UNE VISITE A L'ARMÉE DU POTOMAC
privilégiée; elle couvre aussi de son égide retrempée la race longtemps opprimée et vouée à la plus cruelle servitude. L’imagination des Cassandres politiques s’est surtout complu à grossir les dangers qui naissaient des gigantesques armements des États-Unis, et pour les institutions libres, et pour la paix du monde. Le pouvoir exécutif aurait-il assez de vertu pour ne point user, dans ses propres intérêts, de la force nouvelle que les circonstances mettaient à sa disposition? Ne se trouverait-il point quelque chef heureux et hardi, qui conduirait son armée au Capitole, et qui dicterait les termes de la paix? Les hostilités terminées, ces milliers d’hommes, habitués à la vie des camps et au désordre de la guerre, ces généraux, encore enivrés par l’ardeur des combats et par les fumées de la victoire, consentiraient-ils à rentrer dans l’obscurité silencieuse de la vie privée? Pénétrée du sentiment de sa force, comme un lutteur encore pantelant, la république n’éprouverait-elle pas invinciblement le désir d’user de ses armes nouvelles, et de punir les nations qui avaient douté de son courage? Il était naturel de poser ces questions; il était imprudent d’yjépondre à l’avance. Les précédents de l’histoire ne sont point facilement applicables à une nation où presque tout est nouveau; jusqu’à présent, toutes les fois que de grandes commotions civiles ont agité une nation, les armées ont survécu aux révolutions, et, le plus souvent, c’est leur épée qui a tranché les nœuds serrés par la discorde. Pendant les
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époques de trouble où tout s’ébranle, les armées, liées par la discipline, groupées autour de quelque chef en qui se résument les passions dominantes du moment, deviennent facilement les instruments de grandes révolutions politiques. Qui ne connaît le rôle joué dans Thistoire par l’armée de César, par l’armée de Cromwell, par l’armée de Napoléon? Quelle n’a pas été leur influence sur les fortunes de Rome, de r.\nglelerre, de la France? Ces masses disciplinées, en qui s’incarne une même volonté, font à certains moments plier tous les obstacles, et tracent un sillon qui ne peut plus s’effacer. Qu’a-t-on vu, au contraire, aux États-Unis? D’immenses armées combattant pendant quatre années, s’exerçant au grand art de la guerre par les revers autant que par les victoires, et ne cessant pas un moment d’être l’instrument docile du pouvoir exécutif ; encore ces armées n’étaient point composées de soldats de profession, se battant par métier, et dès longtemps accoutumés à l’obéissance; elles étaient formées presque entièrement de volontaires, qui, dans les camps, suivaient encore toutes les péripéties de la vie publique , qui conservaient sous le drapeau l’esprit de parti et les droits du citoyen. Au lendemain de la victoire non plus que pendant la lutte, les armées américaines n’ont jeté leur épée dans la balance politique ; les héros de tant de batailles sont rentrés tranquillement dans l’ombre domestique, comme ces rois de théâtre qui pendant quelques heures ont porté la couronne. Celte force,
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devenue irrésistible, qui s’était si lentement, si péniblement agrégée, s’est décomposée sans aucun effort. Spectacle étrange autant que nouveau, qui étonne à bon droit le monde, et qui ne saurait être regardé de trop près.
C’est au mois de janvier 1865 que je visitai l’armée du général Grant, devant Richmond et Pétersburg; depuis longtemps déjà l’attention s’est détournée des champs de bataille de la Virginie; aussi voudrais-je moins parler d’opérations militaires que faire connaître la composition de l’armée américaine, ses mœurs, son esprit, la façon dont s’était opéré le mélange de lapetite armée régulière antérieure à la guerre et de tant de milliers de soldats improvisés; la part qui revient à ces deux éléments, si différents, et pourtant également nécessaires. Ce que j’ai vu, ce que j’ai entendu a laissé dans mon esprit une triple impression : les États-Unis, bien qu’ayant fait la grande guerre, ne deviendront point une puissance militaire. Ils conserveront toujours une armée permanente, peu nombreuse, mais fortement constituée et soumise à la plus stricte discipline. Cette armée permanente ne fera courir aucun péril aux libertés de la nation.
