‹ les etatsunis pendant la guerreChapitre 14 sur 38 · L’INVASION DU MISSOURI. — SAINT-LOLIS · texte numérisé non relu

L’INVASION DU MISSOURI. — SAINT-LOLIS

torsade à petits glands où brillent quelques brins dorés s’asseoit à une table, et dépouille avec solennité une correspondance que le train du chemin de fer vient de lui apporter. Le maître d’hôtel m’annonce qu’on ne peut me donner à souper, parce qu’il est plus de onze heures. Il semble étonné que j’insiste, ayant grand’faim, pour obtenir du moins un morceau de pain : les voyageurs américains ont en pareil cas une sorte de résignation et d’indifférence passive qui m’a toujours étonné chez un peuple libre, si volontaire, si ennemi de toute entrave. Hommes et femmes acceptent sans mot dire les petites misères du voyage avec un fatalisme où se mêle quelque dédain. Les compagnies de chemin de fer ont singulièrement abusé de cette patience; je ne crois pas m’être jamais trouvé dans un train qui arrivât à destination à l’heure indiquée. Jamais pourtant on ne lit dans les journaux des États-Unis ces réclamations qu’à tout propos les Anglais adressent aux leurs : l’ennui passé, l’Américain a hâte de l’oublier.

Placé à la limite des États libres et des États à esclaves, le Missouri, où se rencontrent les deux plus grands fleuves du continent américain, devait nécessairement devenir un des champs de bataille de la guerre civile, — champ de bataille excentrique, placé loin des provinces où devait se porter l’eflbrt principal des combattants, mais par là môme condamné à servir de théâtre à des scènes plus désolantes, à des passions plus ardentes, plus farouches, moins sou*

UN ÉTAT frontière.

mises au frein de l’honneur et de la discipline militaire. Au moment des premiers troubles, la plupart des Missouriens ne cachaient point leurs sympathies pour les rebelles. Les partisans de l’Union ne comptaient guère que pour un tiers dans un État que les relations commerciales, les traditions politiques et surtout l’institution de l’esclavage rattachaient par tant de liens à la nouvelle confédération. Après la première élection de M. Lincoln, il ne tint qu’à peu de chose que Saint-Louis et avec cette ville le Missouri tout entier ne fussent perdus pour la cause du Nord. Déjà les partisans "de la révolte s’étaient armés, avaient formé un camp à la porte de Saint-Louis et se préparaient à brusquer une ordonnance de sécession. Quelques unionistes courageux etdévoués organisèrentsilencieusement les forces du parti républicain et recrutèrent surtout des alliés dans la population allemande. Le 10 mai 1861, un peu avant le terme désigné pour la publication de l’ordonnance de sécession, le capitaine Lyon, à la tête d’une poignée de volontaires, se rendit au camp Jackson, y entra sans coup férir, et dispersa ceux qui s’y étaient réunis. Une heure d’audace empêcha une vaste province d’unir sa cause à celle des rebelles, cl épargna peut-être au Nord des années d’efforts et d’immenses sacrifices. A plusieurs reprises, les confédérés essayèrent cependant d’arracher le Missouri à l’Union. Le sang coula dans les rues de Saint-Louis, qui devint le chef-lieu d’une circonscription militaire; plus de quarante mille Missouriens

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s’enrôlèrent dans les armées du Sud. Un ancien gouverneur de l’État, Sterling Price, qui jouissait encore d’un grand prestige, surtout parmi les populations rurales, fut nommé général par Jefferson Davis, et envahit une première fois le Missouri à l’époque où le général Frémont exerçait le commandement à Saint-Louis. L’invasion fut repoussée ; les unionistes, qui avaient fui devant les régiments de Price, purent rentrer dans leurs foyers. Cependant la sécurité ne fut jamais parfaitement rétablie : des bandes armées parcoururent longtemps le pays en tous sens ; la fidélité de ceux mêmes quj • avaient servi la cause fédérale fut mise à l’épreuve, quand ils ne purent plus douter que l’esclavage ne survivrait pas à la guerre civile. Le sentiment unioniste n’avait jamais été tout à fait pur dans le Missouri : chez beaucoup d’habitants il était resté subordonné à leur attachement invétéré à l’institution servile. Plus cette institution fatale semblait près de la ruine , plus obstinés étaient les efforts de ceux qui voulaient encore la sauver. Quelque temps avant l’élection présidentielle de 1864, et pondant que les partisans et les ennemis de l’esclavage étaient partout aux prises , le général Price annonça qu’il allait envahir de nouveau le Missouri : il acheva tranquillement ses préparatifs, fit des enrôlements dans les comtés méridionaux de l’État, et sa troupe atteignit bientôt le chiffre de vingt mille hommes. La 'conscription, l’enrôlement des noirs dans les armées

