‹ les etatsunis pendant la guerreChapitre 27 sur 38 · AS · texte numérisé non relu

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court à l’avant. On se livre à raille conjectures, c’est sans doute un steamer incendié. Le bateau hâte sa marche, mais quand nous arrivons plus près, on découvre que la grande flamme rouge sort d’une simple maison de pêcheur abandonnée. L’incendie a perdu immédiatement tout charme et je reste seul à regarder la tache de feu lointaine et le panache noir que le vent courbe et rejette sur le fleuve. Nous descendons pendant la nuit l’immense golfe delaChesapeake,et je ne me réveille qu’à peu de distance du fort Monroë, placé, comme une sentinelle de pierre, à l’extrême pointe de la péninsule virginienne. J’aperçois sur la droite un long cordon de sable qui luit au soleil: au second plan s’étend la ligne ondulée des forêts de pins. Les lourdes murailles de l’immense forteresse, la plus importante de toute cette côte, dominent l’entrée de la belle rade de Hampton-Roads : sur toutes tes courtines, et les bastions s’ouvrent les trous noirs des casemates. Au haut des murailles se pressent les noirs canons de quinze pouces: en face du fort Monroë, on travaille à finir un autre fort, plus petit, qui couvre l’ilot des Rip-Raps, pour défendre plus complètement l’entrée des Hampton-Roads et l’accès du James. Quelques vaisseaux seulement étaient en rade, et leur fine silhouette se dorait dans la lumière matinale. La flotte de l’amiral Porter avait pris la mer quelques jours auparavant pour retourner devant Wilmington ; il ne restait que des transports, des barques et des navires légers. Arrivée au quai,

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nous recevons la nouvelle que la deuxième attaque contre Wilmington a réussi ; les troupes de débarquement, commandées par le général Terry, ont fait l’assaut du fort Fisher et s’en sont emparées après plusieurs heures de lutte acharnée. Nos officiers, nos soldats se félicitent de ce beau triomphe : une frégate et un transport de l’État se pavoisent, et l’on salue de hourrahs les flammes légères qui s’agitent gaiement sur le ciel bleu. Après un arrêt de quinze minutes au fort Monroë, nous entrons dans la gigantesque rade de Hampton-Roads; toutes les flottes du monde pourraient y trouver un asile et s’y remuer à l’aise. Derrière la forteresse se voit la masse blanche et élevée d’un hôpital militaire; les maisons de la petite ville semblent sortir de l’eau : bientôt l’horizon s’enferme entre de longs cordons sableux, derrière lesquels se montrent les forêts de pins de la péninsule virginienne d’un côté, de l’autre de la côte de Norfolk. En avançant dans la rade, on aperçoit, sur la grève du bord, le squelette du vaisseau Congress, que le célèbre Merrimac a coulé la veille de sa lutte avec le Monitor. Un peu plus loin sont les restes usés, rongés par l’eau, du Cumberland , qui succomba dans le même combat. Cette belle frégate, éventrée par l’éperon du Mei'rimac, coula lenlement avec tout son équipage, en lâchant des bordées jusqu’à ce que ses canons fussent à fleur d’eau. Un peu au delà, sortent de l’eau les mâts inclinés de la Florida, un corsaire confédéré que le capitaine Collins a clé

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prendre dans le port de Ri o-de- Janeiro. Amen^'C dans la rade de Hampton-Roads, la Florida, qui avait déjà une voie d’eau, eut une collision avec un bateautransport et coula immédiatement.

Nous arrivons en face de Newport-News : il y reste encore un petit poste militaire et quelques constructions en bois. Un corps d’armée y fut longtemps campé, quand le général Wool commandait au fort Monroë : quelques petits combats furent livrés dans les environs, mais la fièvre y a tué plus d’bommcs que les boulets. On voit briller les pierres blanches d’un cimetière, sur les sables du rivage, abritées seulement par quelques pins de Virginie. Bien qu’au

mois de janvier, l’air est doux ; les pins de Virginie,

au tronc élancé, à la cime touffue et arrondie, rappellent les beaux pins d’Italie. Je ressens une impression nouvelle sur le James, large et paresseux, dont les eaux jaunes et limoneuses coulent entre des rives désertes et partout boisées ; la monotonie des grandes forêts de pins s’harmonise avec l’immense largeur du fleuve. A tout moment nous rencontrons quelque transport qui monte ou redescend le James; leurs balcons de bois sont couverts de soldats ; il n’est pas un coin du navire où l’on n’aperçoive les capotes bleues. Sur la dunette d’un transport, une musique de régiment est occupée à jouer; les steamers se croisent si promptement que l’on n’entend qu’un moment les joyeux éclats du cuivre, mêlés aux hourrabs dont se saluent les soldats; sous le soleil

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fl’hiver, le fleuve a encore un air de fôte : les rayons obliques jouent dans les petites rides que le vent soulève sur les eaux orangées. Les droites colonnes des pins semblent sortir de l’eau; çà et là la ligne jaune de quelque retranchement abandonné marque plus nettement le bord des plaines d’alluvion où croissent les hautes forêts. Les parties les plus basses et les plus marécageuses sont favorables aux cyprès; leurs racines trempent dans l’eau et parfois chaque tronc reste isolé sur une petite île, comme sur un piédestal. Ces beaux arbres sont de très-haute taille, et leur tronc puissant pousse horizontalement des branches robustes et très-épaisses. De distance en distance on aperçoit les pilotis délabrés de quelque quai d’embarcation, voisin d’une plantation abandonnée. A quelque distance (les grandes maisons d’habitation, la plupart blanchies à la chaux, j’aperçois les petites cases (les nègres On voit bien que la guerre n’a pas été cruelle sur ces rives : on n’a jamais brûlé les maisons lors même que leurs propriétaires étaient dans l’armée rebelle. Ces plantations, isolées de loin en loin le long du fleuve, produisaient en abondance, avant la guerre, du blé de qualité supérieure: on n’y cultivait presque pas de coton. On m’en montre une dont la maison d’habitation, placée presque sur le fleuve, a été bâtie il y a deux siècles avec des briques apportées d’Angleterre. Je vois sortir d’une autre maison une vieille négresse qui descend les pentes de la rive et vient puiser de l’eau dans le James. C’est le seul

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ôtre vivant qui frappe ma vue sur ces belles rives virginiennes.

Le steamer, pendant ce temps, est aussi animé qu’un camp. Je vais me mêler aux soldats pour écouter leurs conversations ; avec la permission du capitaine, un land agent (agent-foncier) vient leur faire un discours et leur explique au long le Homestead bill, loi que le congrès a faite pour donner des terres aux soldats à la fm de la guerre. En versant 16 dollars à l’État sur sa paye, chacun peut s’assurer à l’expiration de son service la propriété d’un lot de <50 acres sur le territoire de la confédération: en cas de mort sur le champ de bataille, la propriété de ce terrain passe à ses héritiers. L’agent se charge, moyennant une rémunération de U dollars, de choisir les lots pour les soldats qui l’acceptent pour mandataire, de régulariser leurs titres de propriété et de les transmettre à leur famille. Sur le vu de sa commission signée du ministre de la guerre, quelques soldats consentent à signer les papiers qu’il leur présente et à lui verser la somme de vingt dollars. La paye d’un simple soldat est de treize dollars par mois ; mais un assez petit nombre d’entre eux se laisse persuader par l’agent : la plupart ont déjà des fermes, etpréfôrent envoyer leur paye à leur famille. Malgré toutes les explications, il semble rester aussi un peu d’incrédulité dans beaucoup d’esprits. La loi offre de si grands avantages aux volontaires, qu’ils sont tentés de n’y pas croire. Le hasard ne devient-il pas

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d’ailleurs le seul guide du soldat ? Celui que la mort menace à tout moment ne pense pas volonliersà l’avenir.

