LA PLANÈTE INHABITABLE
Si l'on jette un regard sur le double hémisphère, On voit bien que la vie est difficile à faire ; C'est un rude travail du début à la fin ! Depuis le cap de Horn jusqu'au pic de Baffin, Des vallons de l'Atlas au golfe de la Table Examinez la Terre , elle est inhabitable !
Ne parlons pas du Nord ; les hommes condamnés
A vivre sur le sol où leurs pères sont nés,
Bien qu'admirant la pluie ou la neige qui tombe ,
Disent tous que ce Nord est une immense tombe,
Un enfer à la glace, où les pâles humains
Passent leur triste vie à réchauffer leurs mains :
Dieu , d'abord , concéda , sous de froides haleines ,
Leurs terres aux ours blancs , et leurs mers aux baleines ;
Le Nord ne fut pas mis au monde , assurément ,
Pour le frileux mortel créé sans vêtement
L'homme enclin à Terreur, prompt à changer de place,
Usurpa le domaine envahi par la glace ,
Contraria le ciel , renia le soleil ,
Dit un adieu stupide à l'orient vermeil,
S'éprit des blancs frimas arrondis en coupole,
Et se chaussa de neige , en se coiffant du pôle.
Laissons-le vivre en paix sur le glaçon uni , Et ne l'insultons point ; il est assez puni !
Or, en nous éloignant de la zone polaire, Parcourons les climats que le soleil éclaire, Et que le voyageur nous peint comme si doux Depuis le Var français jusqu'aux fleuves indous.
Gênes me plairait fort, mais il faut que Dieu daigne Donner un peu de grâce à son roi de Sardaigne , Prince trop soupçonneux, qui d'un ennui mortel Tourmente l'étranger dans son paisible hôtel.
L'Italie est trompeuse, et belle en apparence ; Venise est un tombeau ; Pise un désert ; Florence Est un Paris toscan , et tout l'amour de l'art Ne détruit pas son froid, sa pluie et son brouillard.
Rome appelle le monde aux pieds de sa statue, Mais la fièvre d'accès la maigrit et la tue;
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Et sans les dessécher, les trésors des Latins Se sont tous mis à sec sur les marais Pontins.
Naples, Sirène brune , à Baïa nous enchante ; Elle a de doux parfums, elle a le flot qui chante; Mais tous ses habitants, un jour, s'éveilleront Avec quarante pieds de cendres sur le front, Et vingt siècles après, leurs os couverts de rouille Se verront exhumés de quelque noble fouille, Et mis, sous étiquette, au muséum savant Pour égayer les sots qui passeront devant.
Un doux charme descend sur Malte ou la Sicile ; Mais qui consent à vivre étouffé dans une île? L'air vous manque, en songeant que sur tout l'horizon L'Océan guichetier vous écroue en prison.
Le pays des grands rois et des grands architectes , L'Egypte n'a gardé pour nous que ses insectes , Et montre , sur des bords , autrefois si vantés , Les sept fléaux de Dieu par Moïse inventés. Malgré toi , savant Clot , qui pour l'Egypte plaides, Les femmes des harems y sont noires , mais laides ; Les hommes, le front bas , y marchent en troupeau , Et le vent du désert leur boucane la peau !
L'Afrique intérieure est un pays céleste ; Mais le fauve lion et le tigre au pied leste Ont conquis cette zone et ne la cèdent pas. L'homme sur la limite à peine fait un pas Que tous les monstres noirs, mis sous cloche dans l'ar Accourent, crins au vent, et lui ferment la marche. Dieu n'a fait le soleil, n'a courbé les rameaux, N'a semé le gazon que pour les animaux. Le lion règne en roi dans ce vaste domaine ; Libre de nos soucis, sa grandeur s'y promène. C'est pour lui que l'Afrique a ces arbres épais Qui versent la fraîcheur, les parfums et la paix. Il trouve au pied des monts la grotte familière Que le ciel tapissa de velours et de lierre ; Il trouve le beau lac couronné de roseaux Où s'étanche la soif dans de limpides eaux. Quand la faim à ses flancs vient attacher des ailes , Il choisit son festin dans un vol de gazelles ; Il mange la chair fraîche , il boit le sang vermeil, Et sa griffe léchée , il dort d'un doux sommeil. Entouré d'un sérail d'amantes fortunées Il consomme la nuit ses puissans hyménées. Jamais sur son poitrail , éternellement sain , Ne chemine à tâtons , le doigt d'un médecin ; Sur lui, la volupté ne creuse point de traces. Comme un roi chevelu des primitives races,
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Il voit autour de lui bondir des nouveau-nés Qui se portent fort bien sans être vaccinés , Et ce vieillard robuste , à son heure dernière , N'a pas un cheveu blanc sur sa blonde crinière !