LAUGEL. Il

UN ÉTAT FRONTIKKE.

de la république, la politique émancipatrice, la longue interruption du commerce du Mississipi, avaient contribué à augmenter le nombre des mécontents, qui n’attendaient qu’un chef pour se déclarer en faveur de la sécession. Le général Rosencranz commandait à Saint-Louis, mais pendant longtemps il ne fit point mine de vouloir gêner les mouvements de Price. Son inaction permit à la cavalerie rebelle de se montrer à Hermann, à très-petite distance de Saint-Louis, sur le chemin de fer du Pacifique, et à Pilot-Knob , qui est également trés-rapproché de cette ville. Le gouvernement avait envoyé Rosencranz à Saint-Louis, bien qu’il eût commis quelques fautes militaires dans le Tennessee : on l’avait choisi en qualité de catholique, pour donner une sorte de gage à ses coreligionnaires allemands de Saint-Louis. Pendant les premières campagnes de la guerre, il avait acquis une grande réputation; les correspondants des journaux s’étaient plu à le représenter comme une sorte de héros chrétien, passant de la prière au combat et du combat à la prière; mais à Saint-Louis comme dans le Tennessee, Rosencranz se montra inférieur à sa tâche. Il permit à Price de traverser à l’aise tout le Missouri : au moment où j’étais à Quincy, le général confédéré avait fait couper les ponts du chemin de fer du Pacifique et dispersé les ouvriers occupés aux travaux de cette ligne, appelée à un si grand avenir et aujourd’hui déjà terminée jusqu’à Warrensburg. Ses maraudeurs parais-

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saient fréquemment sur le chemin de fer d’Hannibal à Saint-Joseph, qui va de la vallée mississipienne à celle du Missouri, Pendant que Price se dirigeait dans la direction du Kansas pour aller frapper un grand coup parmi la population de ce jeune État, tout dévoué à rUnion, des chefs de partisans opéraient autour de lui, notamment deux bandits nommés Bill Anderson et Quantrell, ce dernier déjà célèbre pour avoir, l’année précédente, surpris la ville de Lawrence dans le Kansas, et pour y avoir fait massacrer deux cents personnes désarmées. Anderson et Quantrell avaient des commissions régulières du gouvernement confédéré, mais ils agissaient en véritables voleurs de grand chemin; ils rançonnaient les amis comme les ennemis, et leur nom répandait la terreur sur toute la rive droite du Mississipi.

A Quincy, le fleuve a déjà une grande largeur. La ville est de construction très-récente, mais elle ne peut que grandir rapidement, car elle est située sur l’un des chemins de fer qui scr^'enl aux communications des deux rives du Mississipi. La grande place, plantée d’ormes, est entourée de boutiques où les fermiers de tout le pays voisin viennent faire leurs achats. Le port est encombré de sacs, de barriques, de caisses ; de toutes parts on amène des troupeaux qui montent sur les bateaux à vapeur du fleuve. Ces $teamers ne ressemblent en rien à ceux qu’on voit sur les lacs et sur les rivières d’Europe. Les Américains n’ont point conservé, dans les bateaux qu’ils des-

UN ÉTAT FUOKTIÊRE.

tincnt à la navigation fluviale, les formes des navires qui doivent tenir la mer : le Mississipi, lors des basses eaux, a une très-faible profondeur, et son lit est partout rempli de bancs de sable qui sans cesse changent de place ; aussi le bateau qui de tout temps a été propre à ce grand fleuve est ce que l’on nomme un flat-boat, bateau plat et rectangulaire, qui n’a qu’un très-faible tirant d’eau, et où le fret s’étale sur une grande surface. Le steamer du Mississipi n’est luimôme en réalité qu’un flat-boat à vapeur surmonté d’une maison. Sur le plancher principal, placé un peu au-dessus du niveau de l’eau, on loge les chaudières du côté de l’avant : elles ne sont point ensevelies, comme sur nos bateaux, dans une cale profonde, et, Ja nuit, les portes ouvertes où l’on jette le charbon luisent de loin sur le fleuve comme de grands yeux enflammés. Derrière les générateurs de vapeur est la machine ; les cylindres sont presque toujours horizontaux, et d’immenses bielles horizontales communiquent directement l’impulsion aux manivelles des roues motrices , qui sont fort étroites et logées à l’arrière. Entre la machine et l’extrémité du flat-boat reste un grand espace où s’accumule le fret. Sur le bateau où je m’étais embarqué, on avait entassé des bœufs, des chevaux et des mulets envoyés à l’armée du bas Mississipi. Bien que ce bateau, le Sucket'-State, ne tirât que trois , pieds d’eau, le volume du fleuve était si bas, par suite de longues sécheresses, qu’on avait chargé presque tout le fret sur deux bateaux

