INSTRUMENTS D'OBSERVATION
L'Asie, qui fut le berceau des premiers hommes, dut être aussi celui des sciences, et plus particulièrement de l'astronomie : l'aspect du ciel a dû nécessairement porter les hommes à la méditation , à l'observation. Il est vrai que les moyens manquaient ; il fallait observer à l'œil nu, et c'était là une cause incessante d'erreurs; car, c'est une vérité que nous devons nous empresser de proclamer, les plus beaux yeux du monde sont d'habiles imposteurs qui font voir souvent tout le contraire de la vérité; en voici un exemple entre mille. Plongez verticalement un bâton bien droit dans un courant d'eau limpide, il semblera courbé, et formera un angle à la surface de l'eau. « Si le bâton paraît courbe, ma raison le redresse, » disait à ce sujet un philosophe. Sans doute votre raison le redresse , parce que vous avez
mille moyens de reconnaître qu'il n'est pas réellement courbé; mais si cette aberration se produit lorsque vous regardez les astres, comment reconnaître l'erreur? C'est cependant, ce qui arrive : les rayons lumineux en traversant l'atmosphère se réfractent comme le bâton dans l'eau.
L'erreur était donc, dès les premiers temps de la création, le partage des hommes; mais dès ces temps primitifs aussi, ils ont marché avec une ardeur infatigable à la découverte de la vérité : il est certain que dans les siècles les plus reculés le mouvement des planètes était à peu près déterminé; que l'on observait déjà le lever et le coucher des principales étoiles, et que l'on était parvenu à trouver la raison des éclipses.
Un peu plus tard, on imagina de diviser la zone ou la bande des cieux sous laquelle se meuvent le soleil , la lune et les planètes, en douze parties égales, indiquées par douze signes de trente degrés chacun, ce qui fait trois cent soixante pour le cercle. Chaque signe reçut un nom et fut figuré par un symbole : le Bélier, Y ; le Taureau, \j ; les Gémeaux, H; le Cancer, <îc ; le Lion, £); la Vierge, nj>; la Balance, ^ ; le Scorpion , n\ ; le Sagittaire , +-» ; le Capricorne, h ; le Verseau, ss:; les Poissons, )(. Ces douze signes composent ce qu'on appelle le zodiaque.
Ces signes , placés dans l'ordre que nous indiquons , de
l'ouest à l'est, servirent à déterminer les saisons; ainsi le printemps commençait lorsque le soleil entrait dans le signe du Bélier, l'été lorsqu'il arrivait au signe du Cancer, l'automne à la Balance , et l'hiver au Capricorne. Mais comme on n'avait alors aucune idée de la précession des équinoxes, on ne put tenir compte de ce mouvement, de sorte qu'aujourd'hui le printemps naturel devance de vingt jours le printemps astronomique, et ainsi de suite pour les autres saisons.
Enfin les astronomes primitifs classèrent toutes les étoiles qu'ils pouvaient voir, par groupes nommés constellations; et ils donnèrent à chacune de ces constellations un nom d'homme, ou de quadrupède, ou de poisson, ou d'oiseau.
La route était tracée : ange déchu, l'homme avait relevé la tête et commencé, par la pensée, la conquête de l'immensité; le péché d'Adam l'avait fait exiler de l'Édcn; le génie de ses enfants leur ouvrait les voies du ciel.
Une question longtemps débattue et qui ne sera probablement jamais résolue, est celle de savoir quel est le peuple primitif qui fit faire à l'astronomie les premiers pas dont nous venons de parler : sont-ce les Grecs , les Égyptiens ou les Indiens? Newton en allribue l'honneur aux Grecs; mais d'autres autorités penchent pour les Egyptiens; d'autres encore soutiennent que le zodiaque fut inventé par les Clial-
déens, qui étaient, disent-ils, un peuple de pasteurs. « Les vastes plaines qu'ils habitaient, les nuits qu'ils passaient en plein air, un horizon immense, un ciel pur et sans nuage, tout les invitait à suivre les mouvements des astres et à chercher les lois qui les régissent. De la Chaldée, l'astronomie se répandit en Egypte; enfin elle fut connue des Phéniciens, qui l'appliquèrent à la navigation.