En avant ! nolisez la galère à vapeur !
Séduit par les récits d'un écrivain trompeur,
Voulez-vous habiter un château de plaisance
A Smyrne, à Trébizonde, au Bosphore, à Byzance?
Ce sont de beaux pays , de splendides cités
Par tous les voyageurs avec amour cités :
Le soleil y distille à flots sa poésie ;
C'est le climat de Dieu ; c'est le ciel de l'Asie :
Le myrte, l'aloès, l'iris, précieux dons,
Bordent ses grands chemins, comme ici les chardons.
Respirez les parfums de ce jardin céleste. . . .
Dans chaque fleur du ciel, l'enfer a mis la peste,
Et , le corps tout gonflé de hideuses tumeurs ,
Le matin , vous direz , je vis ; le soir , je meurs !
Allez un peu plus loin : c'est la grande presqu'île Qu'un double océan baigne avec un flot tranquille , Que le Gange caresse, en son vol diligent, De ses lèvres d'azur à l'écume d'argent. Mais , dans ce beau pays , Éden que rien n'égale Fleurit, sous l'aloès, le tigre de Bengale,
Qui sur le bonze illustre et l'esclave grossier,
Imprime également ses deux griffes d'acier :
Mais ce ciel merveilleux , cette terre féconde
Où s'élèvent Dehly, Cachemire, Golconde,
Et toutes les cités des fabuleuses nuits ,
Ont des palais déserts où pleuvent les ennuis ;
Des temples où Brahma sculpte ses grandes œuvres
Sur des rocs hérissés d'homicides couleuvres ;
Et du Penjab lointain, aux rives de Goa ,
Des plaines où partout le numide boa ,
Tel qu'un mât se roidit, haut de toute sa taille,
Et se roule, en sifflant, comme un fleuve d'écaillé.
C'est donc ainsi partout en ce monde ; jamais
On ne trouve un bonheur , sans y coudre le MAIS ;
Ce satanique MAIS que le ciel débonnaire
Devrait rayer du monde et du dictionnaire.
Ombre de mon ami d'Héran le voyageur,
Mort sans avoir la tombe avec son ver rongeur,
Lève-toi ! Tu partis, tout brillant de jeunesse,
Pour offrir ton amour à quelque brahmanesse ,
Mystérieuse femme, ange de l'Orient,
Au balcon du kiosque assise , et souriant !
Un jour, selon le rit des prêtres de l'Asie,
Tu menas aux autels l'odalisque choisie ,
Et le soir, quand le ciel et le fleuve étaient doux ,
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Quand on dansait au son des instruments indous, Tu sortis pour rêver à cette nuit charmante Que promit à tes veux ta poétique amante ; Et rêvant, tu vis luire à travers les gazons Des yeux , comme Satan fait rougir ses tisons ; C'était un tigre noir qui par droit de nature , Cherchait, pour ses enfans , un peu de nourriture , Et te porta , gibier d'innocens appétits , En quatre livraisons à ses pauvres petits !
Poursuivons. Ce serait un espoir chimérique
De croire qu'on peut être heureux en Amérique.
L'Océan traversé sans naufrage, voguons
Vers la Terre de Feu. Craignez les Patagons ,
Polyphèmes errans ; craignez le cannibale
Qui pour flèche, aujourd'hui, tire un fusil à balle,
Et qui , la crosse en joue et les tendons roidis ,
Narguerait Robinson et tous ses Vendredis ; —
Et la chauve-souris qui , sur votre figure ,
Jette une aile de plomb de cinq pieds d'envergure;
Craignez par-dessus tout le serpent assassin ,
Ce noir clocher qui rampe et sonne le tocsin.