Je quittai Washington le 15 janvier pour me rendre à City-Point, le quartier général de l’armée fédérale, muni d’une passe que le président Lincoln m’avait donnée, et que je conserve précieusement, car elle est entièrement écrite de sa main. Je trouvai le quai d’embarquement, sur le Potomac, occupé par un
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poste de soldats. Je présente ma passe, et monte sur le bateau à vapeur avec un grand nombre de soldats, d’officiers de tout rang, de civilians, payeurs, traitants, fournisseurs de l’armée. On oblige tous ceux qui ne portent point l’uniforme à déposer leurs bagages dans une chambre de l’étage inférieur du steamer ; cette précaution rigoureuse est prise contre les incendiaires, qui, à plusieurs reprises, ont apporté des matières inflammables à bord des transports de l’armée. Un factionnaire est à la porte du bureau des bagages; un autre au bas de l’escalier qui conduit au premier. Les soldats et les sous-offlciers s’installent à l’étage inférieur; les officiers montent au salon, grand couloir bordé par les cabines. Le bateau se met en' • mouvement, et déchire les minces croûtes de glace qui bordent la rive; on passe devant les grands bâtiments de l’arsenal, les vastes cours où gisent silencieusement les noirs canons de toute forme et de tout calibre, les piles de boulets, les mortiers béants; un peu plus loin, devant le dépôt des foins, entouré d’une flottille de schooners, dont le pont se recouvre de meules immenses.
Vu de loin, Washington a un aspect fort imposant : au-dessus du grand fleuve, pareil à un ruban d’argent, et des lignes horizontales des grands édifices publics, monte le dôme hardi du Capitole; le soleil joue sur son marbre luisant. Aux bornes de la large vallée, les collines du Maryland tracent leurs lignes violettes et ondulées : une lumière fine et transparente
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baigne ce tableau, [qui a une ampleur surprenante. De distance en distance, les hauteurs qui bordent le Potomac se couronnent de forts, si bien défdés, qu’on les reconnaîtrait à peine, si la terre n’était fraî> chement remuée et dépouillée de gazon sur les talus. Tout autour, les arbres ont été coupés, et les bois n’ont été respectés que sur les pentes inférieures qui se lient au fond de la vallée. A. tout moment nous croisons d’autres bateaux ; tout ce qui peut flotter à vapeur a été mis en réquisition, jusqu’à de vieux bateaux-bacs, larges et écrasés, sans poupe ni proue.
Sur les collines d’Arlington j’aperçois la maison du général Lee, entourée d’un beau parc. Cette propi iété a appartenu autrefois à madame Washington . La maison, abandonnée par Lee, est encore à peu près dans le môme état qu’au commencement de ce siècle. Je l’avais visitée quelques jours auparavant. Dans l’antiphambre, restent quelques mauvaises peintures représentant des épisodes de la guerre de l’indépendance : la maison est délabrée, mais on n’a touché ni aux vieux meubles de bois, ni aux portraits de famille.
Le portique, qu’on aperçoit du fleuve parmi les cèdres et les pins, est aussi* prétentieux que s’il couvrait un grand édifice : d’énormes colonnes de brique, peintes de plâtre blanc, soutiennent un lourd fronton triangulaire. Palais de loin, masure de près : c’est bien le symbole de la société du Sud, demibarbare et demi-civilisée*
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Nous nous mrôtons un moment à Aloxandna, petile ville sale et dilapidée : on embarque des soldats convalescents qui retournent à l’armée. Sur le quai s’agitent en tous sens les ouvriers du port, presque tous noirs, vêtus de pantalons et de vestes militaires usés, coiffés de képis déformés ou de chapeaux mous qui n’ont plus rien delà forme d’ordonnance. Les soldats déroulent les toiles cirées qui enveloppent leurs sacs, et quij suivant les circonstances, servent de manteau, de lente ou de lit. Ils étendent leurs couvertures de laine sur ces toiles et, la tête appuyée sur leurs sacs, se préparent de bopne heure au sommeil. Le Poloniac, ridé par une fraîche brise, se colore des plus beaux tons crépusculaires. L’eau fendue par l’avant a des couleurs mauves d’une douceur inouïe, et sur le fo^d trouble et jaunâtre du fleuve, en ce moment très%rossi, les ombres allongées de quelques bateaux légers dessinent de longues taches d’azur. On repart, et nous glissons devant les hauteurs de Mount-Vernon, la retraite favorite de Washington. J’aperçois un moment les murs blancs derrière les branches des arbres qui couvrent tout le promontoire.