Sur une falaise de limon sableux se dessine le fort Powhattan, dont la gorge est tournée vers le fleuve. A l’intérieur du fort on voit des tentes, de petites maisonnettes en bois, un grand mât surmonté de la flamme étoilée. Autour des ouvrages, qui sont en terre et revêtus à l’intérieur de troncs de pins, sont couchés les abatis, enchevêtrement de branches hérissées qui couvre tous les glacis. Le fort Powhattan domine entièrement une plaine basse, située sur la rive gauche du James ; c’est sur ce terrain marécageux, couvert de joncs et d’herbes dures, qu’arriva l’armée du général Grant, après la campagne del86â, marquée par les sanglantes étapes de Wilderness, de Spottsylvania et de Cold-IIarbor. Dans sa marche du Rapidan au James, Grant, combattant presque chaque jour, et essayant en vain de tourner ou de détruire les forces de Lee, protégées par les forêts et par la configuration du terrain, avait vu son armée diminuer d’au moins 70 OüO hommes par les combats et les marches forcées. On aperçoit encore sur la rive du fleuve la route de bois (les Américains nomment ces chemins, improvisés en mettant des troncs d’arbre côte à cote, chemins Corduroy) qui fut construite pour les transports de l’armée. Les ponts furent jetés un peu au-dessous du fort Powhattan, et c’est de ce point que les divers corps se dirigèrent vers Petersburg. En voyant ce large fleuve libre de-

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puis le fort Monroô jusqu’au fort Darling, placé en avant de Richmond, et sans cesse parcouru par les canonnières fédérales, on ne peut s’empêcher de se demander pourquoi le général Grant n’a point transporté directement ses troupes par eau au sud de Petersburg et de Richmond, si c’est de ce côté qu’il voulait diriger son attaque sur ces villes. Pourquoi ne point profiter du premier coup des avantages que procurait aux fédéraux la possession incontestée des voies de communication fluviatiles? A quoi servaitil de laisser tant de victimes inutiles dans les forêts et sur les roules du nord de la Virginie? A cela on peut répondre qu’à la guerre, un général en chef est obligé de se guider souvent par des considérations politiques en même temps que par des considérations militaires. En se portant de suite au sud de Richmond sur le James-river, le général Grant aurait eu l’air de recommencer la première campagne virginicnne du général Mac-Clellan; campagne dont le plan était excellent, mais qui avait eu le tort d’aboutir à un échec en laissant libres toutes les routes du nord de la Vir^ ginie. S’il n’avait d’abord porté à son adversaire des coups redoublés pour le metlrc hors d’étatde prendre une offensive soudaine, il laissait naître des inquiétudes nouvelles sur le sort de Washington. Le général Grant enfin espérait bien qu’une heureuse bataille lui livrerait Richmond, et il ne se replia sur le James-river pour commencer la lente guerre des sièges que parce qu’il n’avait pu obtenir la victoire que la' for-

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lune refusa h son imloraptablc énergie et au courage de scs troupes.

Au delà du fort Powhattan, j’aperçois encore quelques plantations abandonnées; dans le nombre est la maison Harrison, que l’armée de Mac-Clellan a respectée. Uarrison’s Landing resta pendant deux mois le quartier général du commandant de l’armée du Potomac, après qu’il se trouva contraint de traverser les marécages du Chickahominy pour venir mettre son armée, décimée par des opérations aussi stériles que sanglantes, sous la protection des canonnières fédérales. Le terrain dénudé montre encore les traces des campements où l’armée du Potomac resta enfermée jusqu’au moment où elle fut rappelée à Washington pour repousser la première invasion du Maryland. Tout auprès, un gunboat était à l’ancre : je n’ai jamais contemplé sans une sorte de respect ces canonnières grises, armées de leurs lourds canons, qui ont joué un si grand rôle dans la guerre. Grâce à quelques-uns de ces bateaux qui faisaient en quelque sorte la police du fleuve, la navigation du James était aussi sûre que celle de l’Ohio.

Voici enfin City-Point, placé au confluent du James et de l’Appomatox. Une forêt de mâts l’annonce de loin : le steamer ralenti approche au milieu d’une flotte de schooners, de transports, de remorqueurs. Tout le long des quais s’élèvent des magasins de bois, et derrière s’allonge le chemin de fer que l’armée fédérale a construit pour avoir des communications

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plus rapides. La guerre a dorme une animation extraordinaire à un lieu autrefois presque inhabité, bien que sa position au confluent de deux belles rivières semble le désigner pour un établissement important. Je descends de bateau, montre ma passe et me dirige vers le quartier général, qui, placé au sommet d’une sorte de petite falaise, domine le port et se reconnaît au pavillon étoilé flottant au sommet d’un grand mût. Je suis un chemin à peine tracé, tout défoncé par les voitures et les chevaux, et me trouve parmi les tentes et les abris de bois qui recouvrent le plateau. Au milieu d’un bouquet de cèdres et de pins, j’arrive à la petite i)!ace d’armes quadrangulaire entourée par les maisonnettes du quartier général. Celle du commandant en chef est un simple lof/house, tout semblable à ceux que j’ai vus dans les forêts de l’Ouest : elle est à peine plus grande que celle de ses officiers; la plupart des loghouses n’ont point de toit et sont simplement recouvertes de toile. Un soldat me conduit à \ office^ petite maison carrée qui ne renferme qu’une pièce où, pendant la journée, se tiennent les officiers de l’état-major. Je suis reçu par l’im d’eux, le colonel Bowers, qui s’occupe immédiatement de m’assurer un gîte dans une des maisons-tentes du quartier général. En attendant l’heure du diner, je vais me promener au hasard : derrière les maisons de bois du quartier général est une grande maison d’habitation que le général Grant a abandonnée au quartier-maître. Dans le jardin,

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aujourd’hui dévasté, on voit encore quelques magnolias en pleine terre et des tulipiers. Du sommet de la petite falaise qui domine le James je contemple tout le pays avoisinant. ^

Au confluent de l’Appomatox et du James avance, comme un cap, la pointe dite de Bermuda Hundrcd. Le James la contourne, et sa large nappe est couverte d’une flottille animée de steamers et de transports. Le long du quai, je vois sortir des schooners éventrés, les caisses, les barils, les sacs qui sont ensuite chargés sur te chemin de fer et portés aux diverses stations jusqu’à l’extrême gauche de l’armée, encore dite du Potomac. Les transports de l’armée du James qui occupe la pointe de Bermuda et la rive gauche du James .se font par eau, et sans cesse on voit aller et venir des bateaux dans cette direction. Tout en face de City-Point, de l’autre côté du fleuve, fuit un terrain bas, entièrement couvert de pins : dans la lumière du soir, leur verdure paraît plus grise entre l’orange rosée du fleuve et le pàle azur du ciel. Entre la pointe de Bermuda et cette plaine serpente le fleuve, et les fumées de quelques steamers, en rampantau-dessus des lignes de verdure, marquent ses sinuosités les plus lointaines. Sur la rive droite s’élèvent tout au loin quelques hauteurs qui tracent des rubans bleuâtres à l’horizon. Sur ces collines, voisines de Bichmond, campe l’extrême droite de l’armée.

City-Point est placé au bord d’un vaste plateau boisé

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comme le reste du pays, faiblement ondulé et traversé par les plis marécageux de quelques ruisseaux. De beaux cèdres , des pins magnifiques au tronc élancé et au feuillage en parasol, des junipers, des arbustes à baies rouges, semblables à de gigantesques bouquets, montrent encore ce que ce lieu charmant devait être avant que la guerre n’y apportât la dévastation que partout elle traîne après elle. Je cheminai longtemps à travers les camps; tous les régiments avaient déjà achevé leurs quartiers d’hiver. L’été, on couche sur la dure ou sous la tente. L’hiver, les soldats construisent de petits loghouses, auxquels les toiles de la tente servent de toit. Les murs de ces maisonnettes sont faits de bois non équarris; chacune a sa cheminée en bois noyé dans du pisé; au haut delà cheminée se dresse souvent un tonnelet percé qui lui donne un peu plus de hauteur et par conséquent un meilleur tirage. Les portes sont faites d’ordinaire avec les débris des caisses à biscuit. A l’intérieur, quatre hommes couchent sur des planches élevées un peu au-dessus du sol sur des tasseaux. Pour qui n’est point soldat, un camp est un assez triste spectacle : des hommes vivant sur la terre comme des animaux, dans la boue, sous la pluie qui traverse les tentes, dans l’âcre et épaisse fumée des feux de bois. Les camps sont des villages sauvages et primitifs; ils font penser aux tribus sans nom, sans histoire, qui vivaient jadis dans les forêts : et ce sont pourtant leurs habitants qui écrivent l’histoire. Ce triste appa- LAUGEL. 15

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rcil, ces toiles salies, pourries, ces habits usés par la boue, ces voitures dont chaque mouvement est un cahot, ces mulets efllanqués, ces chevaux amaigris, tout cela sert d’enveloppe sordide à la force humaine organisée.

