CHAPITRE III
Si la guerre civile des États doit compter comme un des plus grands événements du xix* siècle, c’est qu’elle a été non pas seulement une guerre, mais aussi une révolution. Les conséquences politiques de la lutte, longtemps obscurcies par la fumée des batailles, s’en dégagèrent de plus en plus nettement. Avant la guerre, la politique intérieure de États-Unis pouvait se résumer en ces trois termes : triomphe de l’école démocratique, affaiblissement du pouvoir fédéral, extension indéfinie de l’esclavage. La guerre commencée, elle put SC résumer dans les trois termes opposés: triomphe des doctrines républicaines, extension de l’autorité centrale, destruction de l’esclavage.
De même que les médecins profitent de la maladie pour mieux sonder la structure du corps humain, le philosophe politique put étudier sur le vif, en quelque sorte, la constitution américaine. Quand Tocque-
ville en fit l’analyse dans un livre célèbre, il jeta un regard inquiet sur l’avenir. Malgré les tendances pessimistes et mélancoliques de son esprit, malgré son instinctive défiance des institutions auxquelles il avait pourtant élevé un si durable monument, il ne prévoyait certes pas que l’heure des grandes crises fût si rapprochée. Cette heure a sonné en 1861, et, dès le jour où éclata la guerre civile, la presse et les hommes d’Élat européens n’eurent qu’une voix pour déclarer que la constitution des États-Unis, et avec elle les principes mômes des institutions démocratiques, étaient mis à une redoutable épreuve. II y avait dans ce sentiment général une part de vérité aussi bien qu’une part d’erreur. Il est certain qu’en aucun temps, en aucun pays, les idées démocratiques n’ont été représentées par une société aussi considérable, aussi puissante que celle des États-Unis, dans toute leur intégrité, sans aucun alliage avec les traditions d’un autre âge. Sur le sol vierge d’un nouveau monde, l’homme a tenté de recommencer l’histoire.
Aussi la dissolution de la grande république fondée sur les principes démocratiques, eût-elle entraîné un grand trouble moral dans le monde entier. D’une autre part, on peut nier que la crise à laquelle nous avons assisté soit le résultat naturel de l’application des idées qui ont triomphé à la fin du siècle dernier sur le continent américain. On peut affirmer hautement que la guerre n’eût jamais éclaté, si le privilège, sous sa forme la plus injuste et la plus cruelle, ne s’était
introduit subrepticement dans 'les lois et dans les mœurs de TUnion : dans les lois par la protection constitutionnelle accordée à l’esclavage, dans les mœurs par les préjugés de race, qui opposent un si grand obstacle à l’émancipation des noirs. On a vu le principe aristocratique fonder et conserver de puissants empires, en assurer la grandeur par la fidélité à de nobles traditions, par la protection éclairée des intérêts populaires; l’histoire n’a jamais montré une démocratie et une aristocratie vivant côte à côte, s’associant aux mômes entreprises, animées des mêmes ambitions, dégagées de haine et de jalousie. Et que penser d’un ordre social où du sein de l’égalité la plus achevée s’était élevé un privilège qui n’était fondé ni sur la vertu, ni sur le savoir, ni sur des services rendus à la patrie, ni même sur la richesse, mais seulement sur une espèce particulière de propriété, sur la propriété humaine? Cette fatale antinomie de la servitude et de la liberté est la clef de toute l’histoire politique et sociale des États-Unis. En la laissant subsister dans la constitution, les fondateurs de l’Union compromirent tout leur ouvrage. Les conséquences de cette coupable erreur se développèrent avec une effrayante rapidité. Les institutions se faussèrent, l’esclavage ne cessa d’agir comme un dissolvant. Quand un mal a une source profonde, il éclate en symptômes nombreux, qui semblent souvent indépendants les uns des autres, et dont on ne saisit le lien qu’en remontant à la cause première. L’histoire
politique des États-Unis depuis la défaite du parti fédéraliste jusqu’au triomphe récent du parti républicain n’a été autre chose que l’histoire de l’alliance des hommes d’État du Sud et du parti démocratique du Nord. Et que se proposaient les hommes d’État du Sud, dont pendant cinquante ans les démocrates du Nord étaient restés les instruments trop complaisants? Le maintien et l’extension indéfinie de l’esclavage.
