‹ Les etoiles; derniere feerieChapitre 12 sur 44 · UN PROBLÈME ASTRONOMIQUE · texte numérisé non relu

UN PROBLÈME ASTRONOMIQUE

— Madame, dit Octave à voix basse et feignant l'émotion, prenez garde! les étoiles nous écoutent! ne plaisantez pas avec les mystères. Ne dédaignez point le bonheur ; après le malheur, il n'y a plus rien de plus amusant. Craignez les fatalités.

— Oh ! quel pluriel effrayant ! dit la comtesse avec un effroi comique; parlons un peu des fatalités!

— Connaissez-vous l'histoire de Giovanni et de Margellina ?

— Non, monsieur.

— Écoutez, madame, et soyez heureuse toujours!

— Giovanni était un pêcheur de Sorrente , un Napolitain brun, vigoureux et hardi. Il avait épousé la jeune Margellina, grande fille aux cheveux noirs, à la taille svelte et souple, la Vénus roturière du golfe de Baïa.

Leur premier enfant mourut, à peine âgé de quelques mois, et les vieux parents ne comprirent rien à celte mort. Le père et la mère jouissaient tous deux d'une santé robuste. L'enfant paraissait constitué pour vivre longtemps. Pourquoi mourir quand tout annonce qu'on doit vivre? Il y a toujours une logique dans le travail de la mort.

Le second et le troisième enfant eurent le même sort.

Le père et la mère se livrèrent à un désespoir qui avait donc deux motifs bien distincts : la perte de leurs enfants et le mystère de ce malheur périodique.

A côté de la chartreuse de Saint-Martin , ou Sotijnènê a

peint ses belles fresques, il y avait un vieux ermite trèsversé, disait-on à Naples, dans l'étude des sciences occultes, profanes ou religieuses. On conseilla au pécheur Giovanni de rendre une visite et de demander un conseil à l'ermite Fra Enrico.

L'ermite dit à Giovanni : « Mon enfant, c'est aujourd'hui samedi, entrez dans la chartreuse Saint-Martin; il y a grande foule de fidèles, priez avec eux, récitez le premier verset de Y Ave maris, et, après la cérémonie, je vous attends. »

Giovanni obéit avec cet empressement que donne la foi.

La foule chantait dans la grande nef l'hymne à Y Etoile de la mer.

Ave maris Stella, Dei mater aima, Atque semper viryo, Félix cœli porta.

Le pêcheur unit sa voix à la grande voix de la foule, et se rendit ensuite auprès de Fra Enrico.

« Mon fils, dit l'ermite, prenez ce couteau dont la lame est de bois de cèdre ; il a été béni le samedi-saint à l'église de Saint-Philippe de Néri , après le chant de Lumen Chrisli. Si le ciel vous accorde un quatrième enfant, quand vous le verrez en danger de mort, placez-le sous la garde des saintes étoiles, sur la plage de Sorrente, et ensuite coupez avec ce

couteau le lien invisible par lequel votre mauvaise étoile vous conduit. Allez, et ayez confiance en Dieu.

Giovanni fut bientôt amené à faire cette grande expérience, d'où son bonheur dépendait. Le quatrième enfant que lui donna Margellina tomba bientôt dans le môme état que les aînés. Cette fois, Giovanni espéra en la parole de l'ermite. Le soir, au lever des premières étoiles, le malheureux père exposa son enfant agonisant sur le sable du rivage , et pendant que sa femme Margellina , qui se confiait plus au ciel qu'à l'ermite, adressait de vives prières au Créateur des astres, Giovanni coupa ce fil invisible qui entraînait sa vie à travers tous les malheurs de la paternité. Au même instant, le quatrième enfant rouvrit ses yeux, que la mort allait fermer, et sembla obéir à cet ordre charmant que Virgile adressait à une mère sur le même rivage : Commence , petit enfant , à connaître ta mère par un sourire 1 . A cet âge si tendre, le sourire, c'est la guérison. Giovanni et Margellina poussèrent des cris de joie, et, enlevant leur petit malade à l'air de la nuit, ils le replacèrent dans son berceau de joncs, où la convalescence amena bientôt la santé.

— Je n'ai aucune peine à croire cela, dit la comtesse: ce pêcheur Giovanni ressemble à une foule de malheureux pères de famille qui, après avoir perdu leurs trois premiers

1 Inr.ipe, paii>e puer, risu rognnsreri' inatrem.

m UNE MAUVAISE ÉTOILE.

enfants , n'ont pas perdu le quatrième. Je connais, pour ma part, au moins vingt Giovanni qui sont arrivés au même résultat sans ermite et sans couteau à lame de cèdre. Votre histoire est croyable comme tout conte italien.

— Madame , dit Octave , nous sommes entourés de mystères. Humilions-nous et croyons l'incroyable, comme saint Augustin , qui n'admettait que l'absurde.

— Admettons l'absurde, dit la comtesse en s'inclinant.

