CHAPITRE II
TROIS ANS DE GUERRE
I Le 12 avril 1861, le premier coup de canon fut tiré contre le fort Sumter. Le major Anderson, qui commandait les troupes fédérales î\ Charleston, quand la Caroline du Sud se détacha de la Confédération, avait renforcé le fort Sumter de la garnison du fort Moultrie, une autre défense du port. Cette précaution fut regardée par les rebelles comme un acte d’hostilité. Ils osèrent demander au président Buchanan l’abandon du fort Sumter; celui-ci n’eut pas l’impudeur d’obéir à cette injonction : retrouvant un reste de courage et d’honneur, il annonça même qu’il enverrait des renforts au fort Sumter. Jetferson Davis considéra cette réponse comme une déclaration de guerre, et envoya le général Beauregard, la veille encore officier de l’armée régulière, diriger des opérations de siège contre le fort de Charleston. Le U avril, Beauregard demande à Anderson de se ren-
TROIS ANS DE GUERRE
dre : celui-ci refuse. Quelques navires fédéraux se montrent au large : la folle colère des rebelles est au comble, et les premières bombes tombent sur la forteresse. Que n’eût pas découvert un œil prophétique derrière leur traînée de flamme et leur fumée impie ! que de sang, de ruines, de champs de carnage, tout un monde bouleversé, la fière Charleston enfin livrée elle-même aux flammes, pillée par ses derniers habitants, le pavillon étoilé, relevé au bout de quatre ans sur les ruines du fort Sumter, en présence de Garrison, le vieil abolitionniste, et aux applaudissements de régiments nègres ! Tout cela , ni Beauregard ne le vit, ni Anderson, qui, après une défense de trente-six heures et h bout de munitions, se rendit avec les honneurs de la guerre. Pas un homme tué, du reste, ni d’un côté ni de l’autre. Singulier début pour une guerre qui devait faire répandre des fleuves de sang!
L’émotion qui parcourut les États du Nord, à la nouvelle de la prise du fort Sumter, peut mieux s’imaginer que se peindre. A sa colère et sa douleur, le peuple américain sentit qu’il était bien un peuple et non pas un total arithmétique : la môme vibration ébranla comme une seule âme tous ces millions d’âmes. Avant que le président appelât 75 000 miliciens sous les drapeaux, on courait déjà de toutes parts aux armes. Des gens de campagne, apprenant la nouvelle, partirent pour s’enrôler dans la ville voisine, sans dire adieu ni à leurs femmes ni à leurs enfants.
TROIS ANS DE GUERRE
On reconnut les fils des fermiers qui avaient couru le siècle dernier à Bunker-Hill. Ces spasmes ne durent point, chez les nations non plus que les individus : à réclair de la passion doit succéder l’effort lent, patient, pénible de la volonté. Il faut que le niveau régimentaire passe lourdement sur l’ardeur martiale; une fois dans le rang, le soldat n’est plus qu’une fraction infinitésimale.
Pendant qu’on fait des régiments dans le Nord, le Sud en fait aussi : la Virginie, l’Arkansas, la Caroline du Nord, le Tennessee, jusqu’alors hésitants, suivent l’élan; le Kentucky, entre l’enclume et le marteau, proclame vainement sa neutralité. Le Missouri se divise, le Maryland reçoit à coups de fusil, dans les rues de Baltimore, les soldats du Massachusetts, qui volent avec Butler à Washington. On remue la terre autour de la capitale, sur les hauteurs d’Arlington, et la hache dépouille les riants coteaux du Potomac.