La constitution investit le président d’un pouvoir très-étendu et parfaitement défini; les démocrates avaient réussi à l’annuler presque entièrement; ils avaient du moins obtenu des premiers magistrats de la république une sorte de renoncement tacite à l’exercice de leur autorité légitime. Le lustre qui entourait la fonction présidentielle s’était par degrés dissipé. Les premiers présidents se nommaient Washington, Jefferson, John Adams, Madison; les derniers qui précédèrent M. Lincoln, Polk, Taylor, Picrce, Buchanan. Qui ne se souvient des déplorables défaillances de M. Buchanan, pactisant avec l’audacieux mouvement du Sud, recevant ses commissaires et parlementant avec eux, autorisant par son inaction le pillage des arsenaux, la saisie de> forts de la confédération? Qui ne se rappelle que M. Lincoln, se rendant à Washington pour y prendre la présidence, dut traverser Baltimore la nuit en se cachant, et arriva à la Maison-Blanche en fugitif? Un an après, y avait-il beaucoup de souverains armés d’autant de
puissance que celui qui allait alors, au péril de sa vie, réclamer une autorité disputée?
La guerre civile a révélé et fait revivre la force du pouvoir exécutif aux États-Unis. « Le président, écrivait M. de Tocqueville, possède des prérogatives presque royales dont il n’a pas l’occasion de se servir, et les droits dont jusqu’à présent il peut user sont trèscirconscrits : les lois lui permettent d’être fort, les circonstances le maintiennent faible. »
Depuis bien longtemps, 1e président n'arrivait à la Maison-Blanche que lié par un programme étroit, par des promesses sans nombre; ses ministres étaient déjà nommés, on s’était déjà distribué toutes les parts dans cette curée de places qui suitl’avénementdu premier magistrat de la république. Mais, en face de circonstances imprévues, nouvelles et terribles, il n’y a point de mandat impératif : plus M. Lincoln se trouva entraîné loin du programme dont il était dans les premiers jours le représentant encore ob scur et timide, plus il retrouva de force dans sa puissante prérogative. « L’honnête vieux Abraham» (honest old Abe), n’eut qu’à frapper du pied la terre pour en faire sortir une armée d’un million d’hommes. Cet esprit dont la simplicité rustique s’aiguisait volontiers d’une pointe d’innocente ironie fut placé en face des plus redoutables problèmes et des alternatives les plus solennelles. Dans ce rôle où le portaient des événements que nulle prévoyance humaine n’avait devinés, il ne fut soutenu que par sa
probité et par cette constitution qui lui prêtait sa force et sa majesté. Le monde était si déshabitué de voir un président des États-Unis exercer sa prérogative, que la solution pacifique de l’affaire du Trent causa au moins autant d’étonnement que de satisfaction. M. Lincoln rendit à l’Angleterre les commissaires du Sud, saisis par le capitaine Wilkes, sans demander l’avis du congrès, contrairement aux vœux de quelques-uns de ses ministres, sans môme consulter le sénat, le corps politique par excellence, celui qui, par ses traditions, par sa composition même, représente éminemment les plus grands, les plus durables intérêts de la république. Le paisible avocat de l’Illinois se vit commandant en chef d’une immense armée et d’une flotte puissante : il put destituer le général Mac-Clellan au lendemain de la victoire d’Antietam; c’est aux heures les plus sombres et les plus critiques qu’il revendiqua le plus hautement son autorité; c’est après la défaite de Fredericksburg, au milieu des menaces et des murmures des démocrates, qu’il mit en vigueur la loi de la conscription. Dès le début de la guerre civile, il fut autorisé par le congrès à suspendre V hn béas corpus {\). La proclamation
(1) La constitution porte que Yhabeas corpus ne peut être suspendu R que dans les cas de rébellion et d'invasion, lorsque la sûreté publique l’exigera ». L’article ue spécifie point à qui sera dévolu le droit de prononcer la suspension de cet acte. Â la suite de vives discussions, il fut décidé que cette prérogative devait appartenir logiquement au pouvoir exécutif, puisque la constitution
de la loi martiale dans les territoires en révolte, la création de prévôts spéciaux chargés de la police de l’armée et du recrutement, le bill de confiscation, donnèrent au président des armes terribles, dont il ne se servit que rarement et à regret. Au commencement de la lutte, on s’étonnait de voir un gouvernement si faible, si impuissant contre la révolte; plus tard ses ennemis l’accusèrent volontiers de sacrifier la liberté à l’Union.