Tout cela était ou du moins semblait être très -rationnel; mais voici que des hommes d'un savoir profond, d'une intelligence incontestable, d'une portée d'esprit immense, viennent dire : « Il n'y a jamais eu de pays appelé Chaldée, ni de peuple du nom de Chaldéen : les Chaldéens dont nous parle l'Écriture sainte étaient les sages de tous les pays, qui ne s'occupaient que de science, et parcouraient incessamment les diverses contrées du monde connu, d'où leur venait le nom de ChascHm, qui signifie errants en hébreu; les Persans les appelaient Mages. »
On pourrait opposer à cela qu'il existe un certain nombre de personnages , lesquels ont la prétention de savoir la langue chaldéenne. La prétention serait justifiée qu'elle ne prouverait pas qu'il y ait jamais eu sur la terre un peuple Chaldéen : il n'y a pas eu de Chaldée; mais les savants, les mages, les Chasdim des temps primitifs ont pu créer pour eux une langue particulière; c'est ce qu'ont fait plus tard les prêtres égyptiens, et c'est ce qui existe encore aujour-
d'hui eu Chine, où la langue que parlent entre eux les lettrés est entièrement différente de la langue vulgaire.
Il nous semble raisonnable de croire que les premiers progrès de l'astronomie furent dus, non à un peuple quelconque, mais à l'agglomération des connaissances qui se produisaient sur plusieurs points en même temps. Ce qui est certain, c'est que les Égyptiens, plusieurs siècles avant Jésus-Christ, avaient déterminé les quatre points cardinaux, calculé le mouvement de plusieurs planètes, et reconnu que l'année solaire était de trois cent soixante-cinq jours et un quart.
Les Chinois, dont les annales certaines remontent à plus de quatre mille ans, s'occupèrent aussi beaucoup de l'astronomie dans les temps primitifs; mais il en fut chez eux de cette science comme de toutes les autres : arrivée à un certain degré, elle demeura stationnaire. La même chose à peu près arriva chez les Indiens.
Quant aux Grecs, il paraît certain que les premiers éléments de l'astronomie leur furent enseignés par les Phéniciens, peuple marchand, essentiellement navigateur, et qui avait plus que tout autre compris l'importance des connaissances astronomiques.
Ces connaissances furent apportées de Phénicie en Grèce par Thalès, qui vivait cm m on sept cents ans avant Jésus-
n LES ÉTOILES.
Christ; il enseigna publiquement la théorie du mouvement du soleil et de celui de la lune, et il expliqua la cause des éclipses et les moyens de les prédire.
Anaximandre, un de ses disciples, inventa un globe terrestre et un instrument nommé gnomon, à l'aide desquels il rectifia les observations faites jusqu'alors; grâce à son génie, les Grecs purent entreprendre de longs voyages maritimes, et fonder des colonies dans des pays éloignés. Malheureusement pour lui, Anaximandre avait posé en principe, comme base de la science, que le monde est soumis à des lois immuables. Il n'en fallait pas tant pour jeter l'alarme parmi les prêtres. Que devenaient les fantaisies, le bon plaisir des nombreuses divinités de l'Olympe, si les lois du monde étaient immuables? Le trop audacieux astronome fut accusé d'outrage aux dieux , mis en jugement et condamné à la peine de mort. C'était bien le moins qu'on pût faire en faveur de cette immense armée mythologique dont les autels faisaient vivre tant d'oisifs. Toutefois Périclès parvint à démontrer qu'il en fallait rabattre quelque chose, et la peine fut commuée en un bannissement perpétuel.
Hélas! c'est là l'histoire de tous les temps; aujourd'hui comme il y a deux mille ans, le plus grand des torts est celui d'avoir trop tôt raison. Pythagore, qui vint deux siècles plus tard, fut plus réservé. Il reconnut que la terre tourne autour du soleil; mais, de même que Fontenelle qui disait
que s'il avait la main pleine de vérités il se garderait bien de l'ouvrir; Pythagorese garda bien de proclamer cette immense vérité que son génie lui avait fait découvrir : il se borna à l'enseigner à quelques-uns de ses disciples.
