‹ les etatsunis pendant la guerreChapitre 34 sur 38 · I.E PRÉSIDENT LINCOLN · texte numérisé non relu

I.E PRÉSIDENT LINCOLN

fc 'Pôtômac. Sur sa route, entre les hauteurs hoîsé^ Aii'^leridiàn là Maison-Blanche, Ü traversait

ühel plaine aride et déchirée, 'où l’on ne rencontre que dé vastés hôpitaux de bois,' bâtis à’ la hâte depuis Id commencement de la guerre. Il vivait, ori peiit lc dire',' dans un camp; partout' des habits 'bleûsV'dés'troüpcs dé cavaliers lancés au' galop, des délachemenls ’cn marche, des généraux à cheval suivis de leurs ordonnances, des ambulances, des voitures du train menéeà par des nègres et traînées par des mulets, tout le désordre de la guerre sans aucune' de scs grandes émotions. Cette existence affaircc, inquiète, n’avait ni loisirs' ni 'plaisirs.’ La fortune modique dé Mi^Lincoln nd lui permettait point d’offrir â beaucoup de personnes l’hospitalité de 'la Maison-Blanche; il n’avait jàniais Voulu' recevoir scs appointements qu’en papier-mo'nnaie,' 'comme tous les autres fonctionnaires' publics^' quoique le congrès eût bien volontiers 'consenti à‘ ce qu’ils fussent payés en or. Il s’appauvrit, loin de s’’eririchir, en tenant pendant quatre années les rèriês'du’ gouvernement, alors que le budget des’Ètats-Ünis .at-” teignait d’un' bond un clîittrd’cdmparable seùl'èm à Celui du budget des États européens les plus anciens,* cl fes’plus riches. Il ne dérobait aucim dé ses ipstahts ^ aux aft'aires : il n’e'ntra qu’une foîs pendant ces quatre ’ ans'dans la belle serre attenante à la, maison présidentielle. Pour seule distraction,' M"** Lincoln le cônduîsait de loin en loin, presque ‘malgré luî| "aüiliéâtr'e^ n' aimait Shakspeare avec passion! » It m’importe^’

LE PRÉSIDENT LINCOLN

assez peu, me dit-il un jour, que Shakspeare soit bien ou mal joué ; chez lui, la pensée suffit. »

J’eus un jour, au mois do janvier de cette année, l’honneur d’être invité à l’accompagner à la représentation du Roi Lear. Je me rendis avec lui à ce même théâtre de Ford et dans celle même loge où il a été si lâchement assassiné. Le théâtre de "Washington est petit et délabré; on arrivait à la loge présidentielle en suivant un passage laissé libre derrière les spectateurs des galeries, et il n’y avait qu’une porte à ouvrir, un rideau à écarter, pour y entrer. L’appui de la loge était couvert d’une pièce de velours rouge, mais on n’avait pas môme pris la peine de recouvrir â l’intérieur de velours ou de drap les planches de sapin qui formaient le devant. Je fus, on le comprendra facilement, plus occupé du président que de la pièce. Pour lui, il écoutait attentivement, bien qu’il sût tout le drame par cœur : il en suivait tous les incidents avec intérêt, et ne causait avec M. Sumner et avec moi que durant les entr’actes. Son second fils, âgé de onze ans, était auprès de lui : M. Lincoln le tenait presque tout le temps appuyé contre lui, et souvent pressait la tête rieuse ou étonnée de l’enfant sur sa large poitrine. A ses nombreuses questions il répondait avec la plus grande patifâice. Certaines allusions faites par le roi Lear aux douleurs de la paternité faisaient passer comme un nuage sur le front du président : il avait perdu un jeune enfant à la Maison- Blanche, et ne s’était jamais consolé de sa mort.

LE PRÉSIDENT LINCOLN

Qu’on me pardonne de réveiller des souvenirs si personnels, qu’en d’autres circonstances je n’eusse jamais songé à livrer à d’autres qu’à quelques amis, car c’est là même, dans ce lieu où je le vis entouré des siens, que la mort vint frapper cet homme plein de mansuétude, plus doux qu’une femme, aussi simple qu’un enfant. C’est là qu’il reçut la flèche du Parthe de l’esclavage vaincu, et qu’il tomba pour ne plus se relever, noble victime de la plus noble des causes.

Même en mourant, M. Lincoln a encore servi l’Union, à laquelle il avait déjà tant donné, car il y a des émotions si puissantes qu’elles servent comme de ciment à toutes les âmes: elles élèvent le cœur des nations, imposent silence aux grondeuses résistances, jettent comme un voile d’oubli sur le passé et rapprochent toutes les volontés. Il ne faut donc point trop plaindre les États-Unis, comme nation, d’avoir perdu ce chef en qui ils avaient mis leur confiance : il restera, président invisible, à la Maison-Blanche, et inspirera longtemps encore les conseils de la nation. C’est d’ailleurs le propre des gouvernements libres que de former assez d’hommes pour qu’aucun d’eux ne devienne jamais absolument nécessaire; les destinées de la nation n’y sont point suspendues au fil fragile d’une existence unique ; ceux qui se trouvent élevés aux plus hautes fonctions de l’État s’y adaptent avec une merveilleuse aisance aux nouvelles circonstances où ils se trouvent placés : la liberté a commencé leur éducation, la responsabilité l’achève. Que

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l’on compare les jugements que l’Europe portait il y a quatre ans sur M. Lincoln aux témoignages de respect qu’elle prodigue aujourd’hui tardivement à sa mémoire ! Sans doute l’exercice du pouvoir au milieu des circonstances les plus critiques l’avait grandi, mais il était bien le même homme quand il acceptait avec une résolution modeste le fardeau de l’autorité, et quand ses premières paroles n’éveillaient d’autres échos que ceux d’une froide et frivole critique.

S’il n’est pas besoin d’offrir à la république américaine, frappée dans l’élu de son choix, mais déjà groupée autour d’un chef nouveau, les témoignages d’une inquiète pitié que sa fierté repousse, on peut du moins plaindre ce rude travailleur qui n’a pas reçu le prix de sa tâche, et qui pendant toute sa vie n’a pas connu le repos. Aux États-Unis, son deuil fut autant un deuil privé qu’un deuil national. Les crêpes noirs ne flottèrent pas seulement sur les palais des administrations publiques, ils pendirent tristement devant les plus humbles maisons. Des populations en larmes suivirent le cercueil qui de Washington se diriga lentement vers l’Illinois. Comme il arrive toujours, le peuple, surpris par sa douleur, ne sentit bien qu’après la mort de M. Lincoln tout ce qu’il avait perdu. Condamné par les événements à devenir un grand homme, M. Lincoln a obtenu la gloire, «|u'il n’avait jamais convoitée. Avec quel empressement et quelle joie il l’eût repoussée, s’il eût à ce prix pu épargner à son pays les douloureuses épreuves

LE PRÉSinENT LINCOLN.

* parmi lesquelles son nom devait' lentement s’élever ! “'Cette gloire survivra à bien des renommées bruyantes ‘■^et mensongères; elle ajoutera' des' traits nouveaux à '' ce pur idéal qui place la grandeur dans la simplicité,

■ qui incliné la puissance devant la loi, et qui ne sépare "plus l’héroïsme de l’abnégationl J’aurai tout 'dit si ' j’appelle M. Lincoln un homme d’État chrétien, en

prenant ce mot dans le sens le plus sublime. ' Il ne pensa jamais à lui-même : aussi son pays et le monde

■ se souviendront-ils toujours de lui. ' ^

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