En môme temps que le pouvoir, l’opinion publique et les partis subissaient de profondes transformations. On se souvient peut-être encore du programme du parti qui amena M. Lincoln au pouvoir en 1860 . Ce programme ne renfermait aucune menace directe contre l’esclavage : l’unique prétention des républicains était d’en circonscrire le domaine, et de faire revivre la juridiction du congrès sur les territoires. Par le compromis du Missouri, ceux-ci avaient été divisés en deux parties, l’une livrée au travail libre, l’autre abandonnée au travail servile; mais le parti démocratique avait obtenu le rappel de ce compromis , et substitué à l’autorité du congrès dans les territoires la souveraineté du premier occupant. Les républicains, en arrivant
lui impose la mission de repousser l’invasion et de réprimer les insurrections. M. Binney, jurisconsulte éminent de la Pensylvanie, a écrit sur celte question un mémoire remarquable qui n’a pas été sans influence sur ta solution de cette délicate question constitutionnelle.
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au pouvoir, protestèrent de leur respect pour les droits constitutionnels du Sud, et allèrent jusqu’à promettre de faire exécuter rigoureusement la loi détestée des esclaves fugitifs. M. Lincoln n’appela pas seulement autour de lui les hommes d’État de son opinion; il fit une large place aux démocrates qu’effrayaient les excès de leur propre parti, et qui, en face de la guerre civile, sentaient le besoin de fortifier l’autorité fédérale. Il ouvrit surtout une oreille attentive aux conseils des représentants des États frontières, qui, placés entre le Nord et le Sud, semblaient naturellement appelés à opérer un rapprochement entre les intérêts hostiles. Le secrétaire d’État, M. Seward, l’homme d’Ëtat le plus important du cabinet, appuya de son influence cette politique conciliatrice. Esprit profond et clairvoyant, cachant des desseins suivis sous une apparente mobilité, trop habile pour ôter toute espéranee à ses ennemis politiques, il fit toujours entendre dans les conseils du président la voix de la prudence et d’un patriotisme qui avait bien deviné queTEurope ne resterait pas une spectatrice tout à fait désintéressée des commotions du nouveau monde. Toutefois les passions du Sud se montrèrent intraitables : l’ardeur et les difficultés de la lutte usèrent par degrés la patience du Nord. Les républicains furent contraints de contracter une alliance de plus en plus intime avec les abolitionnistes. Le lien vnant qui, dès le principe, unit ces deux partis futM, Charles Sumner, le célèbre sénateur de Bos«
ton, qui naguère avait failli payer de la vie le courage qu’il avait déployé en défendant le Kansas contre l’avide ambition des maîtres d’esclaves, et queM. Lincoln s’était hâté d’appeler à la présidence du comité des affaires étrangères à cause du prestige de son nom et de ses grandes connaissances en histoire et en droit international. La situation de M. Sumner était depuis longtemps trop considérable pour qu’il s’asservît entièrement à un parti. Il n’avait jamais caché ses sympathies pour les abolitionnistes à l’époque même où ceux-ci souffraient les plus grandes disgrâces. Sans partager toutes les vues de Garrison, de Wendell Phillips et de leurs amis, il les aimait, les respectait et reconnaissait en eux les guides intellectuels et comme les lumières morales de la république. Ceux-ci avaient, dès le premier Jour, compris la véritable issue de la guerre civile : la sincérité de leurs croyances, dont ils avaient fourni tant de preuves, l’énergie de leurs convictions, cette clairvoyance particulière que donne seule la grandeur morale aux époques où les sociétés humaines sont bouleversées parles révolutions, leur assurèrent bientôt une autorité nouvelle, et leur alliance devint d’un prix inestimable. Néanmoins le rapprochement ne s’opéra pas en un jour.