Si vous voyez un lac, un fleuve semé d'îles,
Ne prenez pas un bain, craignez les crocodiles.
Si le soleil vous cuit, ne vous abritez pas
Sous ce bois ; la panthère y cherche son repas,
Voyez-vous ce pré vert que la fleur blanche émaille,
Pour y dormir prenez une cotte de maille ,
Car des insectes noirs, jaunes, bleus, rouges, verts,
Capricieux enfants du fécond univers,
Folâtrant sous vos doigts, sourds à vos clameurs vaines,
Amoureux du beau sang qui coule dans vos veines ,
Ont tatoué partout à travers vos habits
Votre corps , vaste écrin de venimeux rubis.
Tels sont les agréments de tes splendides zones , Fleuve océan, qui tiens ton nom des Amazones, Pays, où le soleil ne fait point d'ombre au mur, Où le mercure en feu saute sur Réaumur ! Et si l'on a bravé par courage ou clémence L'Amérique du Sud , ménagerie immense , Cirque de la nature, ouvert sous lequateur, Où l'homme se débat comme un gladiateur , Toujours quelque volcan se rallume à la ronde ; Aujourd'hui Quito brûle, et demain Lima gronde, Et sur quelque horizon que se portent vos yeux , Le feu d'enfer se mêle à la flamme des deux.
Allons, comme au beau temps de Saturne et de Rhée , Habiter, pour jouir, la zone tempérée.
Dans le Midi , la mer nous fait un doux appel : La Grèce nous découpe un riant archipel,
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La Grèce de Pallas , de Cérès , de Pomone , D'Athènes , de Délos et de Lacédémone.
Mais c'est peu qu'en ses bois aimés des Ëgipans, Comme aux jours d'Eurydice habitent les serpens, Les hydres, les lézards, les aspics, les couleuvres, Tous les monstres chantés dans les classiques œuvres Ce pays du grand peuple et des illustres rois, Hélas ! s'est aplati sous le nom bavarois ! Par la grâce du Nord , l'étranger y commande, Et parle à Thémistocle une prose allemande ; On a parodié l'autre Grèce fuyons Ce pays qui n'a pu conserver ses rayons ; Zéphyr, laisse tomber tes ailes ; sois maudite, 31er qui donnas naissance à Vénus Aphrodite Et qui, d'un flot joyeux, chantes du même ton Pour la belle Aspasie et l'épouse d'Othon !
Puis , l'Espagne nous dit : Viens me voir, je suis belle L'amoureux voyageur me trouve peu rebelle ; J'ai de l'or sur ma tête, et des fleurs à la main , J'ai l'ogive moresque et le cintre romain ; J'ai des golfes charmans où la montagne abrite Le grand chêne et la fleur, l'arbre et la marguerite ; J'ai des oiseaux dorés qui chantent à ravir Dans les jasmins du Tage et du Guadalquivir ; Et le soir, quand au ciel le soleil se dérobe,
Les yeux meurent d'amour aux franges de ma robe :
Car je sais une danse inconnue à Paris ,
Qui ravit les amans et damne les maris !
Certes, après ces vers, à toute heure , à tout âge,
Qui ne se lancerait vers un pareil voyage?
Eh bien ! malgré ses fleurs, son ciel, ses rossignols,
L'Espagne est un pays trop rempli d'Espagnols ;
On y fait une guerre atroce de démence
Qui sans cesse finit et toujours recommence ;
On y trouve partout , sur ses pas hasardeux ,
La balle de Carlos ou d'Isabelle deux.
Arrivez-vous, à jeun , aux portes d'une ville,
L'auberge a disparu dans la guerre civile ;
Sa cuisine , d'ailleurs , abhorre les repas ,
C'est le seul lieu d'Espagne où le feu n'entre pas.
Traversez-vous au pas un bois de sycomores ,
En rêvant à Pélage, aux Goths, au Cid, aux Mores,
Un bandit pastoral , l'escopette à la main ,
Comme au temps de Gil Blas , vous barre le chemin ;
Heureux s'il ne veut pas, mécontent du salaire,
Vous étrangler ensuite avec son scapulaire !
