LA VIE
Sur l'épine ou sur la rose, Vivons calmes en tout lieu; Notre vie est une chose Qu'il faut laisser faire à Dieu!
Cueillons des heures che'ries Sans souci de la saison , En été sur les prairies , En hiver près d'un tison.
Donnons-nous des couleurs vives , Donnons-nous le teint vermeil , Le jour avec des convives , La nuit avec le sommeil.
Laissons ouvrir notre porte , Tranquilles dans la maison , Qu'un messager nous apporte L'ambroisie ou le poison !
Si du sort qui sur nous veille Nous ignorons le chemin , Faisons-nous toujours la veille Le bonheur du lendemain.
C'est au hasard qu'il faut vivre ; Or, vivons insoucieux :
Notre existence est un livre Qui nous tombe écrit des cieux.
— Madame, poursuivit Octave en reprenant le ton de la causerie, ceci est la première manière : c'est le stoïcisme des païens , la résignation des chrétiens et le fatalisme dés mahométans. On ne fait rien, on laisse faire. C'est un genre de vie qui ne fatigue pas , comme vous voyez.
— J'aime assez ce genre, dit la comtesse; passons à la seconde manière.
— La seconde est une véritable partie d'échecs jouée avec le destin...
— Mais le destin doit toujours gagner, monsieur?
— Nous avons, madame, le libre arbitre pour contrebalancer la force du destin....
— Oh! monsieur, interrompit la comtesse par un geste brusque, adouci par la beauté de la main , je vous arrête là ; je vous permets la fantaisie . mais je vous interdis la métaphysique. Nous allons tous nous endormir, comme à la Chambre, quand on discute l'impôt sur le sel.
— Je me soumets, madame, et je reviens encore aux étoiles...
— Oui, monsieur, prenons ce que nous avons sous la main , c'est le plus aisé.
— Un jour, madame, je fis une chute de cabriolet...
— Mylord ?
— Non, à deux roues, madame.
— Je crois bien ; vous blessâtes-vous ?
— Heureusement non... Cet accident m'arriva le 7 octobre 1842, à neuf heures du soir, sur la place de la Bourse. Je regardais l'horloge en ce moment... Un autre jour, qui était encore une nuit, je tombai de cheval aux Champs- Elysées, contre toutes les règles de l'équitation. Cette chute m'étonna, parce qu'elle était impossible. Je tirai ma montre, elle marquait neuf heures trois quarts...
— Il me semble, monsieur Octave, dit la comtesse, que nous nous écartons un peu des étoiles, avec ces deux chutes
— Au contraire, madame, nous côtoyons les étoiles, vous allez voir... Le 27 août 1 843 , je revenais de Saint-Clond par la rivière ; les deux roues du paquebot refusèrent de fonctionner devant l'île Séguin. Un naufrage était inévitable; j'étais menacé du sort de Robinson. Je descendis dans un canot, parce qu'une affaire importante m'appelait à Paris; mais avant d'atteindre le rivage, le canot chavira, et en me sauvant à la nage , je me rencontrai face à face avec un noyé qui descendait à Saint-Cloud. Je voulus sauver le noyé, en le saisissant vigoureusement par les cheveux ; le noyé ,
qui ne l'était pas, m'appliqua un violent coup de poing sur la poitrine , m'ôta la respiration , et me noya. J'ai su depuis que ce faux noyé était un jeune Anglais de l'île Séguin, qui s'amusait à faire la planche tous les soirs , en suivant le fil de l'eau , comme font les swimming-post dans les rivières de l'Inde.
— Bien ! le voilà noyé maintenant ! dit la comtesse en riant aux éclats.
— Attendez , madame.
J'attends toujours les étoiles.
— Un peu de patience, dit Octave avec son sérieux habituel. Deux faucheurs de foin de l'île Séguin, lesquels prenaient le frais sur la berge, me virent disparaître sous l'eau , et me sauvèrent d'après les procédés en usage pour les asphyxiés de la Seine, et dont je vous épargne les détails.
— Pour arriver aux étoiles , sans doute? dit la comtesse.
— Oui, madame... Le 17 novembre 1844, à huit heures précises du soir, je conduisais trois femmes au Théâtre- Italien , premières loges, loge 22. Ces trois femmes avaient une toilette superbe , et comme on jouait Norma, elles avaient commandé à Batton trois couronnes de verveine tressées à ravir.