Les premiers soldats que j’aperçus à City-Point étaient des noirs : leur régiment était à la parade (1). La musique était composée uniquement de jeunes

(1) L'État ilu Massachusetts recruta les premiers régiments de noirs ; cet exemple fut bientôt suivi par Rhode-Island, la Pensylvanie, New-York et Ohio : le gouvernement créa plus tard un grand nombre de régiments qui portaient le nom de United States Coloured Troops. Les officiers de ces derniers régiments, qui formaient une sorte d’armée régulière noire, étaient nommés, à la suite d’examens, par le ministre de la guerre. Ils furent choisis avec beaucoup de soin, car de leur conduite devait dépendre en grande partie le succès de l’expérience qui fut tentée quand on arma les noirs. Il y avait dix de ces régiments dans l’armée du James : le général Butler, qui commanda longtemps cette armée, est un de ceux qui concoururent le plus activement à l’organisation d’une armée noire. Le 20 octobre 1804, d’après les documents officiels publiés par le ministère de la guerre, il y avait 140 régiments noirs sous les armes, comprenant 101 950 hommes qui se décomposaient ainsi :

12 régiments d'artillerie 12 226

8 batteries d’artillerie légère 853

0 régiments de cavalerie 5 605

121 régiments d’infanterie 83 286

Total. . 101 950 hommes.

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nègres d’une quinzaine d’années, qui portaient sur la tète une toque avec un long gland vert. Ils jouaient

du tambour et du fifre avec un entrain étourdissant.

Le régiment fit l’exercice avec assez de précision, puis SC forma par compagnies pour défiler et rentrer au camp. Les officiers étaient sans exception blancs : les sous-officiers tous nègres. J’ai entendu dire souvent que tous les noirs se ressemblent : il faut en voir un régiment pour perdre cette illusion. Que de nuances et de types divers I Certaines têtes ont encore l’expression bestiale, les lèvres massives, les mâchoires allongées : chez d’autres la laideur est comme ennoblie par une physionomie franche et courageuse ; d’autres enfin ont une véritable beauté mâle, bronzée, étrange. Toute la plaine retentissait des rumeurs confuses et entremêlées des mu*siques militaires : les ombres commençaient à descendre et l’on voyait de tous les camps monter les fumées plus épaisses du soir. Tout lieu habité, ne fût-ce que peu de temps, par une armée devient une sorte d’immense Champ de Mars, sans culture, sans prairies, sans fleurs, une lande défoncée, ravinée, nue et stérile. A tout moment passait quelque cavalier enveloppé de son manteau bleu qui traversait au lourd galop de son cheval les grands espaces qui séparaient les campements. Je me sentais pour la première fois au milieu d’une armée, perdu dans cette foule où les volontés et les vies ne comptent plus pour rien. Je venais de quitter Washington et

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il me semblait que j’avais été porte sans transition loin de toute civilisation. Qu’étais-je venu faire, inutile témoin, au milieu de ces scènes nouvelles? Tout m’apparaissait comme un rôvc, ces noirs armés et vêtus d’uniformes, les co?v'als des mulets, dont les toits légers étaient recouverts d’énormes branches arrachées à des pins, tous ces petits villages sans nom épars dans la vaste plaine, les longues files de chevaux au piquet, ce paysage enfin où la nature n’était plus rien et où l’homme était partout. Je revins lentement sur mes pas et retrouvai bientôt l’avenue de beaux cèdres que la hache avait en partie épargnée et qui conduisait au quartiergénéral. Je dînai avec les officiers de l’état-major: dîner court, frugal et silencieux. On ne buvait que de l’eau h la table du général Grant, qui donnait ainsi un exemple salutaire à une armée où l’ivrognerie avait, au début, eu les effets les plus pernicieux. Le général avait été jusqu’à interdire entièrement la vente du ivhisky dans les camps : tout traitant dans les marchandises duquel on en trouvait un seul baril, était immédiatement expulsé. La soirée se passa au bureau à fumer, à causer et à lire les derniers journaux de Richmond, qu’on recevait régulièrement tous les jours à l’état-major.

Le quartier-général à City-Poinl était placé un peu en arrière des longues lignes fédérales occupées par les deux armées dites du Potomac et du James. Le général Grant commandait en chef aux deux armées ;

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celle du Potomac était sous le commandement immédiat du général Meade, le vainqueur de Gettysburg; celle du James était restée depuis le commencement du siège sous les ordres du général Butler; mais au moment de mon arrivée, il venait d’étre remplacé par le général Ord.

Au printemps de 1864, pendant que le général Grant conduisait l’armée du Potomac du Rapidan au James river en livrant presque tous les jours bataille, l’armée du James, forte de trente-cinq mille hommes environ et commandée par Butler, remontait la rivière James et prenait pied à la pointe de Bermuda. Ce confluent de l’Appomatox et du James dessine avec Richmond et avec Petersburg les trois sommets d’un triangle presque équilatéral, dont les deux rivières forment deux côtés et le chemin de fer de Richmond à Petersburg marque le troisième. Le général Beauregard ramassa en hâte quelques troupes et défendit heureusement ce chemin de fer contre les forces bien supérieures de Butler. Avec un peu d’audace et plus d’expérience militaire, celui-ci aurait aisément pu s’emparer alors de Petersburg, qui était la véritable clef de Richmond; mais il n’y réussit pas, et après quelques démonstrations insignifiantes, il s’enferma derrière les lignes de Bermuda Hundred. De ce point comme d’un centre, les lignes fédérales s’étendirent bientôt à droite et fl gauche sur Petersburg et Richmond. Construites au jour le jour, sans plan arrêté d’avance , elles présen-

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talent une extrême complication et leur tracé subit de fréquentes modifications. Le sol virginien est éminemment propre à la construction des ouvrages de campagne : c’est un limon jaune un peu sableux, fort léger et des plus faciles à remuer : l’armée avait acquis une telle expérience de la pioche dans ses campagnes, que les forts en terre et les rifle-püs (ouvrages de terre avec parapet et fossé), s’élevaient comme par enchantement.

Les lignes de l’armée du Potomac s’étendaient depuis l’AppomatoXjà peu de distance de PetersbuTg, autour du côté sud de celte ville : elles furent poussées d’abord jusqu’au chemin de fer dit chemin de Weldon qui, de Petersburg, se dirige droit au sud, et pour la possession duquel une bataille assez sanglante avait dû être livrée; on l’avait étendue ensuite toujours vers l’ouest dans la direction du chemin de fer de Petersburg à Banville. L’armée, en même temps qu’elle travaillait à sa ligne offensive, en tournant autour de Petersburg, protégeait son centre et sa gauche par une ligne défensive qui, de l’extrême gauche allait se relier en arrière, aux marécages du Blackwater-S\vamp.L’arc-de-cercle qui contournait Petersburg se terminait de la sorte par un immense crochet.

