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CHAPITRE IV

L’ÉLECTION PRÉSIDENTIELLE DE 186 a.— LES CANDIDATS.

Le 7 septembre 186^4, le steamer Scotia, sur lequel je m’étais embarqué pour les États-Unis, arrivait en vue de la cote basse de Long-Island ; mêlé aux autres passagers, je regardais avec attention ces rives pour moi nouvelles. Les collines bleuâtres du New-Jersey se montrèrent bientôt, et nous vîmes se détacher sur le fond sombre et agité de la mer la voile triangulaire du bateau-pilote. Une petite nacelle menée par deux rameurs vint, comme portée par la vague, se ranger auprès du gigantesque vapeur. En un moment, le pilote fut sur le pont; il communiqua les nouvelles au capitaine, qui monta pour les annoncer sur la légère passerelle qui joint les deux tambours des roues. « Atlanta était prise, — la convention démocratique de Chicago avait choisi pour candidat à la présidence le général Mac-Clellan. » La nouvelle de la grande victoire qui avait couronné la campagne de LAICKL. 4

Sherman en Géorgie fut accueillie par une triple salve de hourrahs : les sécessionistes et les blockadervnners (c’est le nom qu’on donnait à ceux qui commerçaient malgré le blocus avec les ports du Sud) n’essayèrent pas de protester contre l’enthousiasme général. A la joie causée par la prise d’Atlanta se mêlèrent bientôt des sentiments plus complexes; on se mit à discuter les chances de Mac-Glcllan. Le choix du général n’étonnait personne, mais la nouvelle n’en fut pas reçue par tous avec une égale faveur. Si pendant les dix jours de la monotone traversée je n’avais entendu que peu de discussions politiques, l’esprit de parti se réveilla comme en sursaut, et avant de quitter le pont de la Scotia je commençai à me sentir en Amérique.

Le spectacle politique auquel je venais assister avait quelque chose de tout nouveau; il était bien digne d’attirer l’attention. On a vu, en Angleterre et dans d’autres pays constitutionnels, des ministères tomber au milieu d’une guerre : le patriotisme des peuples libres n’est pas toujours si aveugle qu’il ne permette à une opposition loyale de demander la paix quand elle croit une guerre injuste et fatale au pays. Néanmoins, là môme où les habitudes de la libre discussion sont le mieux établies, il est difficile et souvent périlleux de lutter contre cet instinct puissant et légitime qui unit l’honneur du citoyen à l’honneur de la nation, contre cet amour naturel de la gloire qui, mêlant toutes les forces et toutes les

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volontés SOUS un même signe, fait du drapeau comme le symbole vivant de la patrie. Aussi la plupart du temps le pouvoir exécutif puise-t-il une force nouvelle dans la guerre. Dans les monarchies constitutionnelles d'ailleurs , quelque chose reste debout quand un ministère est renversé : le souverain, l’armée, les administrations publiques. Aux États- Unis, le changement du pouvoir exécutif est une révolution bien plus profonde : le président est suivi dans sa retraite par tous les fonctionnaires qu’il a nommés ; un reflux s’opère dans tous les courants de la vie publique, pareil au reflux irrésistible de la mer, qui se fait sentir dans les moindres interstices des rochers d’une côte comme sur les plus vastes plages. Le changement du pouvoir exécutif tout entier au milieu d’une guerre peut déjà sembler une expérience périlleuse; l’expérience n’offre-t-elle pas des dangers autrement redoutables lorsque la guerre est une guerre civile? Les principes sont alors en lutte comme les armées; l’esprit de discorde entre dans chaque province, chaque ville, chaque bourgade, chaque foyer; les passions s’exaltent; les plus vils comme les plus nobles instincts de l’humanité sont surexcités pendant ces époques de trouble et de décomposition; la trahison se glisse derrière l’héroïsme, la lâcheté derrière le courage, la haine derrière la générosité.