La guerre commence en Virginie; on entend parler pour la première fois de Mac Clellan, qui chasse les rebelles des hautes vallées de la Virginie occidentale. L’astre du « petit Napoléon » se lève. La presse a embouché la trompette guerrière : on veut une bataille, une grande bataille. Qui parle d’organiser l’armée, d’apprendre l’exercice et les manœuvres aux soldats, de former des brigades, des divisions, des corps, des cadres de réserve, une administration militaire? Qu’a-t-on besoin de ces vieilleries , bonnes pour l’Europe? En marche ! en avant sur Richmond ! Tout
l'ROlS ANS DE Gl’EilRË.
va reculer devant le flot des volontaires! Mac Dowell suit ce flot plutôt qu’il ne le dirige; le 21 juillet 1861, il rencontre Beauregard sur les bords d’un torrent nommé Bull Run. Il a quelques régiments de réguliers; tous ses autres soldats sont des recrues qui n’ont jamais senti la poudre. Les confédérés sont rangés sur la rive méridionale du torrent. Par der rière, ils touchent au chemin de fer qui sert à leurs communications. Mac Dowell fait une fausse attaque sur la droite pour détourner leur attention, pendant qu’une division va tourner leur flanc gauche. Les conscrits fédéraux franchissent la vallée, se battent bravement et repoussent la gauche ennemie jusqu’à de grandes forêts de pins. En vain Johnston, accouru de la vallée de la Shenandoah, en vain Beauregard, viennent se montrer sur le champ de bataille; leurs troupes continuent à lâcher pied, à reculer. Mac Dowell peut se croire vainqueur. Mais voici que les troupes fraîches de Kirby Smith arrivent à l’heure décisive. Toute la ligne confédérée se remet en branle; l’oscillation change de sens : les fédéraux, après plusieurs heures de marche et de combat, sont las. Le désordre se met dans leurs rangs, et le désordre dans une multitude armée dégénère en panique : on jette les armes, on abandonne voitures, canons, blessés; la marée, qui devait rouler jusqu’à Richmond, recule jusqu’à Washington. Beauregard, étonné de sa victoire, ne songe môme pas à suivre les fuyards.
L’eflet moral de ce désastre était déjà assez grand.
TROIS ANS DE GUERRE
Un moment le Nord douta de lui-même, et l’Europe depuis ce jour ne cessa de douter du Nord. Il y eut depuisvingt, il y eutcent batailles plus sanglantes que Bull-Run, mais Bull-Run était la première : on y crut voir le doigt de Dieu. M. Lincoln, dès le lendemain, appelle 500 000 volontaires sous les armes : premier • défi à la fortune qui insultait le pavillon étoilé. Les volontaires arrivèrent en foule ; il ne s’agissait plus seulement de punir l’arrogance du Sud, mais de sauver la capitale des États-Unis et, plus que cela, l’honneur de la nation. Il fallait un général : qui prendre? Scott , le héros de la guerre du Mexique, était trop vieux; on ne pouvait plus songer à Mac Dowell. On choisit Mac Clellan ; on ne savait trop pourquoi : on savait qu’il était jeune, qu’il avait visité Sébastopol pendant la guerre de Crimée, qu’il avait vu des armées. D’emblée on le nomme commandant en chef des armées des États-Unis : il organise les nouvelles levées, lentement, laborieusement, comme s’il se préparait à une guerre de sept ans, de trente ans, passant revues sur revues, trompant l’impatience du congrès par de grands spectacles militaires, s’enivrant des applaudissements de scs soldats, auxquels commençaient à faire écho ceux des ennemis de l’administration. L’automne de 1861 fut perdu ; un mouvement commencé en Virginie se termina d’une manière dé.sastreuse pour les fédéraux à Ball’s Bluff; Mac Clellan se rebute, il n’a pas encore confiance dans son armée; il l’enferme, toute bouillante de patrio-
TROIS ANS DE GUERRE
tisme et de passion, dans les quartiers d’hiver. Pendant cette longue attente, il fait des plans : ira-t-il à Richmond par terre, ira-t-il par eau ? Hélas! il n’ira ni d’une façon ni de l’autre.