Je quittai City-Point de grand matin, pour visiter les lignes de l’armée du Potomac, avec un officier de l’état-major de Grant. Nous prenons place dans une voiture du chemin de fer, avec quelques officiers. Les soldats montent simplement au som-

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met des grandes boxes dans lesquelles on transporte les munitions et les vivres. La voie, grossière* ment construite et très-inégale, traverse une grande plaine couverte de forêts : aux pins de Virginie, au tronc élevé, dont les piquants sont groupés en longues touffes, se mêlent quelques autres pins plus aigus (pike-pine), et des chênes. L’immense forêt a été livrée à des bûcherons impitoyables ; on les voit partout occupés à couper du bois de cbaufr fage, à tailler de grosses branches pour les revêtements intérieurs des lignes. Autour de la première station, le sol est entièrement dépouillé, foulé qu’il est sans cesse par les hommes et par les chevaux. On aperçoit des camps épars sur la clairière : çà et là des soldats font l’exercice. Nous traversons la ligne des retranchements qui servent d’enceinte à City- Point : ce sont de simples rifle-pits, lignes de terre revêtues à l’intérieur de troncs horizontaux, fixés par des pieux transversaux. On rentre de suite dans la forêt : nous passons auprès d’une petite maison de campagne, entourée de cerisiers et de pêchers; peu après, auprès de hangars de bois où s’amassent les peaux des bœufs mangés par l’armée; des poignées de sel sont jetées sur les tas encore .saignants; les os des pieds, les cornes, sont entassés avec ordre, auprès de vastes chaudières, où l’on fait bouillir ces débris. Dans un champ dénudé s’aperçoivent les restes d’un camp abandonné; une forêt de petits piquets sort encore de terre; tout le reste a

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disparu. Un peu au delà, le chemin de fer bifurque : la branche droite, qui n’est autre que l’ancien chemin de fer de City-Pointà Petersburg, va à l’aile droite de Meadc, campée sur l’Appomatox : la branche gauche a été faite entièrement par l’armée; elle se dirige vers l’ouest et sert à approvisionner le centre et la gauche. Nos vieilles voitures, engagées sur cette voie, n’avancent qu’en cahotant. Par une éclaircie de la forêt, j'aperçois un moment les clochers aigus de Petersburg ; combien semblent rapprochées ces pointes encore inaccessibles à une armée si nombreuse et si aguerrie ! Nouvelle station dite station de Meade : toute la plaine est couverte de camps qui s’étendent à perte de vue, jusqu’à la ligne orange des retranchements, que surmonte à l’horizon le rideau bleuâtre des pins. Le 9® corps, groupé aux environs de la station Meade, appartient à la droite de l’armée: il est formé de U divisions, renfermant 13 brigades et commandé par Parke qui, simple capitaine au début de la guerre, dans un régiment du génie régulier, a été nommé, en 1862, major général dans l’armée des volontaires. Autour de la station Meade , sont des ^boutiques en plein vent, où l’on vend journaux, livres, papier à lettre, couteaux, toutes sortes de Yankee notiom. — Le chemin de fer se rapproche ensuite tellement de la ligne ennemie qu’on a dû élever un remblai pour le protéger contre les boulets. La voie traverse tantôt des fourrés que les soldats-bûcherons n’ont pas encore

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entamés, tantôt des clairières où les petites maisons de bois des camps dessinent de vastes carrés; à tout momenl, onvoitdcslog-houses, sur lesquels serpente un bas nuage de fumée, des corrals protégés par d’énormes branches de pins : souvent, les camps eux-mômes sont abrités contre le vent par une sorte de haute muraille faite de branches suspendues à de légères palissades. Gà et là, un régiment a eu le loisir de surmonter ces palissades de quelques emblèmes ou de chiffres de verdure. A côté de camps presque sordides, on en voit auxquels l’ordre, la propreté, les vertes aigrettes des pins arrangées avec soin donnent un air de fête. La station de Hancock est en face du 5® corps : formé de trois divisions comprenant dix brigades, ce corps a pour commandant Warren, qui, simple capitaine du génie en 1861, a été d’emblée nommé brigadier général de l’armée des volontaires au commencement de la guerre. Les deux dernières stations desservent le 2® corps et le 6® placés à la gauche : au milieu du 2® corps, on voit le drapeau du quartier général de Meade, au sommet d’un renflement de terrain qui domine une plaine immense toute couverte de camps. Le service du quartier général est fait par un régiment de zouaves : mais cet uniforme, très en faveur au commencement de la guerre, ne se voit plus que très-peu dans l’armée, dont presque tous les régiments ont adopté l’uniforme bleu-gris. Le 2® corps est sous le commandement immédiat de

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Humphreys, lieutenant-colonel du génie en 1861, et devenu, en 1862, brigadier général dans la grande armée des volontaires. Son corps a 3 divisions et 11 brigades; la 2® division est commandée par le plus jeune général de l’armée, Barlow, qui s’est engagé comme simple soldat en 1861, et a assisté à toutes les grandes batailles de la guerre. Le sixième corps est sous les ordres de Wright, un ancien major du génie.

Les lignes construites par cette nombreuse armée SC composent d’une succession de forts et de lunettes reliées par des rifle-pits ou longues courtines de terre. Depuis l’extrême droite, placée sur l’Appomatox, jusqu’à l’extrémité de la large boucle qui entoure les derrières de la gauche et du centre, il y a 19 forts, et àl lunettes ou batteries. On a mis en position 5U canons obusiers de 12 livres à âme lisse, 52 canons rayés de 3 pouces de diamètre, sans compter un petit nombre de canons de siège (canons Parrott de 30 livres et canons Rodman de U pouces et ' demi de diamètre) et quelques mortiers de 8 et de 10 pouces.

Les forts renferment des magasins et des abris casematés construits avec des troncs de pins recouverts d’une épaisse couche de terre. Les traverses sont faites de môme ; dans ses longs loisirs, l’armée a mis une sorte de luxe à remplir les fossés et à couvrir les glacis de tous les obstacles que l’on peut opposer à un assiégeant : trous de loup, chevaux de

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frise, etc. : des arbres sîms nombre ont été abattus pour la double ligne des abatis qui hérissent les abords des glacis tout le long des retranchements. En certains endroits, on s’est amusé à fixer à de petits pieux un réseau invisible de tils de fer, dans le but de faire tomber les assaillants. On ne peut plus s’étonner de voir les forêts si dévastées en voyant le solide revêtement qui protège à l’intérieur les murs de terre des rifle-pits et des redoutes.

Au moment où je visitais les lignes, les deux armées observaient nne sorte de trêve tacite, qui ne s’inter* rompait qu’assez rarement. On pouvait, sans courir le moindre danger, examiner les forts et leurs dé* fenses. Je sortis même du fort Welsh, situé à l’extrémité des lignes, pour aller, en compagnie du général Hunt, le commandant en chef de l’artillerie, examiner les lignes des piquets. Du fort même, nous voyons, à une petite distance dans la plaine, la ligne des piquets fédéraux marquée par le liséré vaporeux des feux de bois parallèle à la ligne des défenses : plus loin, un second liséré indique la position des piquets rebelles ; à l’extrême horizon, la mince ligne jaunâtre des forts et des lignes de l’ennemi est seulement dominée par un rideau de bois lointain. Nous distinguons très-nettement et sans le secours d’une longue-vue un fort considérable qui s’élève en face du Fort-Welsh et auquel on travaille avec beaucoup d’activité. Nous sortons du fort, traversons le fossé et, dépassant la forêt hérissée des abatis, nous arri-

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vons dans un grand champ où traînent encore quelques tiges de maïs ; la garde s’y tient abritée derrière une simple muraille de terre; un peu plus loin, les piquets de vedette sont blottis à mi-corps dans des trous, et se tiennent abrités derrière un peu de terre et des branches de pin. Les fusils chargés sont à portée de leur main : quelques soldats sortis des trous font sentinelle et marchent en long et en large. Sur la gauche, nous sommes séparés des ennemis par un très-léger renflement du terrain, à droite par un petit bois, où des soldats sont occupés à couper du bois; en face, il n’y a rien entre nous et les piquets confédérés. Nous apercevons leurs groupes espacés de distance en distance, leurs sentinelles qui se promènent lentement d’un groupe à l’autre, le fusil sous le bras. Je distingue à l’œil nu les détails de leur uniforme gris : quelques-uns portent une couverture sur le dos pour se défendre du froid. En criant un peu fort, je pourrais aisément causer avec eux. Sur cette frontière extrême, où les armes sont le plus rapprochées et la mort est le plus imminente, les yankees et les johnnies, les blue coats et les grey coats sont presque amis. Les piquets des deux camps ont de fréquents rapports, que les ordres les plus sévères ne peuvent empêcher. On échange volontiers, à l’occasion, du café contre du tabac, des journaux de New-York contre des journaux de Richmond. Un momentavant notre arrivée, quelques confédérés étaient venus sans façon