Adieu donc, belle Espagne! il faut, d'un pas léger, Rentrer chez nous , et fuir tout pays étranger. Allons au vrai midi des rives fortunées, Car la neige et l'ours noir régnent aux Pyrénées ;
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Bayonne et Perpignan , un peu trop à l'écart , Pour moi ne sont placés qu'au midi moins un quart.
Salut, notre Provence ! ô toi que je révère !
Toi qui dans tes loisirs inventas le trouvère
Dont la guitare triste et le vers chevrotant
Endormaient, tous les soirs, une belle en chantant !...
Entendez-vous ce vent qui déchire la terre
Comme l'artillerie ou comme le tonnerre,
Soulève les cailloux d'un effort sans rival ,
Et jette un cavalier du haut de son cheval ?
Vent massif, il remplit le vide de l'espace ;
On croirait voir dans l'air sa forme quand il passe ;
Il semble secouer de son bras étouffant
Notre planète en deuil comme un ballon d'enfant !
C'est donc fini ! la paix est un bien chimérique ! Le bonheur n'est donné qu'aux monstres de l'Afrique. Oh ! puisque nous avons le malheur d'être humains , Résignons-nous ; laissons leur poudre aux grands chemin Et demandons à Dieu, planant sur la nuée, Quïci-bas notre peine au moins soit commuée, Et pour vivre joyeux, mes amis, oublions Notre dignité d'homme , et faisons-nous lions !
— Voilà une satire d'un genre nouveau , dit la comtesse. Nous avons fait des progrès depuis Juvénal même. Autrefois un auteur satirique se contentait d'attaquer un vice, un défaut, un ridicule, un homme. Pures bagatelles ! Votre satire fait son métier en grand ; elle voyage en chemin de fer ; elle prend notre pauvre planète dans ses griffes de fer, et la secoue avec une telle fureur qu'on craint de voir le globe coupé en deux comme une orange à l'équateur. Parlez-moi d'une satire comme celle-là! Nous sommes loin de l'abbé Cottin.
— Madame, dit Octave, cette satire abuse peut-être sur quelques points de l'hyperbole, mais en général elle ne manque pas de justice. A vrai dire , la terre n'est habitable que dans les recoins où elle est inhabitée; partout ailleurs elle tourmente beaucoup ses habitants.
— Et comment trouvez- vous notre Ville-d'Avray ?
— C'est un endroit délicieux sans doute, mais on ne peut l'habiter que deux mois dans l'année. Si Ville-d'Avray était bâti vers le lac de Makidas, dans le voisinage de la baie d'Agoa, il serait habitable toujours.
— Allons à la baie d'Agoa! dit la comtesse.
— Eh! pourquoi pas, madame? Mais avant il faudrait en
déloger les propriétaires qui occupent ces domaines depuis Adam.
— Gomment nommez-vous ces propriétaires ?
— Des lions, des panthères, des éléphants. On ne les exproprie pas avec du papier timbré, ceux-là.
— Il faut donc nous résigner à rester ici ?
— Résignons-nous. Notre planète est inhabitable, madame, c'est un point admis. . .
— Par vous , monsieur !
— Eh bien! madame, supposons que ce paradoxe soit une vérité , comme tant d'autres paradoxes ; nous avons, pour nous consoler des imperfections de notre globe, les splendeurs parfaites du ciel. Réfugions-nous dans les observations de l'astronomie . Demain notre savant et spirituel ami, M. le comte Fœlix, nous ouvrira ce livre immense du firmament, où Dieu a écrit son histoire en lettres d'or. Nous épèlerons l'alphabet, et puis nous apprendrons la langue. Vous verrez ensuite avec quel œil de pitié nous regarderons notre grain de sable quand nous descendrons des hauteurs de l'infini.
— Personne ne parle mieux astronomie que le comte
Fœlix; et on ne lui fera pas le reproche qu'un poëte du dixhuitième siècle rima pour
Monsieur de Fontenelle, Qui parlait de science en style de ruelle.
Bien qu'il s'adresse plus spécialement aux femmes , les hommes graves peuvent même s'instruire aux leçons que le comte Fœlix professe pour les dames.
— A demain donc notre nouveau cours, dit en se levant la comtesse de Saverny.