscien-
ces sont les doctrines calvinistes. Par leur effrayante logique, leur brutale simplicité, elles ébranlent des âmes qui resteraient insensibles à un enseignement philosophique ou enveloppé de mysticisme : il leur faut la vue nette d’un enfer; la croyance à la prédestination les met à Taise, elles ne peuvent se reposer que dans une sorte de fanatisme tranquille qui ignore toute finesse et toute critique. L’esprit d’analyse n’a encore rien défloré : on ne connaît ni règle ni mesure. Non-seulement l’habitant de l’Ouest admire tout, mais il veut que vous admiriez tout avec lui. S’il s’extasie devant une église, un tableau, un monument, il ne soupçonne point qu’ils puissent vous paraître affreux et jouit naïvement du plaisir que vous n’éprouvez pas. Ouvert et généreux, il montre, il donne tout ce qu’il a, et son hospitalité a quelque chose de vraiment royal, car tout ce qu’il a touché se transforme, vu à travers son imagination. A Chicago, je fus conduit dans une chambre où Ton gardait quelques paquets poudreux de cartes, de journaux, de livres modernes : c’était la bibliothèque de la «Société historique de Chicago», et je fus informé que le prince de Galles y avait été solennellement conduit pendant sa visite dans cette ville. Partout où j’ai visité des bibliothèques publiques, on a cru nécessaire de me dire : « Ceci n’est pas encore la bibliothèque d’Astor (la plus belle de New-York et des États-Unis), ni le British Muséum; mais nous ne faisons que commencer. » La générosité, comme Ten-
thousiasme, ne connaît point de limites. Un jeune homme qui, en quelques années, a fait une grande fortune en distillant des eaux-de-vie, vient de donner d’un seul coup un million de dollars à la ville de Chicago pour hâtir un nouveau théâtre. Depuis plusieurs années, l’ohservatoire de Harvard-College, près de Boston, possède un magnifique télescope, qui, entre les mains de MM. Bond, a rendu de très-grands services à la science astronomique. Chicago a voulu dépasser Boston et vient de faire l’acquisition d’un objectif qui est d’un tiers plus large que celui de l’Université du Massachusetts. Il s'est trouvé un riche marchand pour l’acheter, un autre pour en payer la monture, un troisième pour donner les autres instruments, de sorte que rien ne manque plus à l’observatoire de Chicago qu’un astronome.
La confiance est, après l’enthousiasme, le trait le plus caractéristique des populations de l’Ouest. Elles ne connaissent ni ces inquiétudes ni ces timidités qui ailleurs débilitent les hommes. Dans des pays où tout est encore à créer, où il reste tant à faire, tout homme est le bienvenu : il sent qu’on a besoin de lui, il peut débattre ses services et faire ses conditions. On dirait que chaque citoyen, en se levant, relit les statistiques officielles publiées chaque année par le gouvernement; à tout moment il les récite : «nos ressources, nos exportations, notre territoires, notre blé, nos mines», ces mots reviennent sans cesse dans la conversation. Tout cela, semble-t-il, appartient à chaque
individu : aussi chacun sera-t-il volontiers et tour à tour marchand, fermier, mineur; chacun guette la fortune et la suit n’importe où elle va le conduire. Tout le monde connaît aujourd’hui l’histoire de M. Lincoln, un vrai représentant de l’Ouest, successivement batelier, bûcheron, fermier, avocat, député, président de la république. Grant, Sherman, les meilleurs généraux de l’Union, sont des hommes de rOuest.
En politique, les États de l’Ouest sont plus profondément qu’aucune autre partie de l’Union imbus des principes démocratiques ; la souveraineté populaire y est devenue un dogme, une religion. Elle ne connaît aucune règle, elle repousse tous les freins. Les mandats politiques sont toujours impératifs et de plus courte durée que partout ailleurs. Le suffrage universel désigne les représentants du pouvoir judiciaire comme ceux du pouvoir exécutif. La société est trop mobile, trop fluide, pour s’emprisonner volontiers dans des formes. Sans cesse on modifie les lois, et les États amendent leurs constitutions sitôt qu’ils croient y apercevoir une gêne ou un défaut. La souveraineté populaire ne s’incline pas volontiers devant les engagements pris par les générations passées; le citoyen de l’Ouest dirait volontiers comme le pionnier de Lowell :
The serf of his own past is not a man (1).
