CHAPITRE PREMIER
LES CAUSES DE LA GUERRE CIVILE
Jusqu’en l’année 1860, les États-Unis avaient échappé à tous les dangers qui menacent les démocraties; la grande république n’avait sombré sur aucun des écueils signalés par Montesquieu et entrevus, dit-on, par l’austère patriotisme de Washington ; elle s’appelait avec orgueil la république modèle, the model republic. Sans armée permanente, presque sans police, protégée contre les coups d’État politiques par le souvenir de son premier président et par la constitution du pouvoir central, forte contre les ennemis du dehors, joignant les avantages de l’unité politique h ceux de la décentralisation, elle
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offrait au monde la preuve que l’esprit de liberté peut se marier à l’esprit d’égalité, que la démocratie ne descend pas forcément la pente qui mène à la servitude.
Qu’arriva-t-il cependant quand M. Lincoln fut appelé à la présidence ? En quelques mois, ce grand corps, qui semblait animé de tant de vie et de santé, entra en décomposition ; l’équilibre savamment établi par les auteurs de la constitution entre le gouvernement fédéral et les États particuliers fut violemment rompu ; deux armées se disputèrent la capitale ; les explosions de haine et de colère qui éclatèrent de l’autre côté de l’Atlantique égalèrent en violence tout ce qu’on peut attendre de deux peuples animés d’une inimitié historique et séculaire. L’Europe assista avec étonnement à ces déchaînements de la guerre civile, et attendit que les événements se chargeassent de résoudre ses doutes.
Cette guerre n’était pourtant que le dernier, le sanglant épisode d’une lutte politique et morale qui remontait à bien des années, et qui avait laissé sa trace dans l’histoire entière des États-Unis.
Deux questions fondamentales divisaient les combattants, une question constitutionnelle et la question de l’esclavage; mais la première fut d’abord posée seule. Sur l’un des drapeaux on lisait : Sécession ; sur l’autre : Union. D’un côté, on revendiquait pour les États le droit de se retirer à leur gré de la fédération ^ de l’autre, on prétendait que la souveraineté réside
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seulement dans le pouvoir fédéral, et que les Étals ne peuvent se soustraire à leurs obligations envers l’Union.
Qu’était-ce d’abord que le droit de sécession? Reposait-il sur une interprétation exacte de la constitution américaine, ou était-il contraire à celte constitution, en opposition avec les idées de ceux qui l’ont fondée, interprétée, appliquée jusqu’à ce jour? Le principe môme du gouvernement fédératif était engagé dans celte grave question, d II y a, écrivait Montesquieu, une grande apparence que les hommes auraient été obligés de vivre toujours sous le gouvernement d’un seul, s’ils n’avdient imaginé une manière de constitution qui a tous les avantages intérieurs du gouvernement républicain et la force extérieure du monarchique. Je parle de la république fédérative. Celte forme de gouvernement est une convention par laquelle plusieurs corps politiques consentent à devenir citoyens d’un État plus grand qu’ils veulent former. C’est une société de sociétés qui en font une nouvelle qui peut s’agrandir par de nouveaux associés qui se sont unis. Celui qui voudrait usurper ne pourrait être également accrédité dans tous les États confédérés. S’il se rendait trop puissant dans l’un, il alarmerait tous les autres ; s’il subjuguait une partie, celle qui serait libre encore pourrait lui résister avec des forces indépendantes de celles qu’il aurait usurpées, et l’accabler avant qu’il eût achevé de s’établir. S’il arrive quelque sédition chez un de scs membres.