Nous voici en 1862 : Mac Clellan se décide enfin à tenter la fortune; il songe d’abord à se porter sur Annapolis et le Ilapahannoch, pour se placer sur les derrières de Manassas, où l’ennemi avait campé tout l’hiver. Son plan à peine adopté dans un grand conseil de guerre, l’ennemi évacue Manassas. Que faire? le suivre dans les boues de la Virginie, ayant devant soi tant de larges fleuves, des forêts impraticables, des ponts rompus, de mauvaises routes; on revient au mouvement par eau. Le fort Monroë est situé à la pointe de la péninsule virginienne, grande langue de terre étendue entre le James et le York-river; ce point, toujours resté aux mains des fédéraux, est choisi pour le débarquement; 120 000 hommes descendent la baie de la Chesapeakc sur des transports et se réunissent sous les canons du fort.
L’entrée du James-river était fermée parle Merrimac, navire blindé confédéré, qui avait coulé le Cumberjeté la terreur dans toute la rade de Hampton- Roads et ne s’était retiré que devant le Monitor^ avec quelques avaries dont la nature n’était pas bien connue. Il faut se résoudre à longer la péninsule par terre en suivant le York-river et le Pamunkey, où les transports peuvent remonter jusqu’à Whitc-Housse. De là on se jettera à travers la Chickahominy sur Richmond.
TROIS ANS DE GUERRE
Mais voici d’abord Yorktown, avec ses vieilles fortifications, à peine changées depuis Rochambeau, Cornwallis et Clinton. Essayera-t-on de les prendre de vive force? Mac Clellan est trop prudent pour le tenter. Il veut tourner Yorktown, par eau, mais voici qu’on refuse de lui envoyer de Washington le corps de Mac Dow'ell, qu’il comptait envoyer sur la rive gauche du fleuve. 11 ne lui vient pas k l’idée de détacher un des corps qu’il a sous la main pour opérer cette diversion; il commence un siège régulier; les canons de 100, les canons de 200, les mortiers, arrivent lourdement, lentement, à leurs places. Quand tout est prêt, l’ennemi a disparu; un mois a été consumé sans proBt pour la gloire de l’armée. On se met à courir à l’ennemi; à Williamsburg, on le saisit enfin. Johnston, qui commandait la retraite, y tint deux jours et s’y battit avec rage, sous la pluie, pour donner au gros de son armée et de son matériel le temps de filer sur les routes étroites de la péninsule.
Après un peu de repos, on se remet en route, on avance lentement avec d'énormes files de wagons, en longeant le Pamunkey, jusqu’à White-IIouse, qui devient le grand dépôt de l’armée. Jefferson Davis, effrayé, avait pendant ce temps fait évacuer Norfolk, le grand arsenal virginien. Le Merrimac n’ayant plus fie port, on l’avait détruit. Le James river redevenait libre, mais on avait pris le parti de marcher sur Richmond du côté du nord, en suivant le chemin de fer de White-Housc à cette ville.
LAt'OtL. 2
tnois ANS DE GULhfiE.
Rien n’empêchait pourtant d’aller, comme plus lard le fit Grant, se porter sur le James river, désormais librement parcouru par les canonnières fédérales. La mauvaise étoile de Mac Clellan le retint sur les marais de la Chickahominy ; Mac Dowell restait avec son corps à Fredericksburg, et Mac Clellan espérait encore qu’il vienurait donner la main à son aile droite. Rien n’était plus facile que de se mettre en communication avec lui : malheureusement, le général confédéré Jackson s’était jeté dans la vallée de la Shenandoah; il avait battu en détail les troupes éparpillées qui la gardaient sous Frémont, Ranks, Sigel; on eut peur à Washington, et l’on rappela Mac Dowell. L’armée du Potomac n’avait plus à compter sur aucun renfort. Ælle usa son temps, ses forces et son courage sur les rives de la Ghickahominy : bataille le 31 mai à Fair-Oaks, sanglante, confuse, inutile; bataille le lendemain, où Johnston, le commandant confédéré, est blessé. Bataille le 23 juin sur la roule de Richmond, où déjà l’on trouve devant soi les troupes de Jackson, rèvenu de son heureuse expédition dans la Shenandoah.