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demander du bois aux bûcherons fédéraux. Je cause un moment avec un piquet de soldats allemands : ils ne se plaignent pas de leur sort, bien que mes paroles soient pour eux comme un souvenir de leur première patrie. De temps en temps, des déserteurs confédérés, la nuit surtout, traversent le petit espace qui sépare les piquets des deux armées et viennent se réfugier chez les fédéraux, au risque de recevoir pendant le trajet les balles des deux côtés. Au mois de janvier, on recevait environ cent déserteurs par jour, non plus de ces soldats qu’on rencontre malheureusement dans toutes les armées et qui sont indignes de porter les armes, mais beaucoup de vétérans, dégoûtés de la guerre et ayant perdu toute confiance dans le triomphe du Sud. J’eus l’occasion d’en voir plusieurs : ils étaient habillés d’un drap gris grossier, fait quelquefois dans les manufactures improvisées du Sud, mais plus souvent de provenance anglaise. Ils ne paraissaient point émaciés par les privations : les rations de l’armée de Lee étaient plus faibles que celle de l’armée de Grant, traitée presque avec prodigalité, mais restèrent jusqu’à la fin suffisantes pour la santé du soldat. Je revins de l’extrême gauche au quartier général de Meade, en prenant tantôt sur les routes corduroy , étendues comme de longues lanières de bois à travers les forêts et leurs plis marécageux, tantôt sur les espaces nus, où çà et là s’élevaient les hauts échafaudages de bois des signaux. Les lourdes charrettes, attelées

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de huit ou dix mulets, se dirigeaient en tous sens. Les fumées rampaient sur les grands carrés des camps et se montraient comme des brouillards à travers les colonnades des grands pins; les roulements des tambours, les sons cuivreux des musiques militaires, le galop saccadé des chevaux lancés sur la plaine, les hennissements des mulets renfermés dans les corrals, les beuglements des bœufs amassés dans les parcs, remplissaient l’air de rumeurs étranges et confuses.

Au delà de l’extrême droite de Meade, appuyée sur l’Appomatox, la ligne de défense des fédéraux se continuait parle fleuve lui-même, puis par les retran-^ chements de lapointe de Bcrmuda-Hundred qui allaient de l’Appomatox au James ; sur la rive septentrionale de ce dernier fleuve, la ligne deâsinait une immense courbe dont le sommet était assez rapproché de Richmond et qui se retournait en arrière pour envelopper l’extrême droite de l’armée du James. Cette dernière armée, composée de trois corps d’armée, avait sa gauche sur la pointe de Bermuda, son centre et sa droite sur la rive droite du James. Ses lignes étaient soutenues et protégées par douze forts, sans compter les lunettes et les batteries; le fort le plus considérable était le fort Harrison, élevé sur une éminence dont l’armée du James n’avait obtenu la possession qu’aprôs une lutte assez sanglante. Dans leur ensemble, les lignes des deux armées du Potomac et du James avaient une longueur de 67 kilo-

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mètres; elles étaient placées à cheval sur deux rivières; et de ce gigantesque camp retranché, le général Grant menaçait à la fois Richmond et Petersburg, Le général Lee avait l’avantage de se tenir sur des lignes intérieures : il pouvait mouvoir rapidement ses troupes sur le chemin de fer qui unissait Richmond et Petersburg. Profitant toutefois de la supériorité numérique de ses forces, Grant obligeait son adversaire à garder fortement une ligne déjà fort longue, bien que de moindre rayon que la sienne; menaçant perpétuellement tantôt la gauche de Lee, tantôt sa droite, il tenait en échec et neutralisait l’armée de son ennemi pendant que ses lieutenants, Sheridan dans la vallée de la Shenandoah et Sherman dans les Carolines, portaient à la cause rebelle des coups çontre lesquels elle ne pouvait plus se défendre. Rarement, je crois, des opérations militaires se sont développées sur un plan plus grandiose et de si vastes espaces. Tout se tenait dans le plan conçu par Grant : il s’y était réservé la part la plus rude, la plus ingrate, et tenait son armée impatiente enfermée dans des camps, toujours sur l’alerte, usant son ardeur dans de simples escarmouches, tandis que la cavalerie de Sheridan balayait la petite armée d’Early dans la vallée de Virginie, et que Sherman exécutait ses marches surprenantes, faisait tomber Savannah et Gharleston et ressortir aux yeux les plus incrédules l’épuisement de la rébellion, M. Seward a, un jour, comparé spirituellement la confédération

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à une coquille d’œuf dont les deux bouts étaient Richmond et Atlanta, dans la Géorgie : la coque est résistante, disait-il, mais une fois percée, on traversera aisément l’intérieur. Sherman, en prenant Atlanta, s’était chargé de démontrer une partie de cette proposition ; mais restait encore Richmond et cette armée de vétérans, commandée par Lee, la plus aguerrie, la plus compacte et la plus nombreuse armée du Sud, confiante en son vieux chef et soutenue par les souvenirs de trois années de lutte. Aujourd’hui que l’Union est rétablie, les Américains du Nord n’ont plus intérêt à rabaisser leurs anciens adversaires; mais il est peut-être permis de dire que l’opinion a un peu trop prodigué l’éloge à l’armée confédérée aux dépens de l’armée fédérale. Il n’est rien qu’on n’eût pu entreprendre avec les troupes, qui, sous les ordres de Grant, étaient campées devant Petersburg et Richmond. Je n’en voudrais d’autre preuve que la conduite des régiments détachés de cette armée, au mois de janvier 1865, sous le commandement du général Terry pour l’attaque du formidable fort Fisher qui commandait l’entrée du port de Savannah. Le général Butler était allé une première fois tenter l’attaque sous la protection de la flotte de l’amiral Porter : il opéra un débarquement, fit une reconnaissance à la suite de laquelle un général du génie déclara que le fort ne pouvait être pris. d’assaut, et rembarqua ses soldats. Grant fit ôter le commandement de l’armée du James

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à Butler et renvoya, quelques jours après, les mômes régiments devant le fort Fisher, sous le commandement de Terry : l’assaut fut donné et, après cinq heures d’un combat corps à corps, les assaillants restèrent maîtres de la forteresse ; mille fédéraux furent tués et blessés sur les ouvrages disputés pied à pied. Comparez ces trois actions, Bull Run, où les volontaires se débandent dans une panique ; Gettysburg, où, pour la première fois, les deux armées se rencontrent sur un terrain ouvert et, se regardant pour ainsi dire en face, se livrent une vraie bataille rangée ; l’attaque du fort Fisher enfin, où les fédéraux, prenant l’offensive, enlèvent des ouvrages que leurs propres officiers avaient déclarés imprenables. Au point de vue purement militaire, ces trois épreuves résument l’histoire de l’armée du Potomac : une force déréglée, ignorante, sans direction, sans lien, gônée par sa propre masse, apprend d’abord à se concentrer, ù grouper ses éléments, à les appuyer les uns par les autres, s’organise, en un mot, puis, arrivant à la pleine possession d’elle-même, se trouve enfin capable de porter des coups irrésistibles en même temps que de résister aux chocs les plus violents.

L’armée du Potomac renfermait deux éléments numériquement bien inégaux, mais égaux peut-être en importance, les réguliers et les volontaires. Les réguliers ont donné à l’armée son organisation militaire; les volontaires, son esprit patriotique. Quand je visitai l’armée du Potomac, elle n’avait plus

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d’autres chefs que d’anciens officiers de l’armée régulière. Tous ceux qui, à la faveur de la guerre civile, avaient été portés d’emblée aux plus hauts commandements, sans traverser aucun des rangs inférieurs, les heavenborn générais^ avaient un à un perdu la confiance de l’armée. Le général Nathaniel Banks, ancien député et speakei' de la chambre des représentants, s’était fait battre en Virginie, dans la campagne de. 1862. Nommé commandant du département militaire de la Louisiane, en remplacement de Butler, il avait fait une expédition désastreuse sur la rivière Rouge et avait fini par ne plus s’occuper que de la réorganisation politique de la Louisiane. Butler avait longtemps conservé le commandement de l’armée du James, grâce au prestige que lui donnaient dans l’opinion l’énergie qu’il avait déployée à la Nouvelle-Orléans et la part importante qu’il avait prise dans l’organisation des régiments noirs; mais, après sa malheureuse expédition devant le fort Fisher, il dut aussi rentrer dans la vie civile. Franz Sigel et Karl Schurz, qu’on avait nommés généraux au commencement de la guerre, pour flatter le patriotisme de la population allemande, avaient depuis longtemps perdu leurs commandements. Le général Sickles, brillant officier , et le seul parmi les généraux civiliens des premières fournées qui ait montré quelques qualités militaires, avait perdu la jambe h la bataille de Gettysburg, et M. Seward, pour le récompenser de ses services, venait de lui confier

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line mission diplomatique dans l’Amérique centrale.

