INTRODUCTION
L’Américain n’csl point syslcinalique : il subordonne toujours les moyens au but; il sait tirer profit des circonstances, des hommes, des hasards mêmes. Ce qu’il ne peut emporter de vive force, il l’obtient par la patience, mais il n’use point sa patience où l’audace peut réussir. Il n’y a point pour lui de fictions : il a des sentiments profonds, et point de sentimentalité. On ne lui en impose jamais : dans l’homme d’État, dans le prêtre, dans l’écrivain, dans l’orateur, il cherche toujours l’homme.
Aussi dépasse-t-il, je crois, toutes les nations et • toutes les races dans la connaissance du cœur humain. C’est là sa grande, sa seule, son insatiable curiosité; l’art, les idées abstraites, la nature, la philosophie, ne passent qu’après et bien loin. .Sa mémoire semble capable d’embrasser tous les noms, toutes les généalogies, toutes les anecdotes, toutes les dates : s’il étudie une doctrine, le sectateur l’intéresse autant que la secte. Il aime le poëte au même degré que le poëme. Longfellow, Bryanl, Lowell, sont, pour tout Américain, des amis personnels, ils peuvent s’asseoir à chaque foyer, tout leur appartient ; ce sont les vrais rois de cette démocratie, qu’on dit si vulgaire, si rapace, et qu’on peint
INTRORCTION.
à ftPiinux (lovant lo dieu Dollar. Si l’Américain voyage, c’est encore pour rencontrer des hommes ; il lui faut toujours, comme au Poussin, quelques personnages dans un tableau ; ce qu’il trouve en tout lieu de plus étonnant, c’est de s’y voir. Il n’en est pas encore à se fuir lui-même, à chercher le demisommeil des tristes contemplations : il est éminemment sociable, mais sa sociabilité n’est pas cette banale complaisance, qui joue avec de vaines formules ; elle est plus exigeante : elle dit au nouveau venu, à l’inconnu : qui êtes-vous? que m’apportez-vous? que pouvez-vous m’apprendre ? êtes-vous meilleur que moi? êtes-vous un homme? excellez-vous en quelque chose? savez-vous couper ce tronc d’arbre ou traduire Homère? Il jette la sonde dans toutes les consciences : et méprise par-dessus tout l’être inutile, la niaiserie, la sottise, la paresse d’esprit.
Si imbu ({u’il soit de l’esprit d’égalité, il cherche toujours des supérieurs, mais il sait reconnaître un supérieur dans une maison de bois du Maine, comme dans un palais de la cinquième avenue de New-York, sous la veste d’un fermier comme sous la robe d’un pasteur.
Au fond même de sa religion, je retrouve encore l’instinci de la sociabilité ; il lui faut ou une doc-
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trinc qui pénéli c Irès - profondément dans les noirceurs et les détoure de Tàme humaine, qui en analyse les contradictions , les tendances fatales, les étrangetés, avec une curiosité presque cruelle, ou une religion qui fasse descendre Dieu à l’homme, un Jésus humain, réformateur, frate» '' ^ il adore la poésie, car la poésie n’est rien si elle n’est personnelle, si elle ne louche aux cordes les plus vibrantes de Tàme. L’histoire ne pouvait être négligée par un peuple si politique, si amoureux de réalités vivantes : Bancroft, Prescott, Motley, Hildrelh, témoignent sulTisamment des aptitudes naturelles de l’esprit américain aux études historiques. Il me semble en revanche revêche aux spéculations métaphysiques : dans Emerson, un esprit exquis, poétique, agile, à la fois souple et ferme, je trouve en somme un moraliste plutôt qu’un philosophe, une façon de Montaigne, comme lui fuyant, essayiste, capricieux, avec moins d’esprit et plus de profondeur, moins de grâce et plus de foi, mais avant tout et profondément humain.
La sagacité, la finesse, l’art du diagnostic moral, qui sont les privilèges du caractère américain, ne sont pas incompatibles avec une profonde Ignorance et souvent avec une grande naïveté.