Au début de la guerre, quand le canon fut tiré contre le fort Sumter, l’esprit de parti avait un mo-

ment paru abdiquer devant l’esprit de patriotisme; un souffle d’enthousiasme avait couru sur toute la nation; on se flatta de pouvoir réduire en quelques mois la rébellion. Les échecs, les lenteurs inévitables de la guerre, les incertitudes du gouvernement, permirent à l’ancien parti démocratique, renversé par l’avénement de M. Lincoln, de se reconstituer par degrés, de choisir de nouveaux chefs à la place de ceux qui s’était spontanément et loyalement rangés parmi les défenseurs du pouvoir, de chercher de nouveaux points de ralliement et de reformer leurs cadres, qui pendant si longtemps avaient été remplis par la majorité de la nation. La guerre avait paru d’abord porter un coup fatal au parti démocratique du Nord, qui depuis cinquante ans s’était montré l’allié fidèle et complaisant de l’oligarchie des maîtres d’esclaves; mais elle se prolongea si longtemps que le parti reprit courage. Tout le servit comme à souhait : la modération politique de M. Lincoln, qui, arrivé au pouvoir dans les circonstances les plus critiques, fit appel à tous et montra aux démocrates, surtout dans les États frontières, une complaisance qui souvent inquiéta et irrita ceux qui l’avaient porté à la présidence; l’attitude et les sentiments politiques de Mac-Clellan, attaché, comme la plupart des anciens élèves de Weslpoint, aux traditions du parti démocratique; l’hostilité, longtemps sourde et bientôt ouverte, entre le jeune général et le pouvoir exécutif, son opposition à la politique

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d’émancipation et au recrutement des régiments noirs, les échecs subis en Virginie par les généraux qu’on lui donna comme successeurs dans le commandement de l’armée du Potomac. Depuis la mort de Douglas, qu’on nommait familièrement (( le petit géant de l’Ouest » , les démocrates n’avaient plus de chef : ils en trouvèrent un dans le général Mac-Clellan. Sa campagne dans la péninsule virginienne n avait pas été heureuse ; mais il avait remporté à Antietam une victoire qui avait assez relevé son prestige militaire pour que son nom pût encore regagner quelque popularité parmi les masses. On le savait disposé à rétablir l’Union f par un compromis politique, et sa réserve un peu énigmatique donnai même à penser à quelques-uns qu’il avait reçu des chefs de la rébellion d’éventuelles promesses.

Les partis ont parfois une singulière clairvoyance : longtemps avant que le général Mac-Clellan se fût jeté dans l’opposition, avant qu’il écrivît de Harrison’s-Landing , sur les bords du James river, alors qu’il commandait encore l’armée du Potomac, une lettre rendue publique, qui était une censure de la politique émancipatrice et des principes qui animaient le gouvernement dans la conduite de la guerre, les meneurs démocrates avaient jeté les yeux sur lui pour la prochaine élection présidentielle. Quelques-uns même faisaient injure à son caractère, et, habitués à considérer M. Lincoln comme un intrus dans la Maison-Blanche, ils allaient jusqu’à

voir dans le commandant de l’armée du Potomac une sorte de Monck républicain dont la mission était de rétablir ce qu’ils nommaient l’ancienne Union et de faire régner la paix sur le continent. On pourrait presque dire que le parti démocratique trouva un général avant de retrouver des soldats; bientôt pourtant ses cadres se remplirent de nouveau, les mécontents se rallièrent. Les lenteurs de la guerre, les appels successifs , la conscription , le trouble causé par les émissions continuelles de papier-monnaie, devaient nécessairement semer de nombreux germes d’opposition dans le pays. Néanmoins, pendant comme avant la guerre, les démocrates et les républicains se divisèrent principalement sur la question de l'esclavage. Je ne connais pas de phénomène politique plus étrange que l’attachement, le dévouement aveugle d’un grand parti à une institution dont il ne tirait aucun profit direct. Que dans les États où l’esclavage a été aboli, comme il vient de l’être dans le Maryland, les maîtres d’esclaves dépossédés regrettent l’ancien régime, les préjugés de l’éducation et l’amour naturel de l’homme pour une autorité sans contrôle l’expliquent jusqu’à un certain point ; mais on ne comprend pas sans peine par quelle puissance secrète l’esclavage avait su entrer comme une sorte de religion dans lecœurdetanl de démocrates du Nord qui n’avaient jamais vécu qu’au milieu d’hommes libres. Chez lesirlandais ignorants et demi-sauvages que l’émigration a jetés sur le continent américain^ la haine