— Eh bien! madame, poursuivit Octave, puisque vous vous ralliez aux opinions de saint Augustin, je veux vous donner le pendant de la Mauvaise étoile.

— Ah! monsieur Octave, on n'est pas plus galant que vous.

— Le fleuve du Permesse , qui inspirait les orateurs et les poètes d'autrefois, était un fleuve d'eau sucrée; permettezmoi, madame, de me conformer à ce vieil usage, et je commence immédiatement.

L'inspiration étant bue, Octave commença ainsi :

« L'an dernier, madame, je reçus une invitation à votre bal d'été. Je pris mon billet de wagon au chemin de fer, et je descendis à l'embarcadère de Ville-d'Avray, C'était par une belle soirée du mois d'août, comme disent les romanciers; l'air était charmant comme le souffle d'un ange; il y avait autour de moi , dans le petit sentier agreste qui conduit à votre château, un paysage prolongé d'une grâce adorable. On respirait la vie, on était heureux, on avait des extases au cpeur, et toute cette félicité humaine était acquise à peu de frais; elle arrivait des Heurs, des arbres, du gazon, des collines, des étoiles. Les hommes ne donnaient rien.

J'arrivai à votre bal et je vous vis pour la première fois , vous et votre famille. Toutes les choses charmantes qui m'avaient ému en route n'étaient que la préface de ce que je devais trouver ici, chez vous : un bal ravissant, une société d'élite, un concert d'amateurs artistes, une musique comme

je l'aime; partout des guirlandes de fleurs et de femmes; partout la grâce, le charme, l'enivrement.

Je consultai le lendemain , selon mon usage , mes journaux d'astronomie, et je vis que j'étais arrivé chez vous juste à l'heure précise où la planète de Saturne se levait ; cette planète porte un simple anneau, comme une femme mariée. Je reconnus ma bonne étoile, et je me promis d'abuser de son influence pour me dédommager de mes anciens malheurs.

— Monsieur, dit la comtesse , je vous remercie de ce long madrigal en prose ; mais c'est une histoire que nous attendons, et non un madrigal.

— Voici l'histoire , madame.

Le 30 juin \ 823 , deux époux de mes amis, dont le nom sera un mystère, si vous le permettez, se promenaient dans leur joli jardin de la rue Ville-l'Évêque. Une voûte épaisse de marronniers cachait les étoiles, mais une étroite éclaircie de feuilles laissait arriver un seul point lumineux sur l'allée sombre du jardin : c'était comme le regard d'une étoile indiscrète. Le jeune mari fut curieux de savoir à quel astre appartenait ce rayon, et, prenant sa femme par la main, il la conduisit sur le perron élevé , d'où les yeux pouvaient embrasser le firmament.

Une étoile se détachait sur les nébulosités célestes avec

un rayonnement merveilleux; elle éblouissait comme un échantillon du soleil.

— Quel beau diamant! dit la jeune femme.

— Quel bon génie ! dit le mari.

Leur premier-né, un enfant qui ne connaissait pas encore sa mère, vagissait en ce moment dans son berceau. Les deux époux placèrent ce jeune ange sous la protectiom de la bonne étoile, qui semblait les regarder du haut du ciel.

Vingt-six ans se sont écoulés depuis ce mémorable soir, et T enfant est un homme aujourd'hui.

C'est mon ami Stanislas R... Voici ce qu'il me disait l'autre jour : « Mes parents m'ont dit que j'étais né sous une bonne étoile, et mes parents ont raison. Tout m'a réussi dans ma vie. A seize ans, je sortais du collège Henri IV, couronné comme un ténor italien en vogue. A vingt et un ans, j'ai fait mon début au barreau. Je plaidais une cause perdue d'avance, je la gagnai. A vingt-deux ans, je publiai un volume sur le droit byzantin, un de ces volumes assommants qu'il faut publier, que tout le monde loue et que personne ne lit : on a lu mon livre, on l'a loué, on l'a vendu! Mon libraire de la rue de l'École-de-Médecine n'a rien compris à ce dernier prodige. Une édition de mille exemplaires épuisée en quinze jours.

J'ai continué de plaider toutes sortes de causes, quelquefois j'ai failli perdre les bonnes, mais les mauvaises je les ai toujours gagnées au vol.

L'an dernier, un notaire me mande chez lui, et m'annonce que M. Paul Vannier est mort à la Guadeloupe. — Cela m'afflige, lui dis-je; mais je n'ai jamais entendu parler de M. Paul Vannier qu'après sa mort et aujourd'hui. — Eh bien , monsieur , ajouta-t-il , vous êtes son seul héritier ; c'est un arrière-petit-cousin de votre aïeule , et il n'a d'autre parent que vous : il vous laisse une habitation évaluée deux millions de francs, et un portefeuille garni d'excellentes valeurs. J'ai donné une larme à ce digne parent, et on m'a mis en possession de l'héritage.