On ne peut plus ni avancer ni reculer. Jackson menace déjà le chemin de fer qui approvisionne l’armée. Mac Clellan se décide enfin à porter par un mouvement de flanc son armée décimée sur le James river. La retraite commence le 27 juin par la grande bataille de Gaines-Hill, lutte acharnée qui s'achève dans les brumes du soir, dans un dés-
Digilized by Googl
TROIS ANS DE GUERRE
• lE
pi:
rfl«
dér
ordre affreux ; 35 000 fédéraux avaient contenu tout un jour 60 000 confédérés. Les ponts de la Chickahominy sont détruits, les lents convois, les trou- ■ peaux, se mettent en marche; on se bat tout en marchant, en arrière, en avant, de tous les côtés; par une horrible chaleur on traverse ainsi d’interminables marécages. On arrive t..fin aux collines de Malvern, qui dominent le James; l’armée conservait son parc de siège, retrouvait ses transports et était à l’abri. On le vit bien quand, le 11 juillet, les confédérés essayent d’enlever les positions de Malvern; une formidable artillerie les repousse et la retraite des sept jours se termine par une victoire. Mais l’armée du Potomac n’était plus en état de faire un mouvement agressif; elle s’enferme dans des retranchements, ennuyée, irritée, sous une chaleur torride, regrettant tant d’espérances perdues, si près et si loin à la fois de Richmond.
Lee, qui désormais commande l’armée confédérée, renvoie Jackson faire une diversion dans le nord de la Virginie. Celui-ci rencontre l’armée du général Pope sur le champ de bataille môme de Bull Run ; plus de panique cette fois, mais une terrible effusion de sang qui dure deux jours. Mac Clellan, rappelé du James river, revient lentement et à regret à Alexandrie. Profitant de l’éparpillement de ses adversaires, de leurs défiances qui se trahissent par l’incohérence des mouvements, Lee se décide à envahir le Maryland; Jackson investit Harper’s Ferry,
TROIS ANS DE GUERRE
tandis que le gros de l’armée confédérée se jette hardiment au delà du Potomac. Au milieu d’une confusion générale, Mac Clellan prend le commandement en chef et ajoute à son armée tout ce qu’il peut ramasser de troupes. Le là septembre, Hooker attaque à South Mountain l’avant-garde confédérée et la met en déroute. Le lendemain, on apprend que le commandant de Harper’s Ferry, après une misérable défense, s’est rendu avec une garnison de 11 000 hommes; cette honteuse capitulation permet à Jackson de venir rejoindre Lee; Mac Clellan a donc devant lui toute l'armée confédérée. Il livre pourtant bataille le 17 septembre, sur les bords de l’Antietam, un petit tributaire du Potomac.
Toute la journée, la gauche et la droite des deux armées se cherchèrent, se heurtèrent; les centres restèrent presque inactifs; le soir, les deux armées couchèrent sur le champ de bataille parmi 20 000 tués ou blessés; le lendemain Lee se mit en retraite et ordonna l’évaeuation de Harper’s Ferry; Mac Clellan le laissa partir sans le molester, craignant sans doute de trop demander à la fortune qui lui avait enfin accordé une grande victoire.
Une longue pause suivit : l’opinion s’impatiente de nouveau; Mac Clellan use le temps en reconnaissances, fatigue le gouvernement de plaintes, de demandes, de réclamations. Le commandement lui est enlevé et donné à Burnside ; l’astre « du petit Napoléon » tombe du zénith pour ne plus se relever.
TROIS ANS DE GUERRE
Burnside marche sur le Rapahannock,; le 11 décembre il bombarde Fredericksburg, et, le 12, à la faveur d’un brouillard, il passe le fleuve. Le lendemain, il avance contre les hauteurs boisées occupées par Lee, Longstreet et Jackson. Nulle stratégie : on se rue inutilement contre des obstacles insurmontables; six fois la brigade irlandaise monte à l’assaut des retranchements de Lee; l’artillerie ennemie moissonne les fédéraux comme du blé inùr. Hooker ne réussit pas mieux. La grande boucherie ne s’arrête qu’à la nuit, et l’armée découragée repasse le fleuve, sans avoir pu entamer les positions confédérées.