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pour la race noire s’explique par une jalousie naturelle : l’Irlandais ne verrait rien au-dessous de lui sur l’échelle sociale, si la loi n’avilissait le noir et ne lui ôtait les droits de citoyen. Le parti démocratique, qui trouve dans la population des villes, notamment chez les Irlandais, ses adhérents les plus fidèles et les plus bruyants, flatte les préjugés de la multitude pours’en faire une arme contre ses adversaires. Il y avait cependant, si je ne me trompe, autre chose que l’ambition, autre chose que l’amour du pouvoir dans le sentiment qui attachait les meneurs de ce grand parti à l’institution de l’esclavage; il s’y mêlait je ne sais quelle bassesse démagogique qui confondait les idées d’indépendance et de servitude, d’égalité et d’oppression. Le démocrate américain offrait de la môme main à ses adhérents les joies de la liberté, les plaisirs de la tyrannie.

A mesure que l’administration, subissant la pression impérieuse de l’opinion libérale, entra de plus en plus franchement dans les voies de la politique émancipatrice, l’opposition du parti démocrate devint plus ardente, plus impatiente. Avec un peu plus de clairvoyance, les chefs du parti auraient vu qu’ils se trompaient et luttaient contre un courant irrésistible. Le seul avantage de la guerre et de la force est de résoudre rapidement les questions que le temps et la discussion ne peuvent résoudre que lentement. En vain les démocrates, et, au début, beaucoup de républicains eux-mêmes avaient-ils répété

qu’il n’y avait aucune connexion entre la guerre civile et l’esclavage, que la guerre n’avait d’autre objet que le rétablissement de l’Union. Le jour où les hommes d’Ltat du Sud prirent les armes contre la constitution des États, ils coupèrent un nœud gordien dont chaque année les entrelacements devenaient plus serrés. Le bon sens public ne s’y trompa point : ce ne fut pas M. Lincoln qui jeta violemment la nation dans les voies de la politique émancipatrice; la nation s’y jeta avec lui. La proclamation émancipatrice du 1" janvier 1863, qui donna la liberté à tous les esclaves des États rebelles, ne fut point dictée par la fantaisie d’une volonté solitaire; elle était en harmonie avec les vœux de la nation et avec l’ensemble des actes du pouvoir législatif. On n’a peut-être pas fait assez attention en Europe aux elforts du sénat, du congrès, des législatures, pour effacer les dernières traces de l’esclavage. Je rappellerai ici toutes ces mesures : l’abrogation de toutes les lois relatives aux esclaves fugitifs, — la traite intérieure (ou d’Etat à État) prohibée, — l’admission du témoignage des noirs dans les cours de justice des États-Unis, — le travail libre organisé sur un grand nombre de plantations, dans la Caroline du Sud, la Louisiane, du Tennessee et de la Virginie occidentale, — l’( nrôlcment de deux cent mille noirs sous les drapeaux de l’Union, — la défense faite par le congrès au gouvernement fédéral d’employer aucun noir non affranchi, — le nouveau traité avec l’.\ngleterrc pour l’aboli -

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lion de la traite, — l’abolition de l’esclavage dans le district de Columbia, — l’abolition de l’esclavage dans l’État du Missouri, — la nouvelle constitution votée par le Maryland et émancipant tous les esclaves de cet État. Cette nomenclature n’est-elle pas assez éloquente, et permet-elle de croire que la politique d’émancipation n’ait été imposée au président que par une poignée de fanatiques?

La question de l’esclavage redevint donc, comme avant la guerre, le champ de bataille des partis : le parti républicain, réuni le premier en convention à Baltimore pour choisir un candidat à la présidence, annonça ouvertement dans son programme qu’il poursuivait l’abolition de l’esclavage en môme temps que le rétablissement de l’Union. La convention de Baltimore, en appuyant la réélection de M. Lincoln et en lui promettant l’appui du parti républicain, se déclara pour un amendement à la constitution qui prohiberait à jamais l’esclavage non-seulement dans tous les territoires, mais encore dans tous les États de la république. Le langage de la plateforme de Baltimore était simple et catégorique : la guerre devait être continuée jusqu’à la soumission complète des rebelles, l’esclavage ne devait point survivre à la guerre. Il n’y eut pas plus d’hésitation à Baltimore pour le choix du candidat à la présidence ; M. Lincoln fut nommé unanimement, et aucun autre nom ne fut soumis à la discussion. Ce n’est pas que tous les chefs du parti professassent un vif enthousiasme