(1) « Le serf de son propre passé n’est pas un homme. » —
Est-ce la tyrannie de ropinion publique qui rendiCS' individus plus versatiles, ou la versatilité des individttà qui rend l’opinion plus tyrannique ? Dans une société' laborieuse, pressée, ardente, qui ^ne regarde jariflàtis’ du côté do passé et pour qui ’il semble ’ que ratènlC ne viennc jamais assez vite, chacun veut se sentir ëiitralné dans le courant le plus rapide ; il n’y a ni asHeé',' ni cloîtres, ni châteaux forts, ni retraites parsiïylés* pour les mécontents. Ailleurs la dévotion d’unè séctë',’ les caresses des classes patriciennes, les plaisirs ‘soH^ taires de l’étude, lesi jouissances que procurent' iëài ans, peuvent adoucir les regrets et affermir'la fidé^ lité de ceux qui sont vaincus; mais il ' faudrait ' l’homme un cœur d’acier pour résister aux entfaWëments de l’opinion là oùiil n’y a point d’autre autorité reconnue, où elle asservit la loi civile et'in1kù‘-‘ prête jusqu’à la loi divine. Quand la mer abandotibë une portion de son lit qu’elle 'a couverte de éabteë,' on remarque des couches qui, avec le temps,' sé coti^’ vertissent en grès d’une certaine dureté : ainsi;"’ daïTS les provinces les plas. anciennes de l’Union, 'la déffiô^ cratie n’est plus un sable toujours fluide et' agité t'ïés intérêts déjà séculaires, -les traditions enracinéési les longs antagonismes, les institutions locales, intrO-t duisent des forces conservatrices dans l’État.' L’indîi vidu peut bien plus facilement jouer avec ces forces
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Lowell, professeur à Tuniversité de Cambridge, est un des peëtes les plus estimés et les plus originaux des États-Unis. .. u
LEÜ W)PULAllONS DE = L’OCESr.
divergentes et souvent contraires qu’il ne ikjuI échapper à cette force souveraine, unique, écrasante, quii entraîne tout devant elle dans une jeune démocratie,. C’est dans les anciens États seulement que surgissent les idées nouvelles et que survivent les idées surannées. ^Le, Massachusetts seul a pu servir, pendant de longues années de forteresse aux abolitionnistes. C'est là aussi que les doctrines du vieux parti fédéraliste ont résisté le plus fortement à l’école démocratique triomphante. Cet État restera longtemps encore le guide , et comme le protecteur intellectuel du pays,’ car c’est là que les droits de l’intelligence individuelle sont. le, plus hautement reconnus et le mieux sauvegardés. . . . , , , ■
Tant que dorera l’influence morale des Étals de l’Atlantique sur ceux de l’Ouest, il n’y a point lieu de trop redouter ce qu’on pourrait nommer l’ivresse démocratique de ces derniers États. Il faut réfléchir aussi que l’esprit d’anarchie ne peut faire de grands progrès dans une communauté liée au sol et vouée principalement à l’agriculture. Dans chaque nouveau sillon creusé par la charrue germent avec les premiers blés l’instinct conservateur et l’amour de la patrie. Le pied posé au centre du continent, le robuste fermier de l’Ouest s’en considère comme le maître et le roi : l’Amérique véritable ne commence pour lui que sur les versants occidentaux de la chaîne alléghanienne; la fierté nationale qui s’allume dans son cœur n’est pas seulement nourrie par la passion démocra-
LES PÜPLLAtlONS 1)E L'OUEST.