Enfin vinrent successivement Aristarque ,- Ératoslhène, Hipparque, puis Ptolémée, qui naquit à Ptolémaïs en Egypte, cent trente ans avant Jésus- Christ , et dont le système fut suivi pendant quatorze siècles. D'après ce système, la terre était placée au centre des mouvements célestes; autour d'elle se mouvaient le soleil, la lune et les planètes.
Ce système, dont les bases étaient essentiellement fausses, laissait sans explication une foule d'observations importantes; il était en contradiction manifeste avec beaucoup défaits incontestables, et cependant, comme nous venons de le dire, il fut le seul suivi... il serait pins juste de dire le seul permis, pendant quatorze cents ans ! En voici la raison : ce système laissait subsister les vieilles et grossières erreurs ; il ne changeait rien aux positions acquises; il les perpétuait au contraire; il faisait de l'univers tout entier des dépendances de la terre: il n'y avait qu'un monde, qui était le nôtre; tout le reste lui était subordonné, et il fallait croire quand même, car le doute seul était puni de mort.
Telle était la situation de la science astronomique, lorsque
vint Copernic, qui, s'emparant des découvertes de Pythagore, résolut de remettre en lumière le système de ce grand homme, au risque de ce qui pourrait en arriver, sans cependant négliger les précautions que la prudence pourrait lui suggérer. Né à Thorri, dans la Prusse, l'an 1472, Copernic avait montré dès son enfance les plus grandes dispositions pour l'élude des sciences exactes; il s'y était donc livré avec ardeur, et son génie lui avait fait promptement reconnaître les erreurs de Ptolémée. « Quoi! se dit-il, la terre n'est qu'un point dans l'espace , un atome , et cet atome serait le centre autour duquel viendraient circuler tant de corps immenses, et leur dicterait ses lois! Mais d'où lui viendraient donc cette force, cette puissance? Ce n'est pas tout : si l'on songe à l'incroyable vitesse avec laquelle ces corps devraient se mouvoir, vitesse qui devra être d'autant plus grande que l'éloignement sera plus considérable, il faudra admettre que la terre attire les astres avec d'autant plus de force qu'ils sont plus éloignés d'elle , ce qui est la plus grossière des absurdités. Mais si l'on admet que la terre tourne autour du soleil, de môme que les autres planètes, ces difficultés disparaissent. »
Et ce fut en prenant pour base cette vérité éternelle, que Copernic développa son système; puis quand il s'agit de le publier, il dédia le livre au pape Paul III, et il eut soin de dire, dans sa dédicace , que le mouvement de la terre n'était
qu'une supposition qu'il avait imaginée pour faciliter l'intelligence des révolutions célestes.
La ruse, il faut en convenir, est parfois bonne à quelque chose; celle de Copernic eut tout le succès qu'il en avait attendu : il est très-probable pourtant que le pape n'en fut point dupe; mais elle sauvait les apparences, elle imposait silence au fanatisme, et le saint-père eut le bon esprit de se contenter de cette concession faite à l'ignorance.
Copernic mourut peu de temps après cette publication; son livre resta. Vint alors Galilée, qui adopta le système de Copernic, avec l'intention de le compléter.
Le hasard, dit M. Arago, joue souvent un grand rôle dans les découvertes humaines; mais on lui fait rarement sa part, par la raison qu'il est muet. Ce fut à un de ces hasards tout providentiels que Galilée dut la plus grande partie de sa gloire: deux enfants, en jouant dans la boutique d'un fabricant d'instruments d'optique, à Middelbourg en Hollande, trouvèrent dans la position relative de deux verres la combinaison du télescope.
L'opticien, manquant probablement des connaissances ou de l'intelligence nécessaire pour tirer seul parti de cette découverte, en fit part à quelques savants qui ne lui accordèrent que peu d'attention. Bientôt Galilée en entendit parler, et son génie lui faisant pressentir les merveilleux avantages
qui résulteraient pour l'étude de la science d'un instrument à l'aide duquel les objets éloignés se rapprocheraient en apparence, de manière à ce que les plus petits pussent être vus sous de grandes dimensions, il se mit à l'œuvre, et parvint à construire une lunette qui grossissait cinq fois les objets, ce qui est à peu près la puissance de nos lorgnettes d'opéra aujourd'hui.