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plats ordinaires, allèges attachées à ses flancs. Un escalier conduit de ce que l’on pourrait appeler le rez-de-chaussée du bateau au premier étage, qui n’est qu’un grand salon en forme de couloir tout le long duquel s’ouvrent les portes numérotées des cabines. Celles-ci ont une seconde porte extérieure sur un balcon qui court le long du bateau. Aux heures des repas, le salon intérieur est converti en salle à manger. A l’une des extiémités est un bar où toute la journée on voit préparer des liqueurs de toute espèce, dont le whisky ferme presque toujours l’élément principal. Le salon et les cabines sont recouverts d’un toit plat, enduit de bitume, qui porte un second étage en retrait, et beaucoup plus petit, où sont logés les agents et les officiers du flat-boat. Cet‘ étage est surmonté d’une sorte de petit observatoire carré qui domine tout le navire, et où le pilote se tient h la roue du gouvernail.

Les eaux étaient si basses que l’on dut s’arrêter la première nuit un peu au-dessous d’Hannibal, sur la rive missourienne. On embarqua à la lueur des torches un grand troupeau de bœufs à demi sauvages. Ils n’avançaient qu’à force de cris et de coups sur le plancher de bois qui conduisait au pont. Les matelots noirs, les bouviers, armés d’immenses bâtons, s’agitaient en tous sens : les bœufs effarés poussaient de sourds beuglements ; quelques-uns, pris de terreur, so précipitaient dans le fleuve. On voyait des lueurs courir à travers le bois. L’affreux vacarme dura près de deux

Vti ÉTAT FRONTIÉRK.

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heures, puis tout rentra dans le silence et l’obscurité.

A cette latitude, les nuits sont déjà d’une admirable splendeur, Orion brillait d’un éclat merveilleux; la Grande-Ourse, penchée sur l’horizon, se réflétaitdans le fleuve, et, renversée, paraissait presque aussi brillante. Dans le salon des passagers, les hommes, le cigare à la bouche, se tiennent du côté de l’avant, groupés autour d’un poêle de fer où un nègre vient de temps à autre mettre du charbon. Quelques rôdeurs de rivière à mine sauvage jouent aux cartes ; quelques-uns lisent les derniers journaux de Quincy ou de Saint-Louis, d’autres causent à voix basse, et de temps à autre on entend les noms de Price, de Lincoln, de Mac-Clellan. Il y a là des figures qui ne dépareraient pas les hordes du Missouri : les cheveux incultes, les barbes hérissées, les regards obliques, les habits usés, les chapeaux mous enfoncés sur les yeux, font penser involontairement aux bandits qui suivent Quantrell et Bill Anderson. A l’autre extrémité se tiennent les femmes, les enfants, les hommes qui les accompagnent ou qui sont admis à l’honneur de leur conversation. Les Missouriens réfugiés à bord du bateau à vapeur s’entretiennent des atrocités commises par les guérillas. Je rapporterai seulement un de leurs récits, parce que j’eus l’occasion d’en vérifier l’authenticité à Saint-Louis. Après que le général Price eut quitté la petite ville de Glasgow, Quantrell et Anderson y entrèrent. Anderson, accompagné d’un capitaine, se rendit à la maison d’un vieux proprié-