Un nouvel éclat de rire de la comtesse interrompit quelques instants le jeune narrateur, qui s'inclina avec gravité, et poursuivit ainsi :
— Oui, madame, tous ces détails vous paraissent oiseux, mais attendez la fin... Je dis à l'ouvreuse, en lui montrant mon billet, loge L'ouvreuse me regarda fixement, et
me dit : Est-ce bien 22 ? — Tout ce qu'il y a de plus 22 , lui répondis-je ; deux 2 accouplés, regardez. — Ah! mon Dieu ! dit-elle, M. Gaillard a fait encore une erreur ce soir ! — Madame, lui dis-je, les fautes de M. Gaillard ne me regardent pas; ouvrez la loge à ces dames. — Ah! monsieur, regardez par la lucarne! le n° 22 est rempli ! En effet, je vis un jeune homme et quatre femmes dans la loge que j'avais louée quarante-huit francs le matin. Mes trois femmes poussaient des soupirs de désolation en regardant leurs toilettes de Norma. Je fus touché, J'ouvre la loge, et je dis à l'usurpateur : Veuillez bien , monsieur , m'expliquer votre présence dans une loge qui m'appartient ce soir. — Fermez la porte ! silence ! chut! le rideau est levé ! à la porte ! telle fut la réponse de l'usurpateur. Que fallait-il faire? Ce que je fis. Je cherchai d'abord partout trois places. La salle était comble, et les druides chantaient déjà le chœur. Mes trois femmes s'arrachaient leurs couronnes de verveine , et voulaient incendier le théâtre. Je les apaisai de mon mieux, et je les conduisis chez elles, rue Miroménil.
Resté seul, je repris le chemin du théâtre, et j'attendis au corridor le premier entr'acte, devant la loge 22.
En deux mots, voici le dénoûment; je me battis le lendemain à Vincennes avec l'usurpateur , et je fus blessé d'un bon coup d'épée au bras droit.
— Mais , monsieur Octave , il ne vous est arrivé que des malheurs tragiques dans votre existence ! dit la comtesse.
— Oui, mais j'y ai mis bon ordre, madame, et je défie bien le malheur de m'atteindre maintenant. Lorsque ma blessure fut guérie, je me mis à étudier profondément les mystères de la vie, et de réflexions en réflexions j'arrivai un jour à la vérité.
En vérifiant sur mes tablettes les dates de tous mes malheurs, depuis ma chute de cabriolet jusqu'à la loge 22, je découvris , d'après les dates des archives astronomiques du bureau des longitudes , qu'il y avait une coïncidence merveilleuse entre mes malheurs et le lever de l'étoile de Mars. Quel trait de lumière ! Rien ne peut vous peindre l'explosion d'orgueil que je sentis éclater en moi à cette découverte. Je lançai au ciel un regard de vainqueur, en rendant justice à cette voix infaillible de la sagesse des nations, qui nous crie, depuis le premier astronome chaldéen, que nous sommes ici-bas les victimes d'une mauvaise étoile, d'une étoile de malheur !
Mon éternelle ennemie une fois reconnue, et prise en flagrant délit de fatale influence, je ne redoutai plus aucune catastrophe. Le sillon de ma vie se sablait devant moi comme une allée des jardins de Delille : je savais par cœur la marche de la pièce que le destin poussait contre moi sur son échiquier. J'étais voué au bonheur pour toujours.
Je suis abonné à perpétuité à toutes les publications du bureau des longitudes, et j'épie le lever de la planète de Mars avec un soin que vous comprendrez aisément. Cette maudite étoile, obligée d'obéir ponctuellement à M. Arago, me cherche partout, à son lever, pour me jouer un mauvais tour, elle me trouve au lit, et son action est nulle. Le lendemain elle a perdu son influence ; je sors , je monte même dans des tilburys qui sont des suicides à deux roues ; je nage en pleine Seine , je conduis des familles au théâtre , tout cela impunément. Sans nul doute , la friponne d'étoile se venge sur quelques autres étourdis ; mais l'essentiel pour moi est de vivre dans mon égoïsme tranquille ; tant pis poulies étourdis !
— Vous nous condamnez maintenant, dit la comtesse, à une étude sérieuse, et qui sera féconde en ennuis. Quant à moi, je vais...
— Pardon, madame, si je vous interromps. Vous savez que tous les hommes et toutes les femmes ne sont pas assu-
jettis à l'influence d'une mauvaise étoile ; les étoiles ont des caprices, des fantaisies, des rancunes, des dents de lait contre telles ou telles personnes. Cela tient à des causes mystérieuses que la science n'a pas encore percées, mais qu'elle percera indubitablement. Une infinité de gens meurent sans avoir été heureux ni malheureux. Ils ont vécu sans que les étoiles, bonnes ou mauvaises, se soient mêlées de leurs affaires. Promenez-vous dans les rues, passez devant toutes les boutiques, regardez tous les passants, et vous ne rencontrerez presque partout que des mortels à figures calmes, béates, reposées, qui annoncent l'absence des soucis extérieurs. Ainsi, madame, si vous n'avez jamais eu dans votre jeune existence quelques-uns de ces malheurs évidemment calculés par un mauvais génie, vous n'avez rien à démêler avec les étoiles influentes. N'allez donc pas vous adonner aux publications du bureau des longitudes ; n'allez pas étudier les constellations ; ce serait peine inutile. Vivez au hasard ; ne craignez rien.
— Il est pourtant pénible de penser, dit la comtesse, que nous ne valons pas la peine d'être pris en bonne ou mauvaise considération par les étoiles. Un dédain venu de si haut nous humilie. Notre amour -propre est flatté de savoir que nous avons une ennemie au ciel. Enfin, monsieur Octave , je me résignerai , moi , à prendre mon bonheur en patience , et à vivre dans une perpétuelle sérénité.