tique, elle s’inspire encore du spectacle de ces plaines sans limites ouvertes à son ambition^ de ces fleuves géants dont les uns courent vers les régions polaires, les autres vers les mers tropicales. Les vieux États sont restés, à beaucoup d’égards, des dépendances de l’Europe, ils lui empruntent non-seulement des étofl'es et des machines, mais encore des idées ; l’Ouest échappe entièrement à cette action de l’Europe. Par je ne sais quel charme étrange, quelle puissante fascination, ceux qui marchent vers les montagnes Rocheuses ne regardent plus vers l’Atlantique; l’émigrant de la Nouvelle- Angleterre ne regrette point dans la prairie les collines où il est né, l’Irlandais ne songe pas à retourner dans son île humide, l’Allemand luimême, fidèle encore à sa langue natale, devient infidèle à son pays. De ces races diverses sort une race nouvelle, forte comme le sol généreux qui la nourrit, indépendante et flère. L’amour de la liberté, le sentiment de l’égalité, deviennent pour elles comme des passions congénitales; ses croyances politiques ne sont pas, comme chez l’Européen, des armes contre une tyrannie; elles n’ont pas ^besoin de s’envelopper de formules; sa foi est une foi vivante. C’est surtout de l’Américain de l’Ouest qu’on peut dire qu’il ne se croit pas seulement, mais qu’il est l’égal de tous ceux qui l’entourent. Un peu d’alcali efface la tache faite par l’acide sur un morceau de soie; mais toute femme sait que l’acide laisse toujours une trace légère. L’esprit démocratique de
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l’Ouest est l’étoffe vierge que rien n’a encore ternie.
On ne connaîtrait point une des causes les plus actives de la prospérité de l’Ouest, si l’on n’étudiait ses lois territoriales. Ailleurs le cadastre a suivi des siècles de possession : ici le cadastre précède la colonisation. Le fermier n’est pas le seul pionnier du désert; il est accompagné, souvent précédé du géomètre. Qui n’a été frappé, en regardant la carte des États-Unis, de voir tant de limites rectangulaires, simplement formées do méridiens et de parallèles terrestres? Ailleurs les fleuves, les montagnes, la constitution géologique, séparent les provinces ; sur le territoire de l’Union américaine, la géodésie a tracé des frontières tout idéales. Elle a déterminé, avec la rigueur qui caractérise toutes les opérations de la science, non-seulement les limites des États, mais celles des circonscriptions municipales, et à l’intérieur de ces dernières les bornes de la propriété individuelle. Les cartes de l’Illinois, du Wisconsin, du Minnesota, semblent de grands damiers; on y voit les terres divisées en carrés qui ont 6 milles de long et 6 1 milles de large. Ces groupes municipaux (/o«;nships) suivent le méridien, et la série qu’ils forment dans la direction du sud au nord se nomme range ou rangée. Chaque future commune ou township est subdivisée . en trente-six sections, renfermant un mille carré ou 640 acres. La section est découpée en quatre parties {quarter-sectiom) de 160 acres, qui peuvent enfin elles-mêmes se subdiviser en quatre : le carré
LES t»OPÜLÀl’lONS ÜË L'OËEST.
de 40 acres demeure la plus petite fraction territoriale. Comme les méridiens terrestres vont sans cesse en se rapprochant vers le pôle, les townskips ne pourraient conserver la môme superficie, si les rangées n’étaient de temps en temps interrompues. De distance en distance, une nouvelle parallèle terrestre est prise pour base. Les angles de chaque commune sont marqués par des bornes fixes, et l’on conserve sur les plans de l’agence territoriale la trace de toutes les déterminations géodésiques.