pour M. Lincoln. Les uns étaient mécontents de ses lenteurs, de ses tergiversations; les autres lui reprochaient sa complaisance extrême pour des conseillers favoris, son inhabileté à former un ministère dont tous les membres fussent unis par de communes sympathies et par les mêmes principes ; quelquesuns lui faisaient un grief de son ignorance des choses diplomatiques; d’autres enfin le représentaient tout has comme un homme politique d’ordre inférieur, privé des qualités et des hautes vues de l’homme d’État, habitué à mettre les questions de personnes avant les questions de principes, essayant toujours de concilier les ennemis du jour au risque de mécontenter les amis de la veille. Toutefois ces critiques n’étaient jamais sorties du huis clos du parti : les républicains les plus frondeurs avaient toujours senti le besoin de fortifier l’autorité morale du président, et leur mécontentement avait plus d’une fois été étouffé par leur patriotisme. La popularité de M . Lincoln n’avait point été exposée à ce travail de dénigrement qui, dans les démocraties, use les plus grandes renommées ; sa figure était restée la même aux yeux de la nation. Les grandes émotions des dernières années l’avaient rendue plus chère au peuple. L’instinct des masses avait peut-être, mieux que la sagacité jalouse des hommes politiques, pénétré ce caractère étrange, où tant de finesse se mêlait à tant de bonhomie, tant de bonté à tant d’ironie, mais où respiraient surtout l’honnêteté, le patriotisme et le désin-

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téressement. Une petite fraction cependant du parti républicain avait rompu ouvertement avec M. Lincoln; elle avait tenu sa convention à Cleveland, et choisi pour candidat le général Frémont. La minorité radicale qui se réunit au mois de mai à Cleveland n’éleva contre l’administration de M. Lincoln que des reproches vagues : elle lui reprocha d’avoir paralysé l’enthousiasme soulevé dans le pays par la prise du fort Sumter, d’avoir divisé le Nord, d’avoir porté atteinte aux libertés du pays; elle déclara qu’au point de vue administratif, militaire et financier, la présidence de M. Lincoln n’avait été qu’une série de fautes et d’erreurs. Cependant le général Frémont ne réussit pas à constituer un parti : son état-major était formé d’un ou deux abolitionnistes ardents et d’anciens démocrates; derrière cet état-major, il n’y avait point d’armée. M. Frémont conservait encore un reste d’influence parmi les populations allemandes de l’ouest; mais la popularité s’était peu à peu retirée de lui, et il essayait en vain de la ressaisir : elle n’avait pu se fixer longtemps sur cette figure inquiète et toujours changeante. Quand il se vit abandonné, M. Frémont retira sa candidature, et la plupart de ceux qui s’étaient un moment groupés autour de lui se hâtèrent de se ranger parmi les partisans de M. Lincoln.

Les démocrates n’avaient point, comme les républicains, réuni leur convention au printemps; ils attendaient les événements, et se tenaients prêts à

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profiter de toutes les fautes, de toutes les défaites du gouvernement. Enfin ils crurent le moment venu, et ils choisirent en quelque sorte l’heure la plus sombre de l’année 186/i, lorsque le général Grant, parti du Potomac avec une magnifique armée, traversa toute ta Virginie, livrant presque chaque jour une sanglante bataille et vit enfin, malgré son indomptable énergie, ses efforts expirer devant les fortifications de Richmond. Le héros de Wicksburg avait rencontré en Virginie des ennemis plus disciplinés, plus redoutables que ceux qu’il avait eu à combattre dans l’Ouest. Il avait cru pouvoir accabler ses adversaires par la masse de ses bataillons et se frayer dans le sang un droit chemin sur la capitale qui depuis si longtemps défiait tous les efforts des États-Unis; mais les batailles avaient seulement décimé son armée, et il avait été contraint de se replier sur les bords du James river et de commencer devant Petersburg et Richmond la lente guerre des sièges. Le président avait fait un nouvel appel de 500000 hommes, et les rangs devaient être remplis par la conscription, s’ils ne pouvaient l’être par les enrôlements volontaires. En Géorgie, la position du général Sherman inspirait les plus vives inquiétudes: sans autres communications qu’une ligne de chemin de fer de deux cents lieues de longueur, Sherman s’était aventuré jusque dans le centre de la Géorgie; il avait commencé une partie où il pouvait tout gagner, mais où il pouvait aussi tout perdre. Les jeurnaux du Sud se réjouis-