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les autres peuvent l’apaiser. Si quelques abus s’introduisent quelque part, ils sont corrigés parles parties saines. Cet État peut périr d’un côté sans périr de l’autre; la confédération peut être dissoute, et les confédérés rester souverains. »
On ne peut exprimer avec plus de force la nécessité où se trouvent les divers membres de la confédération de faire abandon d’une partie de la souveraineté en faveur d’un pouvoir central, le droit qu’a ce pouvoir d’apaiser les rébellions, de réprimer les abus et les usurpations des confédérés. Montesquieu admet, il est vrai, la possibilité d’une dissolution; mais si l’on pénètre bien le sens de ses formules concises, il l’envisage comme un accident, comme le résultat du dépérissement d’une partie du corps social. Pour qu’elle pût être provoquée par la volonté de l’iin des confédérés, il faudrait que celui-ci revendiquât l’intégrité de sa souveraineté, et cette souveraineté, suivant Montesquieu, ne lui fait retour qu’après la dissolution même de l’union. Mais sortons de la politique théorique. La constitution américaine est trop récente, les traditions de la politique américaine ont traversé trop peu de générations pour que le sens en soit oblitéré. Quand les représentants des diverses colonies anglaises, devenues autant d’États indépendants, scellèrent leur union et adoptèrent une constitution commune , prétendaient-ils ne contracter qu’une alliance politique momentanée, ou fonder une république durable? Comptaient-ils avec le temps,
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OU voulaient-ils transmettre leur œuvre aux générations les plus éloignées? Réservaient-ils le principe de la souveraineté des États particuliers, ou demandaient-ils à tous les États le sacrifice éternel de la portion de souveraineté nécessaire au pouvoir fédéral? Quiconque est familier avec l’histoire de la révolution américaine peut, ce semble, répondre sans hésitation à ces demandes. Les démocraties, bien qu’elles aient à lutter d’ordinaire à leurs débuts contre des royautés prétendues légitimes, ont aussi besoin d’une sorte de légitimité, en ce sens qu’il y a quelque chose qu’elles doivent mettre ù l’abri du temps, des fluctuations des volontés humaines, sous peine de se laisser entraîner à l’anarchie. Personne ne veut bâtir sur le sable.
A la fin du dernier siècle, nous voyons d'abord les treize colonies rebelles de l’Amérique liées pendant la guerre révolutionnaire par une simple alliance et ne formant pas encore une confédération. L’Angleterre avait alors pour adversaire une ligue ; le congrès était une diète composée par les envoyés d’États souverains ou en lutte pour obtenir la souveraineté : l’historien américain Motley l’a comparé aux états généraux de l’ancienne république de Hollande, ou à la diète germanique actuelle. Après la guerre, la ligue entra rapidement en décomposition: les souvenirs peu glorieux de cette époque ont été en quelque sorte noyés dans la grandeur et la puissance depuis atteintes par la république; mais il n’est pas
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inutile deles rappeler pour montrer ce que l’Amérique gagna par l’union. « Quand la guerre eut cessé, écrit Motley, quand notre indépendance fut reconnue en 1783, nous tombâmes rapidement dans une condition d’entière impuissance, d’imbécillité et d’anarchie. Nous avions assuré notre indépendance, mais nous n’avions point fondé une nation ; nous ne formions point un corps politique. On ne pouvait faire appliquer les lois, réprimer les insurrections, obtenir le payement des dettes. Il n’y avait sécurité ni pour les personnes, ni pour les propriétés. La Grande-Bretagne avait conclu avec nous un traité de paix, mais refusait dédaigneusement de nous accorder un traité de commerce et d’amitié, non parce que nous avions été rebelles, mais parce que nous n’étions point un État, — parce que nous n’étions que la ligue à demi dissoute de provinces querelleuses, incapables de garantir les stipulations d’un traité de commerce. Nous ne fûmes pas môme capables de remplir les conditions du traité de paix et d’obtenir, conformément aux stipulations faites, le payement des dettes dues aux sujets britanniques, et la Grande-Bretagne refusa en conséquence d’abandonner les postes militaires qu’elle occupait en deçà de nos frontières. Douze ans après que notre indépendance eut été reconnue, nous fûmes humiliés par la vue de soldats étrangers occupant une longue chaîne de forteresses au sud des grands lacs et sur notre propre sol. Nous étions une confédération : nous étions des États souverains. Et tels