Ces grandes opérations cadastrales commencèrent jadis sur la rivière Ohio; le vaste réseau des lignes qui forment les frontières immuables des subdivisions territoriales s’est depuis étendu en tous sens jusqu’au Mississipi, et au delà de ce fleuve jusqu’aux sources du Missouri. Des opérations pareilles ont été exécutées dans la Californie, l’Orégon, sur le territoire de Washington, et quelque jour les deux réseaux se joindront aux montagnes Rocheuses. Le voyageur qui, des États de l’Atlantique, arrive dansles ;plaines de l’Ouest ne peut manquer d’ôtre frappé du contraste entre les formes irrégulières des propriétés dans les vieux États et les figures rectangulaires des terres dans les États nouveaux. Grâce au système de numérotage qui a été adopté pour les townships et les sections, un lot dans la prairie peut i se trouver aussi facilement qu’une> maison dans les rues d’une grande ville. . '
! Ce n’était pas assez de mettre la propriété à l’abid
LES EOMJLATIONS LE L'OlEsT.
de toutes les usurpations dans des pays sans police, ouverts à tous les aventuriers, où la nature n’a tracé elle-même presque aucune limite et ne fournit aucune défense; il fallait rendre l’acquisition de la terre aussi facile que les titres en sont assurés. L’État n’a jamais concédé les terres, mais il les vend aux conditions les plus libérales. Chacun peut acheter un lot de ùO, 80, 160, 320 ou 640 acres ou une réunion de semblables lots au prix de 1,25 dollar par acre. La loi exige le payement immédiat; mais, en 1841, une loi dite de préemption fit une exception en faveur des pionniers établis déjà sur des terres invendues. A la condition qu’ils n’achètent pas moins de 160 acres, il leur est accordé un délai de douze mois, et, dans certains cas, un délai plus long, pour se libérer envers le trésor. Un émigrant aventureux, qui veut user des bénéfices de la loi de préemption, choisit un lot; il s’y établit avec sa famille, bâtit une maison, défriche, ensemence. Il envoie aux officiers territoriaux du district une déclaration écrite où il fait connaître qu’il est citoyen américain, ou, s’il est étranger, qu’il a l’intention d’obtenir la naturalisation. Si le lot qu’il occupe a été offert en vente publique, mais sans trouver d’acheteur, il est obligé de se libérer envers le trésor public après douze mois de possession, et reçoit avec sa quittance un titre de propriété définitif; si la terre entre dans le réseau géodésique déjà tracé, sans pourtant qu’elle ait encore été mise en vente, il n’est tenu de payer la somme* de
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1,25 dollar par acre que le jour où le lot est offert en vente publique par les agents territoriaux, ce qui peut n’arriver qu’après quelques années de possession.
Pendant mon séjour à Chicago, je visitai les bureaux du chemin de fer de l’Illinois-Central. La compagnie qui a construit les lignes de Chicago et de Duhuque à Cairo, est en même temps une grande compagnie foncière, car elle a reçu à l’origine la concession d’une large bande de terrain avoisinant la ligne. Un fermier en quête d’un lot trouve non-seulement dans les bureaux de la compagnie une carte détaillée de toutes les sections qui restent inoccupées^ mais il peut y examiner des échantillons des terrains arables pris dans toutes les subdivisions territoriales, une collection de tous les produits agricoles obtenus dans les parties déjà cultivées, blés de toutes les variétés, tiges de maïs aussi hautes que de jeunes bambous, épis gigantesques de sorgbum, feuilles de tabac, fleurs du cotonnier. Un agriculteur intelligent peut, d’un coup d’œil, se rendre compte des ressources de l’État et de la nature de ses terrains.