Ainsi, mesdames, les élégantes jumelles dont, au théâtre, les longs cils de vos yeux bleus ou noirs caressent doucement les lentilles, sont des télescopes galiléens. A la faiblesse de l'instrument, le grand homme suppléa par la puissance de son génie, et il put contempler des merveilles dont nul avant lui n'avait eu l'idée. Alors, redoublant d'ardeur, il s'efforça de perfectionner ce nouveau moyen d'observation, et, après avoir vaincu d'immenses difficultés, il obtint des lunettes grossissant jusqu'à trente-deux fois, ce qui lui permit de découvrir les quatre satellites de la planète Jupiter, et de reconnaître que la voie lactée n'est autre chose que l'assemblage d'une immense quantité d'étoiles. Il put aussi étudier la constitution de la lune, reconnaître ses montagnes et en déterminer la hauteur.
Tout cela ne s'était pas fait en un jour: Galilée avait alors plus de soixante ans: animé d'un noble enthousiasme, il commença à enseigner ouvertement le système de Copernic, à l'appui duquel venaient toutes les admirables décou-
vertes qu'il avait faites. Il n'en fallait pas tant pour mettre en ômoi le clergé de ce temps , dont les yeux accoutumes aux ténèbres redoutaient la lumière : l'inquisition fit emprisonner l'audacieux grand homme dont l'enseignement semblait être en opposition flagrante avec l'Ecriture sainte; on l'accusait d'hérésie au premier chef, et cette accusation était presque toujours un arrêt de mort. Galilée trembla; il ne voulait pas mourir encore , non qu'il eût peur de la mort, mais parce qu'il lui semblait qu'il n'avait pas entièrement rempli la tâche confiée à son génie. Il n'y avait qu'un moyen d'échapper à ces cruels moines, c'était d'abjurer les immortelles vérités que les inquisiteurs regardaient comme des hérésies, dont l'auteur devait être livré aux flammes; l'infortuné grand homme dut donc se résigner à mentir à sa conscience : il dit qu'il était prêt à abjurer ses erreurs.
Les inquisiteurs s'efforcèrent de donner à cette abjuration toute la solennité possible, espérant par là raffermir leur puissance, contre laquelle s'élevaient incessamment les progrès de l'esprit humain, et ce fut un spectacle à la fois déplorable et touchant que ce vieillard vénérable, à genoux dev ant une nombreuse assemblée, prononçant cette abjuration qui lui avait été dictée ":
« Moi , Galilée, à la soixante-dixième année de mon âge, constitué personnellement en justice, étant a genoux et ayant
devant les yeux les saints Évangiles que je touche de mes propres mains, d'un cœur et d'une foi sincères, j'abjure, je maudis et je déteste Terreur, l'hérésie du mouvement de la terre. »
Cela dit, il se releva avec toute la vigueur d'un jeune homme, et frappant la terre de f-on pied, il s'écria avec une énergie sublime :
— E pur simuove! (Et pourtant elle tourne!)
Cette explosion soudaine de sa conscience rachetait noblement la faiblesse qu'il avait montrée; aussi les inquisiteurs la lui firent-ils expier. Ils n'osèrent pourtant sacrifier violemment leur victime, et Galilée ne fut condamné qu'à l'emprisonnement perpétuel. Mais pour lui c'était pis que la mort. Heureusement le grand-duc de Toscane, assez instruit pour apprécier les travaux de Galilée, ce qui mérite d'être remarqué, demanda et obtint qu'on confiât à sa garde l'illustre prisonnier , à la condition pourtant qu'il ne pourrait pas quitter le territoire de Florence , ce qui importait peu au savant qui ne voulait voir que le ciel. Ainsi donc, en dépit de son abjuration, il continua à étudier les lois du mouvement en général, et si ses découvertes n'eurent pas d'abord un grand retentissement, elles n'en furent pas moins des monuments impérissables du génie de l'homme.