Parmi les volontaires entrés dans l’armée comme officiers ou môme comme soldats, quelques-uns étaient devenus d’excellents généraux divisionnaires, mais ils avaient fait leurs preuves sur les champs de bataille, et devaient leur avancement à leur mérite. La guerre fait saillir des qualités militaires chez les gens qui ne les soupçonnaient pas eux-mêmes ; de même, elle en révèle souvent l’absence chez des soldats de profession, qui, toute la vie, se sont préparés à une tâche que, le jour venu, ils ne peuvent accomplir. On a vu, toutefois, que le général Grant, lui-même ancien élève de West-Point, avait confié à ses camarades le commandement de tous les corps d’armée. 11 l’avait moins fait systématiquement que parla force même des choses. Les réguliers avaient rendu des services de tout genre; dès longtemps habitués à la discipline la plus stricte, ils en avaient donné l’exemple aux régiments des volontaires ; dans toutes les occasions critiques, on les avait retrouvés aussi fermes dans la défaite que dans la victoire, toujours en main, pour ainsi dire, et prêts à se porter sur les points où une action soutenue, calme, intelligente, pouvait faire violence à la fortune indécise, sachant aussi bien servir d’avant-garde que de réserve. L’Amérique, avant la guerre civile, connaissait à peine^ses réguliers; elle méprisait le métier des armes et ignorait jusqu’au nom de ses officiers, occupés â lutter sans gloire contre des tribus indiennes. Quand la

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guerre éclata, cent quatre-vingts officiers élevés à- West-Point s’enrôlèrent sous les drapeaux de la rébellion, et une certaine impopularité s’attacha au nom de l’École militaire des États-Unis, qui avait servi de pépinière à tant de traîtres. Mais cette impressionne fut pas durable ; le congrès reconnut les services rendus par les réguliers restés fidèles à l’Union, et grossit les cadres de l’armée permanente. L’ancienne armée des États-Unis n’avait que dix régiments d’infanterie de dix compagnies, comprenant sur le pied de guerre 5780 hommes; on créa neuf régiments nouveaux de vingt -six compagnies, comprenant 21 996 hommes (1). L’armée entière des réguliers s’élève en ce moment h plus de tiO 000 hommes. Presque tous les généraux qui ont acquis quel-

(1) D'après les documents oITlciels, l’armée régulière était ainsi

composée à la fin de la guerre :

6 régiments de cavalerie 7512 hommes.

2*, 3® et 4® régiment d’artillerie. . 3085 —

5® régiment d’artillerie 1861 —

10 régiments d’infanterie (vieille armée).. 5780 —

9 id. (de formation nouvelle). 21996 —

Ordnance department 984 —

Corps de génie 805 —

Corps médical 849 —

Le total, en comptant les officiers généraux, les aides de camp, le corps des signaux, les prévôts, les quartiers-maîtres, etc., s’élevait à 43 332 hommes. Cette armée est sous le commandement de cinq majors généraux et de neuf brigadiers généraux.

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que renom appartiennent à l’armée régulière : Grant, Meade, Sheridan, Mac Clellan, Rosencranz, Hooker, Hancock, Buell, Humphreys, Wright, Gillmorc, Parkc, Warren, Abbot, Pleasanton, Sedgwick, Sloneman, Thomas, Custer, Scholield, Ord, Barry, Hunt, Franklin, Reynolds, Heintzelmann, Sumncr, Mansüeld. Ces ofliciers apportèrent parmi les volontaires les habitudes et l’esprit militaires, les plièrent à la discipline, et corrigèrent, autant qu’il dépendait d’eux, ce que leur organisation première avait de vicieux. D’une autre part, leurs sentiments personnels, peu sympathiques au début, il faut l’avouer, à la cause abolitionniste , furent , par degrés , noyés dans l’enthousiasme et dans Tardent patriotisme des volontaires. L’esprit de West-Point, do tout temps asservi à l’oligarchie du Sud, fut forcé d’abdiquer devant l’esprit national. Une armée sortie, pour ainsi dire, du sol, sans traditions, sans passé, ne pouvait avoir d’autres sentiments que ceux du reste de la nation. On la vit, sous le commandement du général Mac Clellan, hésitant, comme le pays lui-môme, entre son amour de l’Union et la crainte de donner à la guerre le caractère d’une guerre d’émancipation et de rendre ainsi toute réconciliation impossible. avec le Sud. Ces scrupules, ces hésitations ôtèrent aux opérations militaires la promptitude et la vigueur; l’enthousiasme des premiers jours s’usa par degrés, et vint expirer enfin dans les marais de la Chickahominy.

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Jamais armée ne fut soumise k de telles épreuves : elle changea six fois de commandant en quatre années : toujours vaincue en Virginie, elle ne semblait reprendre ses forces qu’en touchant le sol du Nord ; battue à Bull Run sous Mac Dowell, dans la péninsule virginienne, avec MacClellan, devant Fredericks^burg avec Burnside, à Chanccllorville avec Hooker, elle retrouvait la victoire à Antietam et à Gettysburg. Tout par moment sembla tourner contre elle, les fautes de ses chefs, leurs divisions, l’hostilité entre le pouvoir civil et le pouvoir militaire, les défauts de son organisation, la nécessité de prendre l’agressive dans les circonstances les plus défavorables, sur un terrain où la nature semblait avoir tout préparé pour la défense. Au milieu des revers, l’armée ne douta pourtant jamais d’ellc-mémc; elle était soutenue par son patriotisme. Des légions mercenaires n’auraient jamais eu celte constance, ce courage; on peut douter même si des soldats de profession, mieux exercés, plus fa-miliers avec l’art de la guerre, auraient consenti à reprendre tant de fois un dessein, toujours interrompu, sous tant de chefs différents, en face de telles difficultés. Ce qui, je crois, caractérisait le mieux l’armée du Potomac, c’était la disposition à toujours agir ; toujours elle était prête à marcher ; ces volontaires qui avaient quitté leurs femmes, leurs familles, leurs fermes, voulaient en finir. Ils ne demandaient qu’à SC battre : à une telle armée, rien n’est fatal comme l’inaction, qui amène forcément

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les désertions, l’ivrognerie, la démoralisation. On ne peut obtenir des volontaires ni la tenue ni la précision des mouvements à rcxercicc et à la manœuvre qu’on exige partout des soldats de profession. Au bout de deux mois, ils ont appris tout ce qu’ils veulent savoir et ce temps passé, ils ne gagnent plus rien qu’en faisant campagne. Ce fut une très-grande erreur de retenir, au début de la guerre, l’armée du Potomac pendant des mois entiers dans des camps autour de Washington; aussitôt que le volontaire connaît l’usage des armes à feu, du fusil ou du canon, ce n’est pas à la revue qu’il faut l’envoyer, c’est au combat. Dans une armée où presque tous les soldats étaient bons, mais où les ofticiers subalternes manquaient, il n’y avait d’autre moyen de créer un bon corps d’ofticiers que la guerre: le soldat ne pouvait avoir de respect pour des chefs aussi ignorants que lui, et qui ne devaient leurs brevets qu’au patronage politique. Plus tard, l’officier dut son avancement au courage, à la présence d’esprit qu’il avait montrés sur les champs de bataille; il obtint alors sans difficulté l’obéissance. — Les gouverneurs conservèrent pendant toute la guerre le droit de faire toutes les promotions dans les régiments de leurs États; cette faculté leur est garantie par la constitution et l’on ne pouvait songer à la leur enlever. Mais en pratique, ils ne donnèrent aucun avancement, une fois la guerre commencée, que sur la recommandation spéciale des chefs de corps et du mi-

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nistre de la guerre. Il n’en est pas un qui n’ait fait céder les considérations politiques devant la nécessité de donner à la république une armée fortement organisée : les maladies, la mort, et surtout .les démissions firent très-rapidement sortir des rangs une foule d’officiers, nommés d’abord au hasard et par complaisance. Les avancements ne furent plus dus qu’au mérite et au courage, et si le général en chef n’avait point le droit de faire des promotions sur le champ de bataille, une recommandation de sa part transmise par le ministère de la guerre était toujours prise en considération. Je vis à l’armée du Potomac plusieurs officiers de l’État de New-York, abolitionnistes ardents et tout dévoués à l’administration, qui tenaient leurs brevets d’un gouverneur démocrate. Bien qu’en aient dit les détracteurs des États-Unis, les armées recrutées de 1860 à 186û ont toujours conservé le caractère national : les éléments étrangers qui y entraient étaient absorbés et comme étouffés par l’élément américain : les Irlandais, les Allemands, attirés par l’attrait des fortes primes d’engagement ne sortirent point des rangs les plus obscurs et n’altérèrent en rien ses sentiments ni son caractère. Le corps d’officiers, avec peu d’exceptions, était recruté exclusivement parmi les citoyens des États-Unis. Les enrôlements volontaires remplirent jusqu’au bout presque tous les vides causés par la guerre et la maladie : le 1*' janvier 1863, les États du Nord avaient déjà fourni plus d’un million de volontaires.