La compagnie fait bâtir à l’avance, dans les communes où elle veut appeler l’émigration, des églises et des maisons d’école. Les conditions qu’elle fait aux fermiers sont les suivantes : elle leur cède 80 acres à 10 dollars l’acre, si le payement est fait immédiatement, ou bien ils ont la faculté de s’acquitter en donnant au moment de la vente â8 dollars, et en payant
la même somme au bout de la première, de la seconde et de la troisième année de possession. L’annuité, au bout de la quatrième année, devient 236 dollars; au bout de la cinquième et de la sixième année, 224 dollars. La septième et la huitième, qui sont les dernières, sont de 212 et de 200 dollars. Depuis la guerre, les fermiers ont fait des bénéfices qui ont permis à beaucoup de se libérer en un ou deux ans envers la compagnie. Il n’y a que peu d’États dont le sol puisse le disputer en fertilité aux terres noirâtres de l’Illinois ; le gras limon qui recouvre cette région, aussi vaste que l’Angleterre, a porté en 1861 une récolte de 35 millions de boisseaux de froment et de 140 millions de boisseaux de maïs, sans compter les avoines, le seigle, l’orge, les pommes de terre, les patates, le chanvre, le lin, les betteraves, le tabac, le sorghum. Pendant l’année 1863, l’Illinois a exporté 4 millions de tonnes de céréales. Ces immenses plaines, qui n’ont encore qu’une population de 1 700 000 âmes, nourriront un jour sans peine de 15 à 20 millions d’habitants.
Les chiffres de la statistique sont trop froids, trop vides, pour laisser à l’esprit une impression durable : on ne saurait bien comprendre la grandeur de l’Ouest, ni deviner ses destinées, si l’on n’a parcouru ses plaines sans fin. Que de fois, debout sur la plate-forme à l’arrière d’un train, ai-je regardé fuir le ruban de fer qui courait en ligne droite jusqu’à l’horizon! Au delà des champs cultivés qui çà et là bordaient la
voie, s’étendait au loin la prairie solitaire, tantôt unie comme un lac, tantôt soulevée par de molles ondulations. Par instants, l’ombre d’un nuage courait sur les hautes herbes qui, tour à tour assombries et éclairées, semblaient en mouvement comme des flots paresseux. Pendant combien de temps ces grands jardins du désert sont-ils restés inutiles à l’bomme? L’Indien n’y a pas laissé plus de traces que le buffle, l’élan, le castor, ou le loup qui hurle encore la nuit dans la plaine. Les feux des tribus sauvages n’ont jamais détruit les germes des fleurs de la solitude. Combien de fois la plaine ne s’est-elle point parée de leur moisson diaprée, et combien de fois l’été ne les a-t-il pas flétries! Mais la civilisation peut arracher au désert sa vaine parure ; elle ne rend jamais ce qu’elle a pris, et quelques années lui suffisent pour jeter les fondements d’un empire.
Ces pensées me revinrent souvent à l’esprit pendant le voyage que je fis de Chicago au haut Mississipi. Parmi les lignes ferrées qui rayonnent du lac Michigan vers le grand fleuve, je choisis celle qui va le plus au nord, et qui traverse l’Illinois septentrional et l’État entier du Wisconsin. Dans cette dernière province, on traverse encore presque partout la solitude, rarement on aperçoit des maisons ; beaucoup de champs n’ont pas encore de clôtures, et les tiges jaunies du maïs se mêlent à leurs confins aux tiges pressées des verges d’or ou aux herbes dures des marécages. Au milieu du désert, se montrent, à de longs
intervalles, le clocher et les toits de quelque village naissant, entouré de ses vergers. A Portage-city, on entre dans une région très-boisée, où le sol devient sableux; dans les vallées, les sables, durcis en grès, forment des murailles crénelées semblables à des tours' ou des forteresses en ruine. Cette contrée stérile est couverte de bois de chênes et d’érables, auxquels çà et là se mêlent quelques pins. Le train s’arrête un instant à une station nommée Kilbourncity : je regarde de tous côtés pour voir la ville, mais je n’aperçois qu’une masure de bois, devant laquelle erre un cochon solitaire. A Sparte, un enfant à cheval vient prendre le paquet de journaux que lui jette le conducteur du train, et se sauve au grand galop vers le petit village qui, au milieu de ces bois sauvages, a reçu le nom de la fière cité du Péloponèse. Quelques lignes bleuâtres indiquent bientôt les falaises qui bordent le Mississipi; le chemin de fer quitte les plateaux boisés du Wisconsin, et descend graduellement à travers les jaunes coupures du sable, bordées de taillis épais, de lianes éparses et rougies, de fleurs sauvages, jusqu’à la large plaine d’alluvion où le fleuve suit ses paresseux méandres. Les saules et les joncs marquent les lignes des petits canaux qui circulent en tous sens. Des troupeaux de bœufs se tiennent immobiles, et comme ensevelis au milieu des herbes. Des champs de fleurs frémissent et se balancent sous le vent léger. Voici enfin le fleuve avec ses bancs de sable, ses îles sans nombre aux rives
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rongées, couvertes d’ormes et d’érables. On aperçoit des deux côtés de la vallée comme de hautes falaises dont les promontoires fuient en retraite les uns derrière les autres, et vont se perdre dans la brume de l’horizon.