Dans cette esquisse rapide, destinée seulement à donner
uue idée de l'ensemble dos connaissances préliminaires indispensables pour l'étude de l'astronomie, nous avons négligé de vous parler, mesdames, de Kléper et de Tycho- Brahé, hommes de génie, qui eurent le malheur de vouloir concilier les divers systèmes.
Tycho-Brahé , après avoir commencé sa carrière par l'astrologie, renonça à ces rêveries superstitieuses pour ne s'occuper que de la science, et il s'acquit bientôt une si grande réputation, que le roi de Danemark lui donna l'île d'Huène, située dans la mer Baltique. Tyclio y fit bâtir un château qu'il nomma Uranibourg , ce qui veut dire ville du ciel; il reçut dans ce château la visite de tous les grands personnages qui admiraient ses travaux, et entre autres celle de Jacques VI, roi d'Ecosse, lorsqu'en 1590 il passa en Danemark pour épouser la sœur de Frédéric.
Képler était l'élève de Tycho; comme lui il avait abandonné l'astrologie. Né à Viel en Souahe en 1 571 , il mourut à l'âge de cinquante ans , après avoir agrandi considérablement le domaine de la science, bien que toutes ses observations aient été faites sans le secours des lunettes.
Ces deux savants, comme nous venons de le dire, voulurent concilier le faux et le vrai. Ainsi ils établissaient que le soleil était réellement le centre autour duquel gravitaient les planètes supérieures; mais ils voulurent qu'en même
temps la terre demeurât immobile au centre de l'univers; c'était une espèce de moyen terme, une sorte de conciliation entre la vérité et l'erreur ; mais l'erreur est périssable, et la vérité est éternelle : l'alliance dura peu.
Huyghens et Cassini, qui vinrent ensuite, firent encore des découvertes importantes. Désormais le mouvement des astres était connu, incontestable; il restait à trouver les lois de ce mouvement. Vint alors Descartes, qui devait bouleverser toutes les théories philosophiques du temps.
Né le 31 mars 1 596 , Descartes était d'une constitution si faible, que les médecins n'hésitèrent pas à prédire à ses parents qu'il mourrait jeune. Mais dans celte frêle enveloppe résidait un puissant génie ; car, malgré ses erreurs, Descartes est regardé à juste titre comme un des plus grands philosophes de ces derniers siècles : c'est lui qui découvrit la force centrifuge, ce qui eût été suffisant pour l'immortaliser.
Pour expliquer le mouvement des astres, Descartes supposa que chacun des corps célestes était environné d'un énorme tourbillon de matière subtile , lesquels tourbillons se communiquaient le mouvement à peu près comme les rouages d'une horloge. Ainsi le tourbillon du soleil étant le plus considérable mettait en mouvement les tourbillons des planètes, lesquels donnaient de la même manière l'impulsion aux tourbillons de - satellites. Cela était très-ingénieux,
mais ce n'était pas vrai, et pour démontrer la fausseté de ce système, il suffisait de demander comment les comètes, qui parcourent en tous sens l'immensité des cieux, pouvaient traverser tous ces tourbillons sans qu'il en résultât la moindre perturbation?
Au nombre des hommes de génie qui cherchaient la solution de ce problème vers la fin du dix-septième siècle, était l'immortel Newton.
Né à Woolsthrope, en Angleterre, Newton n'avait pas encore vingt-deux ans lorsqu'il inventa la méthode des suites, le calcul de l'infini, et découvrit la théorie des couleurs. C'était admirablement préluder à la sublime découverte qu'il lui était réservé de faire. Déjà depuis longtemps il avait rejeté le système de Descartes; il ne croyait pas aux tourbillons, mais il sentait la nécessité de les remplacer, et il ne trouvait rien. Ses jours se passaient dans la solitude et la méditation , et la lumière ne se faisait point à son esprit. Déjà il commençait à se décourager, lorsqu'un jour , se promenant dans un jardin, il fut tiré de la profonde méditation où il s'était enfoncé, selon son usage, par la chute d'une pomme qui, s'étaut détachée d'une des branches les plus élevées d'un arbre de haute taille, vint tomber à ses pieds.
