‹ les etatsunis pendant la guerreChapitre 16 sur 38 · IN ÉTAT FRONTIÈRE · texte numérisé non relu

IN ÉTAT FRONTIÈRE

lages naturels que possède Saint-Louis, maîtresse du plus grand fleuve de l’Amérique du Nord, cette ville aurait tait des progrès bien, plus rapides, si elle n’eût été soumise aux énervantes influences de l’esclavage. Le « compromis du Missouri,» livra à l’institution fatale un pays que sa latitude aurait dû en présener et qui offrait au travail libre un champ d’une admirable fécondité : ce fut le premier triomphe d’une politique envahissante et sans scrupules. Le Sud s’engageait alors à ne réclamer pour l’institution favorite aucun autre , territoire situé au delà du 36” degré de latitude. Comment cette promesse fut tenue, quelle suite d’humiliations pour le Nord, de victoires pour le Sud, les précipita enfin tous deux dans la guerre civile, c’est ce que chacun sait. Pour le Missouri luimême, l’esclavage n’a jamais été qu’un fléau : il en a écarté l’esprit d’entreprise, l’émigration, le génie industriel, Peut-on comparer les forges et les usines à fer du Missouri à celles, de la Pensylvanie? Pourtant le Missouri a, de véritables, montagnes de minerai de fer dans les monts Ozark; les masses métalliques d’Iron-Mountain et de Pilot-Rnob rivalisent pour la qualité avec les célèbres gisements de l’île d’Elbe, de la Suède et de la Norvège, - , ,

La population française de Saint-Louis a été de tout temps etreste.encore aujourd’hui attachée à l’esclavage; à sa fidélité aux anciennes traditions coloniales se mêle jene sais quel dédain instinctif et méfiant pour tout ce qui; passionne les races envahissantes dont .

L’INVASION Dl’ MISSOI P.I. — SAINT-LOI'IS.

elle se trouve enveloppée. C’est, je dois le dire, pour un Français un spectacle douloureux que celui de cette population aimable, riche, estimable, mais, par sa propre faute, presque absolument privée d’inlluence. Tandis que tout marche autour d’elle, elle reste et veut rester stationnaire. Elle ne descend point dans l’arène politique et n’a pas encore fourni à la république un seul homme d’b^tat. Le clergé catholique, très-riche et par ses vertus très-digne de respect, ne laisse guère percer d’autre préoccupation que celle de soustraire les enfants catholiques aux écoles publiques, où l’éducation est gratuite et conserve un caractère tout à fait laïque. Saint-Louis fait involontairement penser à telle ville de province en France à la fois timide et frondeuse, endormie, paresseuse, gouvernée par des gens qu’elle connaît à peine ou qu’elle ne connaît point , insouciante ou ignorante de ses droits municipaux et politiques , contente d’elle-môme sans rien néanmoins attendit d’ellc-môme. Otez-lui de plus la fierté nationale , l’écho des voix lointaines de la capitale, le sentiment obscur et profond de je ne sais quelle puissante solidarité qui sert de ciment à toutes les âmes, l’assurance enfin d’une grande destinée pour la nation : voilà du moins le Saint-Louis des Français. A côté de celui-là se trouve le Saint-Louis des Américains et des Allemands. Il ne paraît pas dans cette grande ville un seul journal français; en revanche on y publie un grand nombre de journaux anglais et allemands.

UN état FRONTIÈRK.

C’est peut-être dans la population germanique qu’il faut chercher les défenseurs les plus exaltés de l’Union, les ennemis les plus résolus de l’esclavage. Moins familiarisés toutefois que les émigrants de race anglosaxonne avec les habitudes de la vie publique, les Allemands apportent encore dans les luttes politiques un enthousiasme trop irréfléchi, une certaine naïveté qui se repaît facilement de phrases creuses, un enjôlement qui s’use dans de misérables personnalités. En flattant leur passion démagogique et leur vanité, quelques meneurs hostiles à M. Lincoln avaient réussi 51 leur faire adopter la candidature du général Frémont au commencement de la campagne présidentielle de 1864, et quand le général se retira de la lice, les radicaux missouriens ne prêtèrent au candidat républicain qu’un appui fort tiède.