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taire unioniste très-riche et Irès-respeclé, M. Benjamin Lewis. Il demanda à voir M. Lewis : on lui répondit que celui-ci était sorti, sur quoi il menaça de mettre le feu à la maison. Madame Lewis envoya chercher son mari. Elle avait à ce moment chez elle madame Clark, mère du général confédéré Clark, et M. Yorth, beau-frère du général Price ; mais Anderson ne voulut point écouter leurs supplications. Quand M. Lewis parut, Anderson lui dit : « J’ai entendu parler de vous; vous avez fait plus de mal à notre cause qu’aucun autre homme dans cet État » Là-dessus, il lui demanda tout ce qu’il avait d’argent. M. Lewis apporta environ 1000 dollars, ajoutant que c’était tout ce qui lui restait; mais Anderson ne se déclara point satisfait. Resté seul {ivec M. Lewis (madameLewisétait sortie avec madame Clark etM. Yorth pour chercher de l’argent chez ses voisins et ses amis) il frappa le vieillard à la tête avec la crosse de son pistolet, le renversa, et continua de le frapper à terre avec l’aide de son compagnon. Ils mirent l’un après l’autre le canon de leur revolver dans sa bouche en le menaçant de lâcher la détente. Anderson lui ordonna ensuite de se relever, et continua de le menacer avec son pistolet. Quatre heures se passèrent ainsi, pendant lesquelles le malheureux vieillard resta exposé à la furie d’Anderson. A deux heures du matin, une cousine de M. Lewis arriva et demanda au capitaine qui accompagnait Anderson combien il faudrait donner pour obtenir sa délivrance. Ander-

l)N ÉTAT FRONTIÈRE.

son exigea 6000 dollars : ils lui furent comptés, 5000 en papier et 1000 en or. Alors seulement le bandit consentit à se retirer. Quelques jours après, M. Lewis se réfugiait à Saint-Louis ; son état était encore déplorable : il était couvert de contusions, et l’anxiété qu’il avait éprouvée lorsque, quatre heures durant, il avait été menacé de mort, avait profondément ébranlé sa santé. ,

On m’avait donné pour compagnon de cabine un jeune fermier du Kansas qui conduisait son neveu, un enfant de dix ans, à Saint-Louis. Il lisait assidûment Zfl démoci'atie^ en Amérique de M, de Tocqueville dans la traduction anglaise. L’exemplaire portait la marque de la « bibliothèque publique ^jde Leayenworth. » Sa conversation, m’intéressa vivement. Depuis dix ans établi au Kansas, il avait vu fonder et s’agrandir Leavenworth, qui a aujourd’hui 20 000. bar bitants, Lawrence et, Atchison, qui n’en ont encore que jSOOO. Ces trois.villes sont, les. plus importantes du Kansas, , où la populaticm est surtout disséniiiié£ dans des fermes et de petits villages. Il.n’est pas.upe province où l’amour de rUnion,soit plus énergique et plus passionné. Le Kansas, a connu Ja guerre civiiie avant qu’elle éclatât dans le reste du pays, Là s’alluma l’étincelle qui depuis a tout embrasé. Le souvenir de John Brown y est encore vivant, et la figure héroïque de ce rude fermier qui faisait la guerre avec se^* filSiù la façon des Macchabées est déjà comme enveloppée dans la légende. «Elle marche, l’àme de John Brown

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(fifs soûl is mnrchinq on) ! » dit le refrain de la plus belle chanson tjue la muse de la guerre ait trouvée, chanson qu’on entend presque partout où l’on rencontre un groupe de soldats de l’Union ; elle marche ! mais c’est aux solitudes du Kansas qu’elle a d’abord vu la liberté aux prises avec la tyrannie et qu’elle s’est préparée h la lutte suprême. De l’État du Kansas sont partis depuis le commencement de la guerre 30 000 volontaires; 10 000 fermiers, organisés en milices et habitués à manier les armes, attendaient l’armée de Price, bien déterminés ù défendre leurs champs et leurs foj^ers. Avec 1000 soldats fédéraux commandés par Curtis et en garnison au fort Leavenworth, le Kansas n’avait pas d’autres défenseurs au moment où je descendais le Mississipi.

La fidélité ardente et exaltée de cet État à la cause de l’Union ne s’inspire point de motifs vulgaires, car l’intérêt le relie à peine aujourd’hui aux provinces de l’Atlantique ou même à celles de l’Ouest. Placé sur la rive droite du Mississipi, le Kansas est déjà, qu’on me permette le mot, sur le versant du Pacifique, bien que les montagnes Rocheuses élèvent leur muraille entre son territoire et la rive californienne. Ses communications principales sont ouvertes avec les régions que traversent les grandes chaînes de l’intérieur : pourquoi cnvei’rait-il ses blés dans l’Illinois, qui en regorge? Placé aux confins des pays cultivés, il expédie ses céréales dans le district de Colorado, à Sanla-Fé, aux mines argentifères de Virginia-

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