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étaient les fruits de cette confédération et de cette souveraineté I Ce fut, jusqu’au jour présent, l’heure la plus sombre de notre histoire. » La constitution des États-Unis mit fin à cette situation ; elle marqua le triomphe du parti dit fédéral ou national sur le parti qui dès lors luttait pour donner la plus grande extension possible aux droits des États. Qu’on écoute, sur ce point, le témoignage des contçmporains. La convention assemblée pour préparer la constitution s’exprime ainsi en en recommandant l’adoption au peuple : « Dans toutes nos délibérations, nous avons constamment gardé en vue ce qui nous semblait être le plus grand intérêt de tout véritable Américain, la consolidation de notre union, à laquelle se lient notre prospérité, notre sécurité, peut-être notre existence nationale. » Que dit Henry, un des adversaires du projet? « Que le gouvernement soit un gouvernement consolidé, cela est parfaitement évident. La constitution dit: « Nous, le peuple, » au lieu de: « Nous, les États. » Ce doit être le gouvernement consolidé, national, du peuple de tous les États. » La cour suprême,rautorité constitutionnelle par excellence, tient un langage bien plüs net encore ; le nouveau gouvernement établi, la cour s’exprime ainsi: « Il a été dit que les Etats étaientsouverains, étaient complètement indépendants, et étaient réunis les uns aux autres par une ligue. Cela est vrai ; mais quand ces souverainetés alliées ont converti leur ligue en un gouvernement, quand elles ontconverti leur congrès d’ambassadeurs
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en une législature chargée de promulguer les lois, le caractère sous lequel les États nous apparaissent a subi un changement. »
La forme politique que se sont donnée les États-Unis ne consiste donc pas dans la superposition d’une souveraineté à d’autres souverainetés ; il n’est jamais question dans la constitution de la souverainté des États; cette constitution est la charte d’un grand peuple. «Nous, le peuple des États-Unis, pour assurer une union plus parfaite et pour assurer les bienfaits delà liberté à nous-mêmes et à notre postérité, nous ordonnons et établissons celte constitution.» Les États ne conservent en fait aucun des attributs ordinaires de la souveraineté; ils ne peuvent ni battre monnaie, ni émettre des billets de banque, ni maintenir une armée et une marine, ni donner des lettres de marque, ni faire des traités avec des gouvernemens étrangers, ni entretenir avec eux des rapports diplomatiques, ni conférer des titres de noblesse. Ce qui, jusqu’à la guerre civile des dernières années a le plus frappé les Européens dans l’ordre politique des États-Unis, c’est le degré de self government pratiqué dans les affaires particulières des États, l’absence de toutes ces entraves qui, dans les anciens États monarchiques, gênent l’action individuelle et la liberté des associations, quels qu’en soient la nature et l’objet. Beaucoup d’esprits avaient fini par imaginer que les fondateurs deJa constitution américaine ont laissé la souveraineté aux États; tandis qu’ils l’ont placée tout entière dans le
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président, dans la cour suprême et dans le congrès. Que l’on compare les attributions du président des États-Unis à celles du souverain constitutionnel de la Grande-Bretagne, et l’on sera forcé d’avouer que c’est le président qui a le plus de pouvoir.
Le président seul est, d’après la constitution, le commandant en chef, non-seulement de l’armée et de la marine des États-Unis, mais encore de la milice des divers États, quand il juge à propos de l’appeler au service des États-Unis; le président a le droit de grâce dans le cas d’un crime commis contre les États- Unis; il a le pouvoir, de l’avis et du consentement du sénat, de faire des traités ; il nomme, de l’avis et du consentement du sénat, les ambassadeurs, les consuls, les juges à la cour suprême, et tous les officiers des États-Unis; il choisit ses ministres, il peut les prendre et les conserver lors môme qu’ils n’ont pas ou qu’ils n’ont plus les sympathies du congrès, la responsabilité du président couvrant l’irresponsabilité ministérielle. Chaque État ne représente en réalité, dans la république américaine qu’une subdivision administrative ; il est ce que serait le département en France, si par un coup de baguette on pouvait changer les préfets en gouverneurs nommés par les babitans, les conseils généraux en chambres délibérantes, légiférant sur les affaires départementales. Administrativement, on peut dire que l’État est tout; politiquement, qu’il n’est rien. Un simple citoyen peut, comme citoyen des États-Unis, tenir en balance tout
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le pouvoir d’nn État, car il y a une coursuprême spécialement investie du pouvoir de régler « toutes les controverses entre deux ou plusieurs États, -entre un État et des citoyens d’un autre État. » Le président ne connaît pas les États, il ne connaît que les individus. Il prête serment à la constitution, et celle-ci «est et sera la suprême loi du pays, nonobstant tout ce qui pourrait y être contraire dans la constitution ou dans les lois d’un État. » Tous ceux qui ont étudié avec soin la constitution américaine ne l’ont jamais interprétée autrement que dans le sens d’un gouvernement national, consolidé, reposant sur la souveraineté directe et exclusive du peuple. La démocratie ne reconnaît et ne saurait, pour rester logique, reconnaître aucune autre souveraineté ; or y a-t-il un peuple du Maryland, un peuple du Massachusetts, un peuple de la Virginie ? La constitution fut adoptée par le peuple américain tout entier: elle ne fut point ratifiée par les États, mais par la nation. Si le vote eut lieu dans les divers États, ce ne fut que par suite d’une nécessité purement géographique. « Les électeurs, dit à ce sujet le juge Story, l’une des grandes autorités constitutionnelles de l’Amérique, se réunirent dans les divers États; mais où ailleurs pouvaient-ils se réunir? o
On peut néanmoins observer deux tendances chez les hommes d’État américains, les uns plus enclins à affermir le pouvoir central et à augmenter ses prérogatives, les autres plus disposés à chercher des ga-
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ranties pour l’indépendance des États, Les fédéralistes visaient à ce qu’on est convenu de nommer aujourd'hui la centralisation, les démocrates à la décentralisation ; mais jamais il ne fût venu à la pensée de Jefferson de pousser le conflit entre les attributions de rUnion et celles des États jusqu’à la révolution armée. Sa loi suprême était la constitution : toutes les fois qu’elle ne contenait, sur un point donné, aucune limitation formelle et explicite du droit des États, il se prononçait contre l’intervention du pouvoir central; mais, en agissant ainsi, il n’avait d’autre but que de défendre le peuple contre les excès du pouvoir, il ne cherchait point à ravir au pouvoir ses attributions légitimes. Avec Calhoun, nous voyons l’opinion démocratique, égarée par le talent remarquable de cet homme d’Ètat, s’engager sur une pente qui devait fatalement la conduire Jusqu’aux dernières extrémités. Son ouvrage posthume, Disquisition on the governmeni, nous donne la clef de son système; il resta longtemps l’arsenal où les démocrates cherchèrent des armes. Calhoun réussit à donner une couleur généreuse à des doctrines dont l’objet n’était pourtant que d’assurer à l’oligarchie des maîtres d’esclaves la direction suprême des affaires de l’ünion. Son œuvre peut se résumer ainsi : Le gouvernement est nécessaire pour protéger la société contre l’égoïsme des intérêts individuels, mais les individus ont aussi besoin d’être protégés contre les abus du gouvernement. Le suffrage libre et absolu ne les défend point
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contre l’oppression et l’injustice, car il les soumet aux caprices, aux tendances, aux passions de la majorité. La presse incline toujours du côté où sont les plus puissants intérêts, et la liberté ne lui apprend ni le désintéressement ni la justice. Il faut donc trouver un contre-poids contre les majorités, donner aux intérêts opprimés le droit de se dégager de ceux qui les gênent. « De même que dans la république romaine la puissance des patriciens était bornée par le veto des tribuns, qu’en Pologne la puissance des assemblées était tenue en échec parle vefod’un seul membre; ainsi, dans les États-Unis, il faut que chaque État ait le droit et le moyen d’annuler, de nullifier tout acte qui tend à violer et à diminuer ses droits. »
La doctrine de Calhoun avait été appliquée pour la première fois, dans ses conséquences extrêmes, par la Caroline du Sud, qui fut encore la première, en 1861, à lever le drapeau de la révolte. On se rappelle que, sous la présidence du général Jackson, elle proclama, à propos d’un nouveau tarif, un acte de nvllificalion qui devait servir de prélude à une renonciation complète aux devoirs fédéraux ; mais le président annonça la détermination de réprimer la révolte, et la Caroline du Sud dut céder sur-le-champ. Les théories démocratiques n’en continuèrent pas moins à gagner du terrain, et bientôt elles obtinrent une suite d’éclatants triomphes dans une question qui engageait l’avenir môme de la république, parce
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qu’elle se liait au développement de l’esclavage. Cette question des territoires devint le champ de bataille des partis, le nœud de toute la politique intélérieure et extérieure de rUnion. On lit dans la constitution : « Le congrès aura plein pouvoir pour disposer des territoires et des autres propriétés des États-Unis, et pourra établir à cet égard toutes les lois et les règles nécessaires. » Cette souveraineté sur les territoires assignés au congrès par le pacte fédéral est absolue ; elle n’est limitée par aucune stipulation; le territoire est considéré comme une propriété de la nation, au même titre que les vaisseaux de la flotte fédérale, les arsenaux, les forts, etc. Investi par la constitution d’un pouvoir absolu sur les territoires, le congrès a, d’une autre part, la faculté d’admettre de nouveaux États, et, par conséquent, le droit connexe de refuser leur admission. Cette double faculté donnait au congrès américain un moyen facile de limiter le domaine de l’esclavage, en lui permettant d’abord de l’exclure des territoires soumis à sa juridiction immédiate, et, en second lieu, de refuser l’admission des nouveaux États qui inscriraient l’esclavage dans leur constitution particulière. Aussi le Sud tourna toutes ses forces contre ces clauses protectrices de la liberté, et par une série d’attaques de plus en plus hardies il réussit à en annuler entièrement les effets.
En 1787, tout le territoire national avait été sans opposition enlevé à l’esclavage. Les fondateurs de la
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république, qui n’eurent point le courage de l’abolir dans les anciens États, voulurent du moins se garantir contre l’extension d’une institution qu’ils étaient unanimes à condamner. Le compromis du Missouri enleva au travail libre toute la portion des territoires cédés par la France située au sud du 36® degré de latitude. L’annexion du Texas, la guerre du Mexique, augmentèrent encore le domaine du travail servile. Par les compromis de 1850, le choix entre le régime de la liberté et de l’esclavage dans les territoires du Nouveau-Mexique et du Texas fut laissé aux premiers occupants de ces territoires. Le peuple américain , représenté par le congrès, cessa d’être considéré comme un arbitre naturel dans les régions destinées à accroître son empire, et le sort des futurs États fut abandonné aux caprices et à la cupidité des colons les plus aventureux. Le droit d’intervention législative dans les territoires ne pouvait rester debout devant la souveraineté des territoires eux-mêmes. Le Sud ne tarda pas à triompher de cette contradiction, et, jetant bientôt le masque, dénonça le compromis du Missouri comme un attentat contre les droits populaires. Le bill de Nebraska fut arraché au congrès, et toute limite géographique entre le domaine du travail libre et celui du travail servile fut désormais effacée. Dès ce moment, tout observateur sagace put désespérer de l’avenir de l’Union. Jamais la constitution n’avait reçu une atteinte aussi profonde, jamais le droit individuel n’avait obtenu un
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triomphe aussi éclatant sur le droit public, jamais une nation n’avait renoncé aussi imprudemment à sc garantir contre des entreprises factieuses. Maîtresse du pouvoir, grâce à ses privilèges électoraux et à la multiplication de plus en plus rapide des États à esclaves, l’oligarchie du Sud avait trouvé des complices trop faciles dans les États du Nord. Enivré par ses prospérités, le peuple avait fini par fermer les yeux sur les dangers de l’esclavage. Les abolitionnistes n’avaient acheté qu’au prix des persécutions et du mépris public le droit de rappeler à la nation ses obligations morales. Après la forte génération des hommes d’État qui avaient fondé la république, et qui se guidaient par les nobles principes de libéralisme et d’humanité inscrits dans leur constitution, on vit une génération d’avocats et de sophistes qui étouffèrent l’esprit de cette grande œuvre sous de misérables arguties, réduisirent la politique américaine à une lutte de partis sans principes fixes, décomposés aussitôt que formés, instruments de plus en plus complaisants de l’intérêt des maîtres d’esclaves. Les États- Unis se préparaient ainsi les plus redoutables épreuves. L’accroissement de la richesse publique, la paix, le calme extérieur, ne compensent point pour les peuples la perte de la grandeur morale. Ceux qui s’endorment dans l’oubli de leurs devoirs doivent s’attendre à de terribles réveils.
La politique américaine se concentra de plus en plus sur la question des territoires et sur celle de l’es-
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clavage : l’autorité politique du Sud était si bien établie que les ennemis du parti démocratique, renonçant à l’espoir d’abolir l’esclavage, avaient borné toutes leurs prétentions à lui fermer les territoires. Lentement, péniblement, on vit se former un parti qui, sous des noms divers, d’abord sous celui de liberty porty^ puis de tiers parti, de free soil party, enfln sous celui de parti républicain, se donna pour objet d’empêcher l’extension de l’esclavage, et de rendre toute sa force à l’article de la constitution qui donnait au congrès autorité sur les territoires. Quand le parti républicain présenta aux suffrages populaires Frémont, son premier candidat à la présidence, quel était son programme, ou, comme on dit en Amérique, sa plateforme ?l\impoTte de le rappeler : — adhésion à la constitution des États-Unis, — prohibition de l’esclavage dans les territoires (ainsi que de la polygamie, par allusion aux Mormons), — rétablissement de l’ordre légal dans le Kansas, alors ensanglanté par la guerre civile, — admission immédiate du Kansas comme État libre. Le succès relatif de la candidature de M. Frémont démontra aux hommes politiques du Sud que le Nord commençait à se soulever contre leurs perpétuelles usurpations, et ne voyait pas sans crainte le continent de l’Amérique entière livré ou promis à l’esclavage. L’oligarchie du Sud se sentit menacée, et, prévoyant que la direction politique de l’Union allait lui échapper, elle consuma les quatre années de la présidence de M. Buchanan en efforts ardents j our
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conserver le pouvoir ou pour rendre stérile la victoire de ses adversaires.
A ce moment, le lien qui unit la question constitutionnelle à la question de l’esclavage devint de plus en plus visible. Après avoir arraché au Nord.au nom de l’Union, les plus nombreux, les plus honteux sacrifices, le compromis du Missouri, les compromis de 1850, la loi des esclaves fugitifs, le hill de Nebraska, les hommes d’État du Sud se préparèrent à sortir de l’Union le jour môme où la balance politique cesserait de pencher en leur faveur. Les républicains n’avaient pourtant rien ajouté à leur programme ; ils annonçaient seulement Vintention de limiter dans les territoires le domaine de l’esclavage. Cela suffit au Sud : les arsenaux furent dégarnis dans tous les États libres, les navires de la marine fédérale disséminés dans tout l’univers, et sans l’honnôteté de M. Holl, un des secrétaires d’État de M. Buchanan, et du général Scott, il est douteux que la première inauguration de M. Lincoln eût pu avoir lieu à Washington. La rébellion fut préparée à loisir : ce ne fut point la révolte unanime d’un peuple contre un gouvernement tyrannique, ce fut la tentative préméditée d’une aristocratie de maîtres d’esclaves déterminée à sortir de la république plutôt que d’en perdre la direction, le coup d’État d’une minorité contre la majorité, contre les lois, contre la constitution. Les ordonnances de sécession furent votées dans des formes et avec une rapidité qui indiquaient assez que les meneurs étaient
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résolus à étouffer les protestations des citoyens paisibles et honnêtes ; elles furent promulguées par des conventions, et ne furent point soumises à la ratification directe du peuple des États. Le premier sentiment du Nord fut la surprise ; il ne voulait point croire à la rupture de l’Cnion; il n’avait jamais pris au sérieux les menaces de séparation de ceux qu’on nommait les mangeurs de feu.
L’administration nouvelle essaya de ramener les rebelles, on balbutia encore une fois le mot de compromis; mais le jour où le fort Sumter tomba sous le canon des rebelles, toute transaction devint impossible, et la guerre fut désormais le premier devoir du gouvernement.