Trop riche pour continuer la profession d'avocat, je me suis décidé à embrasser le métier d'oisif. Mon nouvel état de choses a failli me coûter un malheur : j'allais fréquemment dans le monde à cause de mon oisiveté ; or, un jour, je me suis rendu amoureux fou d'une jeune personne , de mademoiselle Augustine L..., dont vous verrez un jour la beauté. Ma passion faisait des progrès rapides ; je voyais souvent Augustine, mais je n'avançais pas beaucoup. Enfin, je me décidai à commencer le roman par la fin , je fis circuler le mot décisif mariage aux oreilles des parents. Un coup de foudre retentit en guise de réponse ! Mademoiselle Augustine était fiancée comme Lucie de Lammermoor ! C'est ici que

j'avais besoin du secours de ma bonne étoile. Elle ne me fit pas défaut, selon sa céleste habitude. Le fiancé avait un haut emploi civil dans une possession d'Afrique ; il y gagna des fièvres miliaires qui le mirent au tombeau. Augustine reçut la fatale nouvelle avec une douleur modérée. Les pa- * rents se contentèrent de lever les mains au ciel , ce qui dispense toujours de formuler le désespoir. Je laissai expirer le délai convenable du deuil moral , et je me représentai comme candidat nuptial dans la famille L.... Cette fois, je fus reçu comme tout millionnaire doit l'être, quand il n'y a plus de fiancé. Je suis heureux , le plus heureux des hommes ; j'épouse le mois prochain. Le genre humain sera jaloux de mon sort.

— Voilà, madame, dit Octave en finissant, un homme heureux, puisqu'il s'avoue pour tel. Voilà une influence de bonne étoile bien caractérisée, et qui doit faire réfléchir tous les jeunes époux qui ont des enfants au berceau.

— Nous verrons maintenant, dit la comtesse, ce que l'avenir réserve au mari d' Augustine. Il ne vous a conté que ses bonheurs de garçon.

— Madame, votre mari vous dira qu'un homme peut même avoir du bonheur après le mariage.

— Mon mari incline la tête en signe d'adhésion. C'est fort

galant pour un mari. J'accepte le madrigal quoique formulé en pantomime.

— Madame , je m'aperçois que toutes les étoiles sont couchées , il n'en reste plus qu'une au ciel. Vous permettez à vos amis de se retirer...

— Non , je veux au contraire vous forcer à saluer avant votre retraite cette belle étoile du matin , qui est l'avantcourrière du soleil.

— Oui, madame, poursuivit Octave, voici le rôle qu'elle joue dans le grand chœur céleste.

L'ÉTOILE DU MATIN

L'ÉTOILE DU MATIN

La femme qui sort du bal, épuisée par la danse, la salue, et lui dit :

0 étoile, tes rayons ne valent pas ceux du lustre qui brillait sur nos quadrilles !

La folle jeunesse qui a passé la nuit autour d'une table où les cartes et les vins mêlaient leurs excitations ardentes, insulte cette étoile et lui dit :

Astre malavisé ! que viens-tu faire au-dessus de nos têtes? pourquoi nous annonces-tu la clarté délatrice du jour? Si notre souffle pouvait t' éteindre comme une lampe, tu ne brillerais plus aux cieux.

Plus sage que la femme du bal , l'oiseau de la vigilance, le coq salue l'étoile du matin par une gamme vibrante qui va se perdre dans les bois, les vallons, les campagnes et les jardins.

A ce chant, la porte de la métairie s'ouvre.

236 L'ÉTOILE DU MATIN

Sous ce toit de chaume on n'a pas dansé follement; on n'a pas joué follement; on n'a pas bu follement; on a dormi du sommeil de la vertu. Le laboureur sort et sourit à cette étoile matinale qui lui promet un beau jour, et encourage le travail et la pauvreté, en promettant le ciel aux pauvres et aux travailleurs.

— C'est sur cette pensée, dit la comtesse, que nous devons aujourd'hui finir cet entretien. Demain, je vous annonce l'arrivée d'un de nos plus ingénieux et de nos plus aimables savants, M. le comte Fœlix. 11 nous fera ici un cours complet d'astronomie à l'usage des femmes qui aiment la science, et veulent l'acquérir sans en traverser les broussailles et les ennuis.

Ainsi, nous allons, avec M. le comte Fœlix, nous perdre dans le céleste domaine, et rouler de tourbillons en tourbillons, jusqu'à ces régions invisibles qui ont Dieu pour limites, c'est-à-dire l'infini. En partant pour faire ce long voyage, lançons un dernier regard à la terre, et, afin de nous ôter tout regret, examinons bien notre pauvre planète, telle qu'elle est réellement; c'est le meilleur procédé pour nous livrer sans distraction aucune aux observations des mondes supérieurs. Notre planète a été traitée d'inhabitable par un poëte de mes amis. Voici la satire qui nous consolera de quitter la terre, en nous faisant mieux songer au ciel.

LA

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