Si le radicalisme d’une partie de la population germanique de l’Ouest a pu causer quelques embarras au gouvernement, il est juste de reconnaître que les .\llemands ont montré un vif attachement, un grand dévouement pour leur nouvelle patrie. Ayant compris dès l’origine le caractère et le but de la guerre civile, ils ont épousé la cause de l’Union et de l’émancipation avec une ardeur et une passion dont le contrecoup a été ressenti Jusqu’en Europe parles populations d’outre-Rhin. La part qu’ils ont prise dans la guerre, le courage qu’ils ont déployé sur les champs de bataille, ‘leur hostilité à l’esclavage et au parti démocratique, leur assurent désormais une place

?;iNVASION DU MISSOURI. — SAINT-LOUIS. 105

importante dans la politique des États-Unis. L’esprit anglo-saxon, exclusif, envahissant et jaloux, il faut le dire, habitué à tout vaincre, à tout absorber, devra compter avec cette force qui s’est révélée dans les jours de lutte et de danger. En Californie comme en Missouri, les Allemands se sont trouvés aussi Américains, je dirais presque plus Américains que les Yankees; la guerre civile a signé leurs lettres de grande naturalisation. Les véritables amis des États-Unis ne peuvent que s’en féliciter. 11 y a dans la race germanique des qualités et des éléments qui sont destinés A rajeunir la race anglo-saxonne. La haute culture allemande a encore bien peu de représentants au delà de l’Atlantique, et l’Allemagne n’y envoie guère que les plus ignorants et les plus pauvres de ses enfants ; mais ils portent dans leurs veines et dans leur cerveau les germes mystérieux qui, dans la vieille patrie, ont déjà eu leur plein épanouissement. Dans la patrie nouvelle , ces germes ne resteront pas toujours endormis : à l’audace, à la ténacité, à la roideur anglosaxonne s’alliera quelque chose de neuf, de plus naïf, de plus poétique. Au point de vue même purement physique, on peut attendre quelque chose du mélange des deux races; l’une est trop nerveuse et irritable, l’autre trop rustique et trop épaisse ; mais leur mariage intellectuel portera sans doute les fruits les plus précieux.

La situation du Missouri n’était, au moment où je m’y trouvais, rien moins que satisfaisante ; depuis la

UN f.TAT FRONTiftRF.

prise de ‘NVisksburg, les canonnières fédérales circulaient librement sur tout le Mississipi, mais les relations commerciales entre Saint-Louis e1 la Nouvelle- Orléans étaient à peu près interrompues; les transports de l’armée continuaient seuls à donner un reste d’animation au fleuve; les guérillas tiraient encore fréquemment sur tes bateaux à vapeur et ôtaient tou le' sécurité aux voyageurs. La violence des partis était extrême ; les démocrates reprochaient à M. Lincoln sa politique émancipatrice, et leur candidat aux fonctions de gouverneur de l’État n’était autre qu’un cousin germain de Sterling Price, qui par deux fois avait envahi la province. Ce cousin, du nom de Price aussi, était en 1860 resté fidèle à l’Union, et RI. Lincoln, pour l’en récompenser en môme temps que pour donner un témoignage de ses dispositions conciliatrices, l’avait nommé d’emblée brigadier, général dans l’armée des volontaires. Cela n’empêchait point, au mois d’octobre 186^i, le brigadier Price de soutenir la candidature de Mac-Clellan, et dans une assemblée populaire il osait déclarer que, si M. Lincoln était réélu, le Missouri aurait à examiner s’il ne serait pas conforme à ses intérêts d’unir sa destinée à celle des États de la nouvelle confédération. D’autre part, les républicains se croyaient abandonnés, presque trahis par le gouvernement; ils reprochaient à M. Lincoln les moindres complaisances pour les démocrates ; ils avaient obtenu dans une convention l’abolition graduelle de l’esclavage.

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