Burnside prend noblement sur lui toute la responsabilité de ce désastre et cède le commandement à Hooker, le favori de l’armée, celui qu’elle nomme fighting yoe (Joseph le Batailleur). Mais l’abîme appelle l’abîme, et Hooker ne devait pas être plus heureux que son prédécesseur. Bien triste fut la fin de cette année 1862, plus triste que celle de 1861 ; alors on s’amusait à compter les régiments de l’armée grossissante du Potomac ; qu’étaient devenues et cette armée, et la gloire naissante de Mac Glellan, et l’espérance de foudroyer la rébellion ? Comment formerait-on autour d’elle le cercle de fer? Où preiidrait-on prise sur cette fatale Virginie, l’ânie et le bouclier de la confédération? Rien ne pouvait consoler le Nord des revers de la péninsule et de Fredericksburg, ni la victoire défensive d’Antietam, ni le brillant combat du Monitor, ni même la hardie capture de la Nou-
'.'ROIS ANS DE Gl’ERRE.
velle-Orléans, où depuis avril flottait de nouveau le drapeau fédéral, ni la victoire de Rozencranz à Corinthe, dans l’État de Mississipi, ni la défaite de Bragg, qui, battu à Perry ville, avait dû fuir après avoir un moment parcouru triomphalement le Tennessee, le Kentucky méridional, et osé menacer le nord du Kentucky et Cincinnati même. Le dernier jour de l’année, le 31 décembre, Bragg attaqua de nouveau llosencranz à Murfreesborough, dans le Tennessee, enfonça ses lignes et lui prit 28 canons. Le 1" janvier 1863, Rosencranz, resserrant son armée, avait repris lentement l’avantage : le lendemain, il passait de la défensive à l’oflensive et forçait son adversaire à la retraite.
Avec 1863 s’ouvre la troisième année de la guerre ; l’armée du Potomac attend jusqu’en avril pour se remettre en marche. Tout l’hiver Lee s’était tenu sur les hauteurs de Fredericksburg; Hooker remonte avec la plus grande partie de l’armée le Rapahannock, passe le fleuve au-dessus de Frédéricksburg, et, paraissant subitement sur la gauche de Lee, menace ses communications avec Richmond. Aussitôt que Lee, effrayé, abandonnerait Fredericksburg, Scdgwick, laissé en arrière, devait s’y jeter; enfin, la cavalerie de Stoneman se lançait au cœur môme de la Virginie pour couper les ponts sur la route de Richmond. Qu’est-ce qui manquait à ce plan? Rien en apparence ; Hooker tenait déjà la victoire. Lee pourtant, au lieu de se laisser tourner, fait un
TROIS ANS DE GUERRE
changement de front, et, le 2 mai, donne ordre à
Jackson détourner lui-même la droite des fédérau.t
près de Chancellorville. Le corps de Jackson se montre inopinément sur ce point, jette le désordre dans quelques régiments : on a grand 'peine à rétablir les affaires de ce côté. Le lendemain, Jackson recommence son attaque : pendant que Hooker ne pense qu’à sa droite menacée, Lee se jette sur Sedgwick, qui était venu occuper les hauteurs de Frédéricksburg, et le rejette dans le fleuve. Hooker pouvait continuer la lutte, bien qu’il eût fait de grandes pertes d’hommes; les confédérés avaient moins souffert, mais ils avaient perdu Jackson, frappé par méprise d’une balle confédérée. L’armée du Potomac reçut avec un morne mécontentement l’ordre de repasser le Rapahannock. Enflés par le succès, les rebelles ne veulent plus s’arrêter qu’à Washington. Il faut en finir, dicter les conditions à la Maison blanche. Dans la Shenandoah, ils surprennent les fédéraux à Winchester. Lee est déjà dans le Maryland, sa cavalerie parcourt joyeusement les paisibles vallées de la Pensylvanie. Dans la confusion qui suit cette audacieuse aggression, Hooker disparait ; l’armée du Potomac, revenue en hâte pour défendre Washington, reçoit un nouveau commandant, Meade, soldat modeste, à peine connu de la nation. Mais l’armée le connaît, elle l’a toujours vu ferme, calme, patient, faisant sans bruit ce qu’il a à faire. Cet homme , ignoré la
TROIS ANS DE GUERRE
veille, va livrer la plus grande bataille de la guerre : dans sa main sera pour un jour le sort de l’Union.