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LMlU)Dir,TlON.
Les intelligences n’entrent point dans des moules uniformes, pour y recevoir les mêmes plis. Elles se moulent dès le jeune âge aux accidents de la route. Il y a une certaine proportion toujours ff "dCe entre les aptitudes et les désirs. Point de ^as en- , de déclassés, d’incompris. Les espérances ne sent jamais fixées sur des objets trop lointains : TÂméricain n’aime pas à se plaindre : il est trop fier, et en même temps trop habile : il sait bien que la plainte est le cri de L faiblesse. Il est toujours content de sa maison, de sa femme, de ses enfants, de ses chevaux, de ses champs, du maître d’école qu’il paye, du député pour qui il a voté, du président qui a eu sa voix. S’il reçoit une injure, il n’en dit rien à personne. Il traitera aussi longtemps qu’il le pourra son ennemi avec les dehors d’une politesse satisfaite, pour ne point lui donner le plaisir des éclats bruyants et des injures. Il est ami fidèle et sûr, sans trop attendre lui-même de l’amitié. Il a peu d’illusions, mais il est plus heureux que nous, car il n’en a jamais eues, et nous souffrons de perdre les nôtres. Depuis l’enfance, il a vu les choses par le côté réel, aigu, sans prismes trompeurs, sans couleurs fausses ; l’éducation qu’il reçoit ne le jette point dans la vie élranger à loid, iroinpé sur tout.
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Los Américains ne connaissent point ces déchirements d’une belle âme, nourrie de chastes pensées, bercée de doux rêves et mise tout d’un coup au contact d’un monde vivant, froid, pressé : ils ne |)Oursuivent jamais Timpossible et ne demandent rien qu’à la volonté et à l’intelligence. — Voilà les (leux armes qu’il faut aiguiser de bonné'iieurc : ils pensent que l’intelUgence conduit' à it‘u, et que la volonté seule peut l’atteindre." Leur morale est trempée dans le fleuve fangeux de la vie, mais elle en sort plus invulnérable.
Il y a peut-être quelque chose de sévère dans cette taçon de regarder la vie, dans cette soumission aux dures réalités et ce divorce avec toute chimère • la femme apparaît heureusement au milieu de tout cela comme une flamme et un rayon poétiques; si dur à lui-même, l’Américain garde pour elle une tendresse délicate et subtile : c’est son égale, sajoic, sa vraie compagne, l’orgueil de son foyer : ils se sont cherchés l’un et l’autre et librement choisis. Elle n’est point venue les yeux baissés, timide, muette, mais la main ouverte et le front haut; elle est son alliée, son conseil, la consolatrice et l’inspiratrice : belle, rieuse, parée, vous la croyez frivole, elle sourit à la terre, comme dit un poète persan,
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mais une éducation virile a mis au fond de son cœur le sentiment du devoir, avec quelque chose de fier et presque d’héroïque. Chez elle, seule peut-être au monde, l’amour conjugal est plus fort que l’amour maternel. Son époux n’a qu’elle, ses enfants ont l’avenir. A ceux-ci ils demandent tous deux l’affection plutôt que le respect, ils croient avoir assez fait quand ils les ont préparés à vivre comme ils ont fait eux-mêmes, et leur ont appris à priser par-dessus tout l’indépendance.
Quand je vois passer les llèclies légères que le vieux monde jette au nouveau, telum imbelle sine ictu, je me souviens toujours de trois choses : les États-Unis ont montré que les hommes peuvent fonder un gouvernement de raison, où l’égalité n’étouffe point la liberté et où la démocratie ne sc livre point au despotisme : ils ont montré qu’un peuple peut être religieux sans que l’État salarie les Églises et discipline les croyances : ils ont donné à la femme la place qui lui est due dans une société chrétienne et civilisée. Rien ne peut leur enlever ces trois titres de gloire.