Longtemps les républicains se crurent assez forts pour vaincre k rébellion sans saisir les armes que pouvait leur fournir la question de l’esclavage. Dans son message au congrès, au commencement de 1862 ,
le président parla pour la première fois d’émancipation; il avertit les rebelles que, si la guerre continuait, « tous les incidents de la guerre se produiraient, môme au risque d’une ruine totale », menace facile à interpréter par les moins clairvoyants. Un mois après, le congrès, sur la proposition du président, abolissait l’esclavage dans le district de Columbia, dont Washington est le centre, en accordant une forte indemnité aux propriétaires d’esclaves. Reprenant la juridiction que la constitution lui avait accordée sur les territoires, le congrès décida que l’esclavage ne pourrait plus y être introduit, et ferma ainsi à l’institution du Sud les territoires vierges du centre du continent. Quand le général Lee rejeta l’armée de Mac-Glellan sur les bords du James river et se prépara lui-même à envahir les États du Nord, le bill de confiscation fut la réponse des chambres aux insolents cris de victoire des confédérés. Le président accorda aux sécessionnistes un délai de soixante jours pour faire leur soumission. Ce terme passé, il avait le droit de déclarer libres leurs esclaves et de confisquer leurs biens. Le bill aftranchissait tous les noirs fugitifs, et défendait aux autorités militaires de se faire les exécuteurs de la loi relative à ces esclaves; il autorisait aussi le président à enrégimenter les hommes de couleur pour hâter la suppression de la révolte. Bientôt, dépassant les bornes du bill de confiscation, qui n’assurait la liberté qu’aux fugitifs arrivés dans les lignes fédérales, la chambre de com-
mcrce de New-York, qui représente les grands intérêts de la première ville commerciale de l’Union, demanda au président de proclamer l’émancipation immédiate et sans conditions de tous les esclaves des États rebelles. M. Lincoln se décida, le 22 septembre 1862, à prendre cette grave résolution; mais il annonça, pour donner une nouvelle preuve de sa modération, que la proclamation n’aurait son effet qu’à partir du 1" janvier 1863. Il parut un moment comme écrasé sous le poids de la responsabilité qu’il avait prise en sa qualité de commandant en chef de l’armée fédérale, muni de pleins pouvoirs pour réprimer une insurrection. La constitution, en confiant au pouvoir présidentiel la mission de lutter contre la rébellion ou l’invasion, ne pouvait le laisser désarmé contre ces dangers, et dès longtemps John Quincy Adams avait déclaré au sénat qu’en face de tels périls le président pourrait abolir l’esclavage pour sauver la nation. Quand quelques abolitionnistes allèrent, le 2à septembre 1863, remercier M. Lincoln, il ne voulut accepter aucun éloge, aucune ovation. « Ce que j’ai fait, dit-il, je l’ai fait après mûre délibération, sous un solennel sentiment de ma responsabilité. Je ne puis prendre qu’en Dieu la confiance que je n’ai pas commis une faute. Je n’essayerai de défendre ma conduite par aucun commentaire. Mon pays et le monde me jugeront, et, s’il est nécessaire, agiront selon ce jugement. Je ne puis rien vous dire de plus, » La proclamation émancipatrice fut, en Amé-
rique comme en Europe, l’objet de violentes critiques, On reprocha à M. Lincoln de ne donner la liberté qu’aux esclaves des rebelles, et de laisser dans les fers les esclaves des États demeurés fidèles. On trouva immoral que le maintien des droits de propriété des maîtres fût montré en quelque sorte comme le prix de la fidélité ou du retour à l’Union. Est-il nécessaire de répondre à ce reproche que M. Lincoln ne possédait pas le droit d’abolir l’esclavage dans les États qui n’avaient, par la révolte, 'perdu ou compromis aucun de leurs droits et de leurs privilèges constitutionnels : sa proclamation était une mesure de guerre qui ne pouvait avoir de force que contre l’ennemi.
A ceux qui prétendirent que le grand acte de M, Lincoln deviendrait le signal d’une épouvantable guerre servile, les faits ont donné une réponse. Ce n’était point une simple proclamation qui pouvait armer les noirs contre les blancs : en émancipant les esclaves, M. Lincoln savait bien qu’il ne les délivrait pas sur-le champ. Il voulait montrer seulement au Sud que le Nord était déterminé à ne lui rien céder. Il punissait cette oligarchie arrogante qui avait donné le signal d’une lutte fratricide, il détruisait le prix que les maîtres d’esclaves se promettaient de la victoire. Voici comment le philosophe Emerson mesurait la portée de cette résolution qui scellait à jamais l’alliance des républicains et des abolitionnistes : « Il n’est pas le moins du monde nécessaire que cette mesure soit tout de suite marquée par un résultat
signalé et important qui affecte ou les noirs ou leurs maîtres rebelles. L’importance de cet acte consiste à faire entrer notre pays dans la voie de la justice, à obliger les innombrables agents civils et militaires de la république à se mettre du côté de l’équité. Prise par une administration, cette mesure ne peut être révoquée par une autre, car l’esclavage ne surmonte les dégoûts du sentiment moral que par la force d’un usage immémorial. Il ne peut s’offrir à nous comme une nouveauté, comme un progrès, dans notre xix* siècle. Cet acte donne une e.xcuse au sacrifice de tant de nobles soldats; il cicatrise nos plaies, il rend la santé à la nation. Après une victoire telle que celle-ci, nous pouvons subir encore impunément bien des défaites. La proclamation ne nous promet pas la rédemption immédiate de la race noire, mais elle la délivre de notre complicité, de notre opposition. Le président a délivré sur parole tous les esclaves de l’Amérique; ils ne se battront plus contre nous. Nous sommes sortis d’une fausse position pour nous placer sur le terrain solide du droit naturel : tout éclair d’intelligence, tout sentiment vertueux, tout cœur religieux, tout homme d’honneur, tout poète, tout philosophe, la générosité des cités, les bras vigoureux des ouvriers, la patience de nos fermiers, la conscience passionnée des femmes, la sympathie des nations lointaines, voilà désormais nos nouveaux alliés. »
On fut d’autant moins fondé à dire que l’émancipation était seulerpent un acte inspiré par la veq-
geance, la rancune et la haine, que M. Lincoln, à maintes reprises, invita les États à esclaves demeurés fidèles à effacer dans leurs constitutions particulières toute trace de l’institution servile, et pressa le congrès de mettre les ressources financières de l’Union entière au service des États qui s’y résoudraient.
Le gouvernement donna une preuve manifeste de ses sympathies pour la race noire en reconnaissant, ce qui n’avait été fait par aucune des administrations précédentes, la république noire de Libéria, et en nouant des relations diplomatiques avec celle d’IIaïti. La présence d’un ambassadeur noir dans les salons de la Maison-Blanche n’aurait jamais été tolérée par un Pierce ou un Buchanan. Enfin les droits de citoyen de l’homme de couleur furent pour la première fois solennellement reconnus. Sans doute ils l’étaient déjà dans un certain nombre des États de la Nouvelle-Angleterre, mais jusqu’alors le gouvernement central n’avait jamais donné ouvertement et explicitement droit de cité aux affranchis. En leur ouvrant les rangs de l’armée, le pouvoir exécutif dut nécessairement les couvrir de sa protection. On ne pouvait demander aux noirs de verser leur sang pour l’Union sans reconnaître qu’ils étaient des hommes et des citoyens; le ministre de la guerre exigea que le gouvernement de Richmond traitât de la même manière les prisonniers de toute couleur, et menaça de répondre par de sévères représailles à tous
les actes qui ne s’inspireraient point de ce sentiment d’équité.
La guerre civile n’avait pas seulement opéré le rapprochement définitif du parti républicain et du parti abolitionniste, elle avait aussi transformé le parti démocratique. Une scission s’était opérée entre ceux qui, tout en critiquant sur quelques points la conduite du cabinet, considéraient la guerre comme une inexorable nécessité et voulaient obtenir avant toute autre chose le rétablissement de l’Union, et ceux qui restaient entièrement dévoués à la cause de l’esclavage et dont l’hostilité ne reculait pas devant la trahison. Les premiers étaient familièrement nommés les war democrats; les seconds, ou peace democrats, ne formaient qu’une minorité méprisée, mais remuante et sans scrupules. Parmi les démocrates partisans de l’Union, beaucoup avaient embrassé avec ardeur la cause du gouvernement et en étaient devenus les soutiens les plus fermes. M. Lincoln leur avait habilement laissé une place importante dans son administration, comme dans les rangs de l’armée. Parmi les transfuges du parti démocratique, je citerai M. Stanton, le ministre de la guerre : M. Stanton avait fait son entrée sur le grand théâtre de la vie publique quand M. Buchanan refusa d’abord d’envoyer des renforts au major Anderson, enfermé dans le fort Sumter au début même de la guerre civile. A cette occasion, le général Cass quitta la secrétairerle d’État, et, dans le remaniement ministériel qui suivit, M. Buchanan
donna à M. Stanton la place d’attorney-général. Aussitôt entré dans le cabinet, M. Stanton employa son influence contre les Floyd, les Thomson, les Cobb et tous ceux qui conspiraient déjà longtemps avant que fût donné le signal de la sécession. C’est par les efforts de M. Stanton, du juge Holt, devenu ministre de la guerre, et du général Dix, que Washington fut alors conservé à l’Union. M. Holt, du Kentucky, s’était aussi rallié au gouvernement de M. Lincoln, bien qu’ayant toute sa vie appartenu au parti démocratique. Combien d’autres ne pourrions-nous citer? le général Hallcck, appelé au commandement de l’armée de l’ouest après la retraite de Frémont, et longtemps commandant en chef des armées fédérales; le général Butler, naguère dévoué aux intérêts de la faction démocratique la plus hostile aux idées abolitionnistes, et devenu l’organisateur des régiments noirs et l’avocat le plus ardent de rémancipation.
Bien que beaucoup d’hommes influents eussent pas.sé du camp démocratique dans le camp républicain, il en restait encore beaucoup qui cherchaient à rétablir la fortune du parti qui depuis Jefferson s’était habitué à exercer et à garder le pouvoir. Comme il arrive toujours pendant la durée d’une guerre, l’opposition était d’autant plus hardie et plus puissante que les échecs militaires étaient plus nombreux et que les opérations devenaient plus lentes.
A l’une des heures les plus sombres de la guerre
civile, la faction extrême du parti démocratique qui ne cachait point ses sympathies pour la cause du Sud, put se croire près du triomphe. Après la sanglante bataille de Chancellorville, Lee avait passé le Potomac; son armée, enhardie par le succès, menaçait à la fois Washington, Baltimore, Philadelphie. Voici quel était le programme préparé par les chefs de la sécession et par leurs complices du Nord : Lee devait passer le Potomac, battre Hooker, démoralisé par les échecs qu’il avait subis; une insurrection éclatait alors à Washington, à Baltimore et à New-York. M. Lincoln, M. Seward, tous les membres du cabinet étaient jetés en prison. L’insurrection victorieuse appelait Lee, qui entrait en maître à la Maison-Blanche, et refaisait l’Union au profit du Sud et de l’esclavage. VoiUi le programme qui fut tracé au lendemain des batailles de Frcdericksburg et de Chancellorville. M. Davis, môme en cas de nouveaux succès, n’eût pas sans doute tenté de l’accomplir Jusqu’au bout, et n’eût probablement pas nourri la folle espérance de reconstruire l’Union à son profit; mais il laissa croire à ses alliés du Nord que telle était son intention pour obtenir leur concours, pour provoquer des troubles dans les grandes villes où le parti démocratique recrute ses adhérents les plus nombreux et les plus remuants. La nomination du général Meade au commandement de l’armée du Potomac et la grande victoire de Gettysburg déjouèrent tous ces projets; mais à New-York la
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poudre était prête et partit toute seule. La plus grande ville commerciale de l’Union fut pendant quelques jours le théâtre de scènes atroces : les mouvements de la populace irlandaise, qui a toujours été l’armée obéissante du parti démocratique, n’étaient que l’explosion intempestive d’une conspiration dès longtemps nouée, et dont les ramifications s’étendaient jusqu’à Washington et à Richmond. La conscription était le prétexte habilement choisi par les meneurs; mais les infâmes violences exercées contre les noirs affranchis révélèrent le véritable caractère de l’insurrection. Les saturnales de la cause qui ne reculait pas devant le meurtre, l’incendie et le pillage, ne furent pas de longue durée, et bientôt l’écho des grandes victoires obtenues dans la vallée du Mississipi étouffa les derniers murmures de la trahison.
Si nous cherchons à résumer les résultats politiques de la guerre, quel était donc, au résumé, l’état politique des États-Unis du Nord, vers la fin de la première présidence de M. Lincoln? L’effet le plus visible de la guerre civile était l’affermissement du pouvoir exécutif. Une crise aussi terrible avait rendu k l’autorité présidentielle la force que la constitution lui avait sagement assignée, mais qui s’était usée pendant le long triomphe de l’école démocratique. L’augmentation nécessaire de l’armée et de la marine, la création de nombreux impôts, destinés à payer les intérêts d’une dette publique démesurément accrue, contribuaient à étendre le palror.agc présidcnliel; les
intérOls conservateurs, ébranlés par de si violentes commotions, se ralliaient avec empressement autour de l’autorité centrale. Une vive réaction s’opérait contre les excès de l’école démocratique : tout conspirait à la précipiter, l’émission de gigantesques emprunts, dont les titres se répandaient jusque dans les chaumières et sur tous les points de l’Union, l’adoption forcée du papier-monnaie, dont tous les porteurs étaient intéressés au triomphe du gouvernement, la substitution graduelle aux anciennes banques de banques dites nationales, dont le crédit se liait de la façon la plus intime au crédit de l’État, mais surtout la communauté de tant de périls affrontés sur les champs de bataille, de tant d’émotions et de douleurs : les intérêts comme les passions serraient de plus en plus les âmes autour de celui qui était la vivante expression de la souveraineté nationale.
En ce qui concerne les partis, l’influence des événements n’avait pas été moins visible. Aux époques révolutionnaires, les partis se décomposent avec une extrême rapidité et sont obligés de chercher de nouveaux points de ralliement. En même temps que leurs cadres se déforment, leurs programmes se modifient; il devient presque impossible de suivre dans tous leurs détours les courants de l’opinion publique, et l’on doit se contenter d’en observer les directions principales. Avant la guerre, le parti républicain repoussait l’alliance du parti abolitionniste, bientôt il la rechercha et se ligua avec lui contre l’esclavage;
avant la guerre, les abolitionnistes n’étaient qu’une minorité dédaignée des hommes d’État, bientôt leur pensée, leur esprit dicta les résolutions du congrès et du sénat. Quelques années auparavant, les abolitionnistes, désespérant d’obtenir l’abolition de l’esclavage par les moyens constitutionnels, prêchaient ouvertement la désunion et demandaient au Nord de rompre le lien qui l’attachait au Sud ; le cri de guerre de Garrison était, depuis vingt ans : U No union with slaveholders l — pas d’union avec les maîtres d’esclaves ! » — Les abolitionnistes devinrent les défenseurs les plus ardents de l’union, dès que l’union ne voulut plus dire esclavage , mais émancipation. Pour le parti démocratique, il gardait encore en partie le prestige que donne la longue habitude du pouvoir ; mais le terrain avait manqué en quelque sorte sous ses pas. Tous les compromis, toutes les concessions que ce parti avait obtenues autrefois du Nord en faveur du Sud, avaient été réclamés au nom de l’union, et voilà que le Sud portait à celte union des coups terribles et s’en déclarait l’irréconciliable ennemi. On vit alors, comme je l’ai dit, ce parti se diviser en deux fractions : la première, la plus nombreuse et la plus influente, reconnut la nécessité de la guerre, et son opposition s’enferma dans les limites de quelques questions soulevées par la guerre civile, telles que la suppression de Vhabeas corpus et la conscription, La minorité s’usa en vains efforts pour établir un accord perma-
ncnt entre les meneurs du Sud et les démocrates du Nord; elle ne réussit ni à ébranler le patriotisme de la nation^ ni à intimider le gouvernement ; elle n’oblint pas même les honneurs de la persécution et put conspirer en quelque sorte publiquement, môme après les sanglants désordres de New-York, qu’elle avait provoqués, et qui soulevèrent contre elle l’indignation du pays.