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Les appels répétés du président avaient élevé extraordinairement le chiffre des primes payées par les États et les communes ; et le congrès, en mars 1863, vota une loi de conscription pour maintenir l’etfectif des armées sur un pied suffisant. Cette loi, peu populaire, rencontra de grandes difficultés dans l’exécution; la plupart des communes aimèrent mieux voter des subsides élevés, afin d’obtenir assez de volontaires pour fournir leur contingent. Le dernier rapport officiel du ministère de la guerre montre que du 1®' novembre 1863 au 31 octobre 186^i, la conscription ne fournit que l\1 727 combattants; pendant la même période on obtint 366 û59 recrues volontaires pour des régiments de une, deux ou trois années. (Les régiments furent levés pendant toute la durée des hostilités, les uns pour servir un an, les autres deux ou trois : au début de la guerre, quand on espérait vaincre facilement la rébellion, il y avait beaucoup de régiments à un an, plus tard les enrôlements sc firent de préférence pour trois années). La conscription ne joua donc qu’un rôle assez insignifiant dans le recrutement des armées : elle fut mal appliquée et pendant trop peu de temps pour entrer dans les mœurs. Pour l’armée régulière, elle a été de tout temps composée d’engagés ; du 1*' janvier 1864 au 31 octobre de la môme année, 13 019 hommes y sont entrés.

Une armée de volontaires pouvait-elle être autre chose qu’une armée nationale? sans cesse en com-

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munication avec le pays, elle en partageait toutes les émotions, toutes les passions. Sous Tuniforme on retrouvait toujours le citoyen. Le service de la poste se faisait avec la plus grande régularité à l’armée du Potomac, comme dans toutes les stations où se trouvaient des troupes fédérales, et c’est par milliers que les lettres partaient des camps. Les journaux y étaient lus aussi avidement qu’à Washington, à Boston et à New-York. L’armée se sentait sous les yeux du pays; elle pouvait lire chaque jour ce qu’elle avait fait la veille ; les encouragements, les applaudissements la suivaient partout où elle portait ses pas. Dans les tentes du quartier général de Grant, je vis entrer plus d’une fois les reporters des journaux, familiers avec tous les officiers, toujours en quête de nouvelles et souvent prêts à courir des dangers véritables pour en obtenir.

L’armée avait pleine conscience des sacrifices que la nation faisait pour elle : les soldats étaient devenus les favoris de la nation : je ne les ai jamais entendu appeler que « nos soldats d, our soldiers. Que de fois, dans un train de chemin de fer, j’ai vu de jeunes femmes élégantes se déranger pour faire place à un malade, à un convalescent qui portait la capote bleue. Je me rappelle un jour en avoir vu descendre un à la station de sa petite ville ; il était pâle, amaigri, et ne marchait qu’avec difficulté. Une calèche attelée de deux chevaux attendait une dame à la même station : elle insista pour y faire monter le soldat et pour le

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mener chez lui, avant de rentrer chez elle. Jamais armée ne fut traitée avec autant de libéralité par une nation : la paye d’un simple soldat était de treize dollars par mois : les rations étaient énormes : on distribuait de la viande fraîche tous les cinq jours aux régiments de l’armée du Potomac. Mais cela môme n’était point assez : la commission sanitaire, la commission chrétienne, avaient leurs agents dans les camps, dans les hôpitaux, qui s’ingéniaient à satisfaire aux besoins et aux désirs des soldats. Les soldats en congé trouvaient presque à chaque étape des soldier’s homes, asiles improvisés où, sur le vu de leurs feuilles de route, on les nourrissait, on leur donnait un lit, on gardait leurs sacs et leur argent pendant leur séjour.

Une armée, sans cesse en communion avec le peuple, restait ouverte à toutes les émotions, à toutes les passions qui agitaient le pays : elle ne s’isola jamais dans un esprit de parti exclusif, ni dans des opinions propres, ni dans un attachement excessif pour aucun de ses chefs. Elle vit avec quelques regrets s’éloigner le général Mac Clellan, quand M. Lincoln lui retira le commandement, mais la pensée d’une résistance aux décisions du pouvoir exécutif n’y traversa que quelques esprits et n’osa môme jamais se formuler ouvertement. Quand elle fut mise en demeure , comme le reste de la nation, au mois de novembre 1864, de choisir entre M. Lincoln et son ancien commandant en chef, elle donna beaucoup plus de voix

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au premier qu’au second ; ni les soldats, ni les généraux ne se trompèrent sur les caractères et sur l’importance de cette grande lutte électorale, dont l’issue devait décider de la destinée même des États-Unis. En face des problèmes solennels posés à la nation, toutes les prétentions particulières, les préférences, les préjugés, abdiquèrent sans regret.

Il n’y avait presque plus trace à cette époque dans l’armée du Potomac de ce qu’on pourrait nommer l’ancien esprit de West-Point, je veux dire de cet esprit professionnel, mesquin, jaloux, dédaigneux des grandes luttes de la vie civile, affectant le mépris pour les avocats, les politiciens, les abolitionnistes, pour les conducteurs éloquents de l’opinion. Les réguliers, portés presque ù tous les hauts grades élevés, s’étaient bien vite réconciliés avec une administration qui avait tant fait pour eux, avec une guerre qui vouait leurs noms à l’admiration populaire. Leurs dédains pour les volontaires s'était changés en estime, au milieu de tant de dangers partagés en commun, et sur tant de champs de bataille. Dans l’armée régulière toutes les nominations et dans l’armée des volontaires les promotions au delà du rang de colonel restaient à la discrétion du ministre de la guerre et devaient être approuvées parle sénat. Les officiers supérieurs avaient donc intérêt à ne point se mettre en hostilités avec l’administration.

Le congrès, pour les retenir dans une indépendance plus étroite, et les soumettre à une sorte de surveil-

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lance perpétuelle, avait institué dès le commencement de la guerre un comité nommé commitlee on the conduct of the tvar, qui à la suite de chaque campagne, et surtout de chaque revers, faisait subir des interrogatoires aux officiers de tout grade; sans craindre de compromettre la discipline, il recevait les dépositions des inférieurs contre les supérieurs, et personne n’échappait à son inquisition exigeante et jalouse. Les rapports de ce comité remplissent des volumes entiers, et bien qu’il s’y trouve quelques lacunes et beaucoup de contradictions, ils resteront certainement parmi les matériaux les plus importants qui serviront un jour fi écrire l’histoire de la guerre civile des États-Unis. Contraints de se ménager des patrons dans le sénat, presque entièrement composé de républicains, d’éviter les colères de l’irritable ministre de la guerre, M. Stanton, elles défiances du comité du congrès , les généraux s’enfermèrent dans le strict accomplissement de leurs devoirs militaires. L’exemple était donné à tous par le commandant en chef. Le général Grant ne permettait point les discussions politiques dans son étatmajor ; très-réservé lui-même et fort silencieux, il exigeait de ceux qui l’entouraient pareille réserve. Toutes les fois que M. Lincoln venait à son camp, il le traitait avec une déférence qui ne s’inspirait pas seulement de ses sympathies pour la personne même du président. Il avait écarté dédaigneusement les tentateurs qui étaient venus lui oftrir

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la présidence, quand commença la campagne électorale de 186 ^ 1 . Le vainqueur du fort Donelson, de Wiksburg, le rude capitaine de l’Ouest, le lutteur infatigable de la Virginie, mis en face de M. Lincoln, s’inclinait devant celui que la Constitution proclamait commandant en chef des armées et de la marine de l’Union : Grant avait su, par son attitude ferme et droite, inspirer une égale conflanceà M. Lincoln et l’armée : l’administration de la guerre ne contrariait aucun de ses plans et ne cherchait pas même à trop soulever les voiles dont aimait à s’entourer sa volonté solitaire et muette. Les soldats de môme, bien qu’il fût un chef rigoureux, n’avaient rien à lui refuser ; sans chercher à comprendre ses desseins, ils le suivaient partout, se fiant à sa ténacité, à ses combinaisons patientes ou hardies, à cette volonté de fer qui broyait lentement ce qu’elle ne pouvait briser du premier coup.

