I.E PRÉSIDENT LINCOLN
nées de sa présidence. Une tristesse presque surhumaine passait parfois sur ce front où les rides étaient devenus des sillons, sur ce visage étrange où le rire des anciens jours s’était changé en un rictus douloureux. Je me rappelle, comme si c’était hier, avoir uu soir rencontré le président à la nuit tombante. Il sortait de la Maison -Blanche, et, suivant son habitude, il allait chercher des nouvelles au département de la guerre. Personne ne l’accompagnait, bien que souvent on l’eùt prié de ne jamais s’aventurer seul ; il dédaignait le danger et détestait toute contrainte. Enveloppé dans un plaid pour se protéger contre le froid, il marchait lentement, perdu dans sa rêverie, pareil à un grand fantôme. Je fus frappé de l’expression pensive et souffrante de son visage. Les agitations, les inquiétudes, les émotions avaient lentement plié et brisé enfin- cette nature forte et rustique, usé les nerfs d’acier de ce géant. Pendant quatre ans, il n’avait pas eu une heure de repos. Ses fêtes mômes étaient d’horribles souffrances ; quand les salons de la Maison-Blanche s’ouvraient, le flot des visiteurs pas.sait sans s’arrêter devant lui; sa large et loyale main serrait toutes celles qui se présentaient. Esclave du peuple américain, il était condamné k rester à Washington quand tout le monde en fuyait la poussière et la chaleur; il s’échappait seulement pour aller chercher un peu de verdure sur les riantes collines où se trouve la maison de campagne présidentielle, à côté du Soldiers Home^ asile où l’État garde
LE PRÉSIDENT LINCOLN
quelques invalides de la guerre du Mexique^ promenades, il voyait les beaux bois coupés pour faire place aux parapets et aux glacis des forls; à distance, il rencontrait un grand cimetière, py, so^t alignées dix mille tombes encore fraîches. J’ai yUt,,-au milieu des bois, cette cité des, morts, avec ses longue^ allées parallèles, où se dressent dix mille pierres bla^^ ches, toutes semblables, et chacune portant le nou> d’un soldat. Il semble qu’on passe une revue en.lçHji-i géant ces interminables files, dont la monotqaip^jl. quelque chose de terrible. Ces soldats qui dQrrapnt^ aujourd’hui dans un ordre que rien ne viendi;a p|q& troubler, M. -Lincoln les avait vus jeunes, ^vigoureux», pleins de santé ! ' , • lui
Sa retraite des champs ne fut pas toujours à .jjiiJ^ipi des alertes; la cavalerie de Breckenridge.s’aventqir-a, une fois jusqu’au pied des forts voisins, et de ^ fp^i nêtre M. Lincoln vit brûler la maison de soq.,ai?^^ M. Blair. A une portée de fusil de sa campagne, es^ la, demeure d’un partisan du Sud qui, au début dejdfi guerre, faisait la nuit des signaux aux rebelles^ ppsié;$.. de l’autre côté du Potomac. On l’arrêta, il fut jeté en , prison ; mais M. Lincoln le fitrelâcher. Partout aqtpur^ de lui il apercevait l’image de la guerre : le PîiYiUpn ^ étoilé flottant dans le ciel au-dessus des rouges Ijgne^^ dont les angles déparent aujourd’hui le sommet>des^ charmantes colUnes qui entourent Washington,^ jlçSj noirs canons dormant sur leurs affûts, les canonnières^ les vapeurs, les* transports descendant ou ^xemoptant^ 2