Ce fait, si simple en lui-môme, mit les idées du philosophe dans la direction de la vérité. — Pourquoi, se dit-il,
celte pomme tombe^ elle sur la terre au lieu d'aller rouler dans l'espace? La terre a donc une puissance attractive? Mais si la terre est douée de cette puissance, tous les corps célestes doivent la posséder à des degrés relatifs à leur densité. — Dès lors ses observations furent dirigées en ce sens, et bientôt ses conjectures devinrent pour lui et pour le monde entier d'immortelles vérités : le système de l'attraction anéantit les tourbillons, et leva toutes les difficultés qu'avait présentées jusque là l'étude de l'astronomie... La chute d'une pomme avait suffi pour opérer ce prodige... Il faut bien en convenir, mesdames, la pomme se réhabilitait; elle rapprochait ainsi du Créateur l'homme qu'elle en avait éloigné; elle rendait à Newton une partie de ce qu'elle avait ôté à Adam.
Newton, comme Descartes, était dans sa jeunesse d'une constitution très-faible , ce qui ne l'empêcha pas de vivre en bonne santé jusqu'à l'âge de quatre-vingts ans. Pendant les deux années qu'il passa à développer sa grande découverte, il ne vécut en quelque sorte que pour penser et calculer.
Il ne voyait et n'entendait rien de ce qui se passait autour de lui, et il oubliait même de prendre de la nourriture. « Un jour, dit un des biographes de ce grand homme, le docteur Stukeley, ami de Newton, étant allé dîner avec lui, attendit longtemps qu'il sortît de son cabinet, où il était
ASTRONOMIE DES DAMES. r>
enfermé. Presse par le besoin, le docteur se résolut à manger d'un poulet qui se trouvait déjà placé sur la table, après quoi il remit les restes sur le plat, et y plaça aussi une cloche de verre qui servait à le couvrir. Enfin plusieurs heures s'étant écoulées, Newton parut , et se mit à table en ' témoignant qu'il avait grand'faim. Mais lorsque, ayant levé la cloche, il vit les restes du poulet découpé: « Ah! dit-il, je croyais n'avoir pas diné; mais je vois que je me trompais. » Et il quitta la table pour aller se remettre au travail. Cet homme de génie vécut rélibalaire, et, oserai-je le dire? on affirme qu'il ne connut jamais l'amour. On ajoute que, lorsqu'il mourut, il n'avait perdu qu'une dent et ne s'était jamais servi de lunettes; faits que nous nous bornons à rappeler, sans prétendre établir quelque relation entre eux.
A l'immortel Newlon succédèrent les Herschell , les Laplace, les Arago et d'autres encore, dont nous aurons occasion de parler. Mais il ne faut pas oublier que tous ces grands hommes doivent une partie de leur gloire à la perfection des instruments dont ils purent se servir, et c'est ici le lieu de dire quelque chose de ces puissants auxiliaires.
On comprend aisément que, pour voir un objet so"S de grandes dimensions , il suffirait de le placer tout près de l'œil , si la vision pouvait alors s'opérer sans confusion ; mais il arrive précisément que la divergence des rayons rend
2i LES ÉTOILES.
l'image confuse. Si Ton regarde cet objet à travers un verre blanc à faces planes et parallèles, la forme et l'é'oignement des objets ne seront point modifiés; seulement la lumière sera moins intense. Mais si, au lieu d'être planes, les deux surfaces d'un verre sont convexes, et que leurs concavités se présentent l'une à l'autre comme deux verres de montre que Ton joindrait par leurs bords, on obtient ainsi ce qu'on appelle une lentille, à cause de la ressemblance de sa forme avec celle de cette graine. Or , les lentilles ont la propriété de grossir les objets placés à une certaine distance. Cette propriété a dû être connue dès la plus haute antiquité, et pour vous en assurer, mesdames, il vous suffira d'examiner attentivement quelques-uns de ces beaux camées antiques que vous placez avec raison au nombre de vos plus précieux bijoux, et dont le travail est à la fois si délicat et d'une si grande perfection, qu'évidemment il n'a pu être accompli à l'œil nu.
11 semble à notre œil qu'une lunette de spectacle rapproche les objets que l'on regarde avec