La Crosse, tel est le nom de la station où s’arrête le chemin de fer. Sur tout le haut Mississipi, on pourrait se croire, si l’on ne regardait qu’aux noms, dans une province française. Au-dessous de la Crosse, on trouve, sur le Mississipi, Prairie-du-Chien, — que les Américains prononcent Prairie -du-Chêne, et Dubuque; au nord, dans le fertile Minnesota, on arrive à Saint-Paul, la capitale de l’État, et aux chutes de Saint-Antoine, qui reçurent en 1680 leur nom du père Hennepin. L’extrémité du lac Supérieur, qui se rapproche des sources du Mississipi, s’appelle encore Fond-du-Lac ; mais ce nom menace déjà de dégénérer en Fondulac. Bien que la Crosse soit depuis longtemps marquée sur les cartes, elle n’a, comme ville, que dix ans environ d’existence, et compte pourtant 10 000 habitants. Le flot de l’émigration se répand, depuis plusieurs années, avec une grande rapidité, vers les fertiles terres du haut Mississipi. Saint-Paul a déjà 9000 habitants, huit églises, plusieurs hôtels, trois imprimeries, des écoles et un capitule. La Crosse, malgré ses boutiques neuves alignées sur la berge du fleuve, ses magasins, son élévateur, dont la masse domine la gare du chemin de fer, a encore un aspect de misère et d’abandon. Les vaches errent en
liberté sur les sables, où l’on commence à tracer des rues quadrangiilaires. On se sent bien loin de la civilisation. Dans la salle basse de l’auberge, autour du poêle de fer rougi, se tiennent des groupes taciturnes et presque farouches. On peut observer ces figures d’aventuriers, si communes dans toute la vallée du Mississipi; les barbes sont rudes et incultes, les vêtements grossiers, les chapeaux mous s’enfoncent ' sur des yeux sombres, qui semblent suivre dans le vide quelque image sinistre. C’est à la Crosse que j’aperçus pour la première fois de véritables Indiens; quatre hommes drapés dans de longues couvertures de laine rouge, une femme enveloppée d’un manteau gris et un enfant demi-nu se tenaient au bord du fleuve, autour d’un grand feu de bois. Les hommes étaient tête nue; leur chevelure noire, épaisse, pareille à des paquets de crin en désordre, flottait librement au vent et couvrait presque leurs sombres visages. A côté d’eux, des avirons et des rames gisaient à terre; de temps en temps, ils jetaient dans le feu quelques morceaux de bois, et le groupe frileux s’enveloppait d’un nuage plus noir et plus agité. A quelque distance, des bateaux à vapeur élevaient leurs blancs étages superposés au-dessus du miroir du fleuve. J’avais tout ensemble devant moi les anciens maîtres du Mississipi et ses maîtres actuels. La fumée du feu allumé par les Indiens montait dans le ciel à côté des fumées vomies par ces machines puissantes qui conduisent
aujourd’hui le voyageur depuis l’embouchure du Mississipi jusqu’aux abords du lac Supérieur. Toute l’histoire de l’Américpie n’était-ellc pas écrite dans ce tableau?