Je le vis plus tard, descendu du premier rang au second, sous sa tente, devant Petersburg; mais je * ne pus lui parler que de Gettysburg, Gettysburg est resté dans mon esprit le grand tournant de la guerre : la cause de l’Union, qui avait résisté î\ tant de chocs, pouvait, là, se briser. Meade logea son armée sur les hauteurs de cette bourgade et y fut attaqué par toute l’armée confédérée le 2 juillet. Lee tâta successivement la gauche, le centre, la droite des lignes fédérales, placées non en ligne droite, mais comme les deux branches d’un V, la pointe du V formant le centre. Du milieu de son triangle, Meade renforçait rapidement les points assaillis avec le plus de fureur. La première journée fut sans résultat, la droite fédérale seule avait un peu faibli : le lendemain, Meade y rétablit ses positions; un grand calme succède, interrompu bientôt par le tonnerre d’une formidable artillerie. Lee fait gronder tous ses canons, et envoie Longstreet à l’assaut du centre. Les colonnes rebelles couronnent un moment les hauteurs, puis fléchissent et sont obligées de se replier. Trois fois elles reviennent à la charge, trois fois elles sont repoussées. Pickett fait en vain un dernier effort.
Il recule aussi. La lutte désespérée ne finit qu’avec le soir ; l’armée fédérale reste fièrement dans toutes ses positions; Lee, qui a perdu la fleur de son armée, donne le signal de la retraite et retourne lentement
TROIS ANS DE CLEURE
au Potomac, redoutable encore et bien capable de repousser quelques molles tentatives faites pour l’empêcher de repasser le fleuve.
Que se passait-il cependant dans l’ouest pendant 1863, l’année critique de la guerre? Là s’obtenaient les grands triomphes, les victoires fructueuses, qui rendaient à l’Union non quelques villes ou la ligne d’un fleuve, mais des États entiers, des territoires immenses. Farragut lui avait bien rendu l’embouchure du Mississipi, mais au commencement de 1863, les fortifications de Wicksburg et de Port-Hudson interrompaient la navigation sur le fleuve. Entre ces deux points, le Mississipi reçoit les eaux de la rivière Rouge, et par ce fleuve arrivaient aux confédérés les troupeaux, le sel, toutes les marchandises qui, parterre, étaient transportées de Matamoras. La rivière Rouge était une sorte de cordon ombilical par où la confédération rebelle pouvait se nourrir. Jefferson Davis attachait une telle importance à cette voie de communication et à la possession du bas Mississipi qu’il déclarait que si Wicksburg tombait, la confédération tomberait avec elle. Sherman, à la fin de 1862, avait déjà commencé sans succès des opérations contre ce point stratégique qui commandait un des caps les plus élevés que contourne le Mississipi. Grant s’était convaincu que du côté nord Wicksburg ne pouvait être enlevé d’assaut, et résolut de tenter l’attaque par le sud ; mais comment transporter son armée de ce côté? Les batteries de Wicksburg eussent anéanti
TROIS A^S DE GUERRE
tous les transports. On se mit à creuser un canal sur la rive droite pour passer à l’abri des batteries. Une inondation creva les berges du cariai inachevé : on explora en tous sens les méandres et les paresseux affluents du Mississipi, pour chercher si à l’aide de quelques travaux d’art on ne pourrait frayer une voie continue à des bateaux légers pour passer des uns dans les autres et arriver ainsi au sud de Vicksburg. Rien ne réussit : les ingénieurs cédèrent la place aux marins. Porter, qui commandait la flottille fédérale en amont de