L’unité s’était donc faite dans l’armée; ses chefs avaient épousé la grande cause pour laquelle tant de milliers de volontaires avaient offert leur sang ; au milieu d’événements d’une grandeur presque épique, les caractères s’étaient élevés. Après tant de campagnes sanglf^ntcs, soldats et généraux n’avaient plus rien à apprendre : ils se connaissaient et s’étaient mutuellement éprouvés. Un mémo esprit, une même volonté remuait cette grande masse, devenue un instrument formidable et presque parfait. L’armée n’avait aucun doute sur le résultat final de la campa-

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gne : elle était assez intelligente pour comprendre que les lignes derrière lesquelles elle s’ennuyaitétouffaient lentement la rébellion ; elle attendait avec impatience le moment où elle serait appelée à les franchir et à frapper le dernier coup.

Avec quelle promptitude, quelle énergie ce coup fut porté, chacun le sait. L’Europe, qui depuis plusieurs années assistait avec émotion aux péripéties d’une lutte où les chances semblèrent longtemps se balancer presque également, demeura confondue devant les résultats de cette campagne de dix jours qui livra aux armées du Nord Petersburg, Richmond et les deux armées encore imposantes de Lee et de Johnston, Si modeste qu’il fût, le général Grant avait maintes fois annoncé que la campagne du printemps de 1865 serait courte et décisive : il avait souvent déclaré publiquement que l’évacuation de Richmond n’était plus qu’une question de temps. Quand tout fut prêt, quand le magnifique corps de cavalerie de Sheridan eut détruit les dernières forces confédérées dans la vallée de Shenandoah, et put rejoindre la grande armée, quand Sherman avançant rapidement vers la Virginie avec ses magnifiques régiments de l’Ouest, obligea Lee de s’affaiblir en envoyant dos renforts <\ Johnston, le signal fut donné : ne laissant qu’un rideau de troupes sur la rive gauche du James, Grant jeta Sheridan et la plus grande partie de l’armée du Potomac vers son extrême gauche pour déborder l’ennemi; en même temps qu’il s’ouvrait

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l’accès du chemin de Danville, la dernière grande ligne de communication de Petcrsburg et de Richmond, le 6® et le 9' corps restés dans les lignes de l’armée du Potomac assaillirent à la fois sur deux points les lignes confédérées, réussirent à les percer en dépit de tant d’obstacles accumulés depuis près d’un an, et il ne resta plus d’autre ressource à Lee que d’évacuer précipitamment la capitale que depuis si longtemps il s’acharnait à défendre. Tous ces mouvements furent exécutés comme ils avaient été combinés, avec une sorte de précision mathématique. On en connaît les conséquences : la capitulation successive de l’armée de Lee, de celle de Johnston et enfin des dernières troupes qui, placées sur des champs de bataille plus excentriques, ne cherchèrent pas à prolonger dans des combats stériles une lutte qui ne pouvait plus avoir d’objet.

De cette armée qui a fait de si grandes choses il ne reste plus que le souvenir. On l’a vue encore une fois, après la prise de Richmond, défiler au milieu des applaudissements d’un peuple, le long do cette magnifique avenue de Washington qui conduit du Capitole à la Maison-Blanche ; puis tous les corps ont été l’un après l’autre licencies : les volontaires ont repris le chemin de leurs États et sont rentrés immédiatement dans la vie civile. 11 a fallu sans doute quelque vertu au peuple américain pour consentir à briser lui-môme un instrument qui lui avait tant coûté, au moment même où il était devenu parfait

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et oîi il semblait qu’on pouvait tout en attendre. En laissant un moment de côté toutes les questions politiques, quiconque aime le grand art de la guerre éprouvera aussi une sorte de regret à la pensée qu’une armée aguerrie par tant de luttes et de combats, et qui, malgré tous les vices d’organisation inhérents à sa constitution première, était devenue si homogène, si maniable, si sûre d’elle-même, ait disparu ainsi en un jour. Née au bruit du canon tiré contre le fort Sumter par les révoltés de Charleston, elle abdiqua peu de temps après que le drapeau fédéral fut replanté sur les remparts ruinés de l’insolente forteresse. Comme les soldats de l’armée révolutionnaire de Cromwell, les volontaires de l’armée du Potomac, leur œuvre achevée, sont rentrés sans bruit dans les ombres de la vie civile. Dans mes conversations avec les officiers ou les soldats, je n’ai jamais, au reste, surpris aucune trace de cet esprit purement militaire qui, nourri de gloire, d’orgueil et d’insouciance, roidi par la discipline et la routine, amoureux ou de fortes émotions ou de loisirs sans trouble, finit, chez les gens pour qui la guerre est une profession, par devenir une seconde nature. Je me rappelle encore les confidences d’un jeune capitaine du Vermont, un (jreen-boy (c’est ainsi qu’on nommait familièrement les soldats de cet État), qui revenait avec moi de City-Point à Washington. Il avait vingt-trois ans et trouvait bien lent le bateau qui le ramenait vers sa famille. Depuis trois ans il suivait les fortunes de

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l'armée du Potomac ; il avait été dans je ne sais combien de batailles, et cent fois avait vu la mort de près. Je lui demandai s’il avait pris goût à la vie militaire : « Non, monsieur, me dit-il; je crois avoir rempli mon devoir aussi bien qu’aucun autre, mais ce que j’ai fait je ne l’ai fait que comme un devoir et souvent j’en ai trouvé l’accomplissement bien rude. 11 me tarde de rentrer parmi les miens, de me trouver au milieu de mes amis, de mes égaux, de choisir une carrière. Je recommencerais ce que j’ai fait si mon pays l’exigeait de moi ; mais ce qui a été pour quelques-uns un plaisir a été pour moi un sacrifice. » Tout cela fut dit avec une sorte de modestie fière, sans embarras, sans artifice, bien mieux que je ne puis le répéter. J’entendis maintes fois semblable langage. Est-ce à cause de ces sentiments que les soldats américains ont rarement cette allure indescriptible, qui partout en Europe fait reconnaître l’homme de guerre? Je ne sais, mais tant qu’il semblera naturel à un ofliieier américain de dire qu’il n’aime point le métier des armes, il n’y aura point lieu de craindre que la nation s’engoue de gloire militaire. Elle conservera toujours une armée régulière et, de toute nécessité, cette armée sera plus nombreuse qu’avant la guerre civile. Les réguliers serviront dans l’avenir, comme ils l’ont fait depuis quatre ans, d’instituteurs aux armées de volontaires si des circonstances nouvelles l’exigent. Ils ne seront jamais d’ailleurs un danger pour les libertés du pays; disséminés dans de

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nombreuses garnisons, ils occuperont pendant longtemps les principaux points stratégiques du vaste territoire reconquis, les ports de mer, les jonctions de chemins de fer. Sentinelles du Nord, ils demeureront toujours loin de la capitale des États-Unis, du président, du congrès. Il est à peine nécessaire de se préoccuper des dangers que pourraient faire courir aux institutions démocratiques quelques corps isolés les uns des autres, éloignés du théâtre habituel des conflits politiques. A peine serait-il nécessaire de le faire si, pendant les dernières années, on avait vu percer dans les rangs de l’armée des ambitions sans scrupules, dédaigneuses des lois, et prêtes à user à leur profit des occasions qui peuvent naître dans le trouble des luttes civiles. Mais au milieu de tant d’amères épreuves, cette humiliation et ce danger ont été épargnés aux États-Unis. A l’heure des plus grands périls, la démocratie est restée fidèle à la liberté : et comme elles ont lutté de concert, elles peuvent aujourd’hui triompher ensemble.

»i. 'Pr.'

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