Au delà d’Alc.xandria, le clerk se met à son bureau et vend les billets de (xibine. Les officiers en obtiennent lespremiers, mais je remarque que tous les rangs sont mêlés au guichet; le lieutenant ne se fait aucun scrupule depasseravanlun capitaine ou un colonel. Un jeune colonel de l’État de New-York avec lequel j’ai lié connaissance a la complaisance de prendre une
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cabine pour moi, sans quoi je courais risque de passer la nuit sur un fauteuil du salon en compagnie de quelques autres civiliens. Après quatre ans de guerre, les ofticiers conservent encore, quand ils ne sont point de service, toutes les habitudes de la vie civile ; je remarque qu'ils ne se parlent point quand ils ne se connaissent pas déjà, qu’ils se présentent les uns aux autres, comme ils feraient dans un salon. Le jeune colonel qui m’a pris sous sa protection a conservé sous l’uniforme toutes les allures du gentleman anglais ; presque tous scs compagnons de voyage, qui reviennent de congé, sont comme lui assez silencieux: ils appartiennent h des classes si diverses (qu’ils ne se recherchent pas beaucoup les uns les autres. Que do types différents! Voici un officier du génie allemand, h tête carrée et fortes moustaches grises ; il a été un des meneurs du mouvement révolutionnaire en Hesse- Darmstadt en 18à8, et depuis, où le hasard ne l’a-t-il pas mené? en Missouri, en Californie; aujourd’hui à l’armée, il a déjà changé,d’armc deux fois; il se plaint de la jalousie des Yankees. « Quand on a besoin de nous, on nous flatte; quand nous avons fini, nous ne sommes plus que les maudits Allemands {damned Dutchmen)\ «Aussi pourquoi laisse-t-on simple lieutenant un otlicier qui est l’aîné de Sigel, nommé d’emblée général? Un peu plus loin, on reconnaît au liséré double de son pantalon (les volontaires ont le liséré simple) un major des réguliers. Celui-ci parle de la guerre en homme du métier ; il se moque des
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généraux tombés du ciel (heavenborn) qui ne sortent point de Westpoint ; il m’invite à aller avec lui faire une promenade dans le fort Hell, ainsi nommé parce qu’on y fait souvent un feu d’enfer. Major dans un régiment d’infanterie régulière, il me raconte que le colonel, le lieutenant-colonel, trois majors et quatre capitaines de son régiment sont devenus généraux dans l’armée des volontaires. Cela ne les empêche point de conserver dans l’armée régulière leur ancien grade; quand un corps de volontaires est dissous, tel otticier quia commande à des milliers d’hommes peut SC retrouver ii la tète d’une compagnie. Parmi nos officiers, j’observe les ligures pensives de jeunes gens qui sans doute pensent tristement à leurs mères, à leurs sœurs, à leurs fiancées qu’ils viennent de quitter; d’autres, à la tête maigrie, jaune, usée, portant les cheveux et la barbe presque incultes, sont de véritables Yankees, tout faits de nerfs, gens infatigables, qui vivent de rien, soutenus par un feu intérieur qui se montre seulement par éclairs dans leurç yeux clairs et inquisiteurs. Dans toute cette foule, aucun sentiment visible de la hiérarchie. Au moment des repas, on se presse sans ordre dans la salle à manger et chacun prend la place qui lui convient. On ne distingue les grades qu’en étudiant les divers ornements des pattes qui remplacent l’épaulette sur les tuniques bleues toutes semblables.
Nous arrivons vers le soir à l’embouchure du Potomac; le pilote aperçoit un grand feu; tout le monde
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