Wicksburg, perdit deux vaisseaux en essayant de passer devant les forts. Mais, de l’autre côté, Farragut fut plus heureux ; bravant le feu des batteries, il franchit heureusement le redoutable passage, prit Natchez, mit en fuite la flottille confédérée et fît sa jonction avec Porter. Un corps de cavalerie, commandé par Grierson, parti des frontières du Tennessee, traverse l’État deMississipi, coupe toutes les communications entre Wicksburg et l’est, et ne rejoint les fédéraux que près de la Nouvelle- Orléans, préludant ainsi aux brillantes incursions que devait plus tard faire Sherman dans la Géorgie et les Carolines. Grant, avec l’aide de la flotte, transporte l’armée au sud de Wicksburg, s’empare des forts de Grand-Gulf, la clef de cette place. Il essaye inutilement d’y pénétrer de force, mais cette fois du moins il peut l’investir entièrement : Pemberton se défend jusqu’au U juillet et est réduit à capituler avec 30 000 hommes. Pou après, Port-
TROIS ANS DE ÜLERRE
Hudson SC rend à l’année de Banks. Les confédérés n’ont plus une seule position militaire sur le fleuve et les bateaux peuvent remonter de la Nouvelle- Orléans à Saint-Louis, sans craindre autre chose que les balles de quelques guérillas. 11 y a, je crois, dans l’histoire des sièges peu d’entreprises comparables au siège de Wicksburg. Pendant près d’un an l’armée de Grant fut retenue dans les bayous du Mississipi, décimée par les fièvres, exposée vers la fin à des chaleurs torrides. Grant fit voir ce que peut la ténacité américaine ; chaque jour déçu, chaque jour modifiant ses plans, cherchant toujours des moyens nouveaux, • usant de la ruse, puis de la force, puis encore de la ruse, ne reculant que pour revenir, déterminé enfin à tout faire plier, les hommes, la nature, le hasard même devant son indomptable volonté.
Après la chute de Wicksburg, les fédéraux avancèrent dans le Tennessee et Bragg dut faire retraite sur les frontières de la Géorgie; Rosencranz s’empare de Chattanoga et poursuit son ennemi. Bragg, renforcé par Longstreet et par Hood, fait un retour subit et livre bataille à Rosencranz sur les bords du Chickamanga. Le 19 septembre la division fédérale commandée par Thomas résiste à tous les assauts. Le lendemain les confédérés , ne pouvant percer la ligne de Thomas placé à la gauche, se jettent sur la droite, la débordent, et enfin réussissent à mettre le centre en déroute. L’armée de Rosencranz se met eu retraite et recule jusqu’à Chattanoga. Thomas pour*
TROIS A}iS DE GUERRE.
tant reste longtemps à sa place et ne se retire ensuite qu’avec lenteur, en défiant encore l’ennemi. Bragg s’établit sur la montagne Lookout et sur la chaîne du Missionnaire , en face de Chattanoga où les fédéraux sont retranchés. Grant vient prendre le commandement. Hooker est envoyé à son aide avec un des corps qui ont remporté la victoire de Gyttesburg, et Sherman arrive de Wicksburg juste à temps pour prendre part à la bataille du 25 novembre. La veille encore assiégés, les fédéraux deviennent assiégeants; une division gravit les hauteurs de la montagne Look-Out, Hooker se bat au-dessus des nuages, chasse les confédérés de leurs retranchements élevés et les jette dans la vallée de l’autre côté de la montagne. Sherman, après des combats sanglants, occupe la chaîne du Missionnaire. Bragg est obligé de fuir avec toute son armée. Pendant qu’il se faisait battre, Longstreet, détaché de son armée, faisait une pointe dans le Tennessee occidental et tentait en vain de prendre Knoxville.
Ainsi finit l’année 1863 : la fortune qui, à son début, souriait partout aux rebelles, était partout tournée contre eux. LeMississipi était ouvert d’un boutàl’autre, l’orgueil deCharleston avait été humilié : si la flotte fédérale n’avait pu pénétrer dans sa rade, on avait du moins pris le fort Wagner et les lourds canons de Gill more avaient à demi détruit le fort Sum ter. Meade avait repoussé l’inva.sion de Lee, et l’armée du Potomac avait montré, dans une grande bataille rangée, ce dont elle était capable. Dans l’Ouest, tes fédéraux
TROIS ANS RE GUERRE
avaient pris possession des montagnes qui séparent le Tennessee de la Géorgie et mis définitivement le Kentucky à l’abri des incursions des confédérés.
Dans les premiers mois de 1864, les affaires des confédérés parurent se rétablir; nombre de petits échecs interrompirent la brillante série des victoires fédérales; échec de Sherman qui essaye dans le Mississipi et l’Alabama ces grandes marches où plus tard il devait exceller, mais qui ne reçoit point les renforts de cavalerie sur lesquels il comptait; échec en Floride, où un général malheureux fait une incursion inutile; échec dans la Caroline du Nord où les rebelles reprennent Plymouth ; échec dans le Tennessee où Forrest prend d’assaut le fortPillow et passe la garnison noire tout entière au fil de l’épée; échec plus important sur la rivière Rouge, où Banks se fait battre par Rirby Smith, et manque perdre toute sa flotte de transports, sauvée seulemwit par un officier du génie, Bailey, qui élève les eaux du fleuve à sec à l’aide d’une digue et fait descendre tous les vaisseaux par une coupure, sur des rapides improvisés et périlleux. Mais tous les yeux se tournent vers Grant, qui réorganise l’armée du Potomac. En mai il part et va droit au Rapidan, pendant que Butler remonte le James river du côté de Richmond. Lee et Grant commencent la lutte le 6 mai dans une vallée nommée the W ildei nesn, la Vallée sauvage; nom bien choisi pour ces scènes sanglantes. Deux armées immenses se cherchent tout un jour dans les bois, se déciment sans
LAl'CFL. 3
TROIS ANS DE GUERRE
se voir; dans ces fourrés épais, la bataille n’est qu’une fusillade, une canonnade continuelle, une gigantesque escarmouche. On se bat de la même façon le 7, le 8, le 9, le 10, le 11 ; Grant ne recule pas d’une semelle et avance lentement sur sa gauche, ne pouvant percer la ligne toujours mobile et toujours solide de son adversaire. 11 avance ainsi en obliquant jusqu’au Chickahominy. Là il fait un circuit, franchit tranquillement ce fleuve, arrive au James et va rejoindre l’armée de Butler établie en face de Petersburg et de Richmond au confluent du James river et de l’Appomatox.
Pendant ce temps, Sherman commence sa campagne de Géorgie, la plus étonnante de la guerre. Ce que d’autres demandent à la masse des bataillons, à la force de l’artillerie, il ne le demande qu’à la vitesse de leurs mouvements ; le génie de la stratégie se développe spontanément et pleinement chez ce soldat ardent, qui se trouve capable de remuer une armée aussi facilement que d’autres un bataillon. Il force d’abord Johnston qu’on lui a opposé à se retirer de Tunnel-Hill à Dalton, de là à Resaca ; Rome est le premier prix de ses efforts ; il ne s’y arrête qu’un moment, tourne son adversaire, le fait reculer à Marietta, le force d’abandonner les montagnes de Kenesaw, et enfin de passer le Chatahotebee. Il arrive enfin devant Atlanta, l’objectif de sa première campagne et la clef de la Géorgie.
Telle était la situation militaire aux États-Unis.
TROIS ANS DE GUERRE
quand je m’embarquai en Angleterre pour aller les visiter; il me reste à montrer quelles avaient été les conséquences politiques de ces grands événements, quelles transformations l’opinion et les partis avaient subies pendant un drame si long déjà et si émouvant.