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saient en le voyant approcher d’Atlanta; ils prédisaient que son armée serait tout entière faite prisonnière et ne pourrait plus jamais reprendre la route de Chattanoga. Le doute , l’inquiétude , la défiance, avaient jeté leurs ombres sinistres sur la nation; la lassitude avait un moment accablé les plus fermes courages.

Pendant ce temps, les démocrates étaient à l’œuvre, et les circonstances conspiraient surtout à faciliter les efforts de ceux qu’on nommai t les par opposition aux ivar-democrats, prêts à maintenir rUnion par les armes, si les compromis politiques ne pouvaient ramener les États rebelles. Les premiers étaient les moins nombreux, et l’opinion publique les avait flétris du nom de copperheads (nom d’un serpent d’Amérique); mais ils étaient habiles, actifs, logiques. Ils professaient ouvertement la doctrine des state-righls, c’est-à-dire de la souveraineté des Étals, doctrine qui, portée à ses dernières limites, aboutit au droit de sécession. Leurs symphathies étaient pour M. Jefferson Davis et pour l’esclavage, et s’ils n’avaient pas ouvertement joint les rebelles, c’est qu’ils conservaient l’espoir de détacher du Nord les États frontières, ceux de l’Ouest, et jusqu’à la Pensylvanie et New-York; ils auraient reformé ainsi une confédération nouvelle qui n’eût exclu que les États abolitionnistes de la Nouvelle-Angleterre. On ne peut douter que ces projets n’aient été le rêve favori de quelques démocrates; le Mississipi avait été rendu aux fédé-

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raux par la prise de Wicksburg; les rebelles ne pouvaient dès lors conserver l’espoir de fonder un gouvernement indépendant que s’ils réussissaient à obtenir l’annexion spontanée et volontaire des vastes États de l’Ouest et de la vallée mississipienne à leur confédération. Et si ce nouveau déchirement avait lieu dans le Nord, ne pouvait-on détacher aussi les deux grands États de New-York et de la Pensylvanie^ où de tout temps le parti démocratique avait eu tant de puissance? Les copperheads avaient fortement organisé l’opposition dans tous les États frontières où, pendant si longtemps, l’influence des maîtres d’esclaves avait été prépondérante; ils couvrirent tous ces États et ceux de l’Ouest de sociétés secrètes, recrutées parmi tous les mécontents; le général Price, ancien gouverneur du Missouri , qui avait déjà envahi son État natal en 1862, dans l’espérance de le conquérir à la sécession, y revint à la tête de vingt mille hommes, et annonça ouvertement qu’il venait faire un dernier eflort pour arracher le Missouri aux armées fédérales. Dans l’État de New-York, le gouverneur Seymour était le meneur de l’opposition ;la plus ardente et la moins scrupuleuse. Le Tennessee et la Louisiane n’étaient maintenus dans l’obéissance que par la présence des armées fédérales, et les républicains attendaient en vain le réveil de cet élément unioniste sur lequel ils avaient toujours compté pour rétablir dans ces États l’ordre légal. Toutes ces circonstances avaient rendu au parti démocratique son an-

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ciennc confiance. M. Vallandigham, de l’Ohio, condamné naguère, pour complicité avec les rebelles, à la prison perpétuelle, et, par ordre de M. Lincoln, simplement conduit au délit des lignes fédérales, avait réussi à SC rendre au Canada. Revenu aux États-Unis, il y donnait libre cours à son amère éloquence, et soulevait contre celui qui lui avait fait gr;\cc toutes les passions démagogiques. A New-York, les deux frères Wood, qui, après les troubles qui ensanglantèrent cette ville au lendemain de la bataille de Gettysburg, étaient rentrés un moment dans l’obscurité, reformaient les rangs de leur nombreuse armée démocratique, toujours prête pour le désordre. Tels furent les alliés qui s’imposèrent il ces nombreux démocrates restés fidèles leur pays et h l’Union, et simplement disposés à user de leur droit constitutionnel pour reconquérir le pouvoir.

La convention du parti démocratique eut lieu Chicago. Le choix de cette ville était une flatterie pour l’Ouest, appelé à jouer un riMc de plus en plus prépondérant dans les élections présidentielles et dans la politique générale de l’Union. Dix-huit mille personnes environ se réunirent dans la belle cité, presque née d’hier et aujourd’hui devenue la capitale de la région des grands lacs du nord de l’Amérique. Le gouverneur Seymour fut nommé président de la convention, et M. Vallandigham fut le rédacteur principal de la plate-forme du parti. En dépouillant ce document de sa phraséologie, on peut le résumer en

deux propositions : — armistice immédiat, puis convention de tous les États, tant du Sud que du Nord, pour régler les conditions delà paix. En proposant un armistice immédiat, le parti démocratique affirmait que la guerre continuée pendant trois ans avait été impuissante et stérile. Cette déclaration, faite en termes peu mesurés, qui étaient comme un défi au courage de la nation, souleva une profonde indignation dans le Nord. On n’offense pas impunément ce sentiment délicat qui s’appelle l’honneur chez les individus et le patriotisme dans une nation. La plate-forme de Chicago fut regardée comme une insulte au pays et à l’armée ; l’injure fut ressentie d’autant plus vivement que la réunion du parti démocratique fut presque immédiatement suivie d’une succession de brillantes victoires: la fortune se reprit à sourire aux armes fédérales. Coup sur coup, on reçut la nouvelle de la prise d’Atlanta, des combats glorieux livrés par le général Sheridan dans la vallée de la Shenandoah, de la capture des forts qui gardaient la rade de Mobile par l’escadre de Farragut. Le général Grant n’avait encore obtenu aucun succès décisif; mais ses lignes se resserraient et s’étendaient autour de Petersburg et de Richmond, et les recrues venaient chaque jour grossir son armée. Toutes les âmes s’ouvrirent à la joie, â l’espérance; l’or redescendit à des cours plus bas par des secouîsss rapides. Au découragement des mois longs et oppressifs de l’été succéda un retour de confiance, d’entrain, de virile et

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joyeuse résolution. Ainsi les jours de l’aiitomme aux États-Unis ont souvent une splendeur plus vive que les jours caniculaires; les horizons semblent plus profonds, et la lumière se colore de reflets plus variés dans les bois, que l’approche de l’hiver couvre d’une magnifique livrée, inconnue dans les climats européens.

Malgré leur petit nombre et leur impopularité, les copperheads, profitant du découragement général, avaient réussi à dicter la plate-forme de Chicago ; ils choisirent également dans leurs propres rangs le candidat à la vice-présidence, M. Pendleton. Pour la présidence, le choix était fait d’avance: le parti démocratique n’avait d’autre candidat sérieux à présenter au peuple que le général Mac-Clellan. Peu de jours après la réunion de Chicago, un comité se rendit à New- York pour apporter au général les résolutions de la convention démocratique. Celui-ci fît quelque temps attendre sa réponse. Il avait contre l’administration, surtout contre quelques-uns de ses membres, de profonds griefs; il attribuait l’insuccès de sa première campagne en Virginie à l’hostilité du cabinet, qui l’avait privé, au moment décisif, des troupes auxiliaires sur lesquelles il avait compté; il s’était vu enlever le commandement de l’armée du Potomac presque au lendemain de sa victoire d’Antietam. Après la convention de Chicago, un des amis et conseillers du président, M. Blair, le père de M. Montgomery Blair, qui fut pendant longtemps le directeur des

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postes (lu cabinet de Lincoln, se rendit malgré son grand âge auprès du général Mac-Clellan, et essaya de le déterminer à repousser les oflres du parti démocratique. Il fit appel à son patriotisme, lui montra les dangers que pouvaient entraîner le triomphe de ce parti et le changement du pouvoir exécutif. Si le général avait suivi les conseils de M. Blair, il n’est pas douteux qu’il eût été promptement chargé d’un commandement militaire important; les ombres qui enveloppaient sa popularité se seraient dissipées, et son désintéressement politique eût été infailliblement récompensé par le peuple américain. Il était sans doute trop tard ; les délégués de Chicago attendaient leur réponse. Qu’allait-il pourtant leur dire? La presse attaquait avec une vive indignation la plate-forme de Chicago; M. Seward, si réservé d’ordinaire, était un moment descendu dans l’arène politique, et, dans un discours prononcé à Auburn, dénonçait les rédacteurs de ce programme comme des traîtres en connivence avec le Sud. De son camp de Petersburglc général Grant écrivait une lettre conçue dans le même sens, et s’attachait à montrer qu’il ne restait plus à frapper qu’un coup pour en finir avec la rébellion.

Accepter sans commentaires la plate-forme de Chicago, c’était avouer que la guerre avait été une erreur ; et une erreur aussi colossale, aussi féconde en malheurs publics et privés, n’était-elle pas un crime? Est-ce là pourtant le langage que pouvait tenir un

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capitaine qui avait souvent conduit les soldats de rUnion au combat et quelquefois à la victoire? Étaitce à lui de baisser l’épée devant l’ennemi? Après quelques hésitations, le général accepta la nomination du parti démocratique ; mais il le fit en des termes qui étaient un désaveu indirect de la plate-forme du parti. Il prit la fiancée et repoussa la dot. « Je ne pourrais point, dit-il, regarder en face mes braves camarades de l’armée et de la marine qui ont survécu à tant de batailles sanglantes, et leur dire ,que leurs travaux, que le sacrifice de tant de nos frères, ont été vains, que nous avons abandonné l’Union, pour laquelle nos vies ont été si souvent mises en péril.» Ailleurs il disait encore: «L’Union doit être maintenue à tout hasard. » Il se séparait ainsi des peace-democrats , et se rendait l’organe fidèle des sentiments des umr-democrats. Il savait que ces derniers étaient les plus nombreux, bien que leur influence n’eût pas été prédominante à Chicago. A leurs yeux, la guerre n’avait d’autre objet que le rétablissement de l’Union. Dès que les rebelles se montreraient prêts à traiter sur cette base, les démocrates s’empresseraient de leur rendre la pleine et entière garantie de tous les droits constitutionnels, y compris la possession de leurs esclaves. Ils considéraientla proclamation émancipatrice et l’armement des noirs comme des armes dangereuses et des obstacles au rétablissement de la paix. Ils disaient comme le général Mac-Clcllan: « L’Union est

la seule condition de la paix, nous ne demandons pas davantage»; mais, comme lui, ils subordonnaient tout à la nécessité de rétablir TUnion.

La lettre du général Mac-Clellan mécontenta les peace-dcmocruts, et quekpies-uns d^entre eux parlèrent un moment de réunir une nouvelle convention; mais leur mauvaise bumeur fut bientôt dissipée : ils comprirent que le nouveau président ne pourrait jamais se dégager entièrement de ceux qui le porteraient au pouvoir. Li\ plate- formelle Chicago demeurait l’expression officielle, si l’on inc permet le mot, des opinions du parti ; le patriotisme et l’honneur militaire de l’ancien général en chef desarmées derUnion avaient seulement mêlé quelques accents plus fiers au langage de la convention démocratique; mais, comme le dit fort bien M. Charles Sumner dans un éloquent discours que j’entendis prononcer à Boston : «la rébellion n’est que l’esclavage armé, de façon que se rendre à l’esclavage, c’est se rendre aux rebelles. La plate-forme ^Acv\[\c TUnion ; la lettre professe l’amour de l’Union, mais sacrifie l’émancipation, sans laquelle l’Union est désormais impossible. La lettre dit : H L’Union est la seule condition de la paix, nous ne demandons pas davantage. » Si le candidat démocratique ne demande pas davantage, d’autres demandent davantage. Moi, je demande davantage, car, si nous n’obtenons davantage, l’Union reste un vain nom. Je demande davaatage au nom de la justice et de l’humanité, et pour que cette épouvantable guerre ail sa

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justification dans l’histoire. La convention de Baltimore demande davantage, M. Lincoln demande davantage, le peuple américain demande davantage. » Le résultat de l’élection justifia l’assertion de M. Sumner ; le peuple américain a choisi entre ceux qui voulaient l’esclavage avec l’Union et ceux qui voulaient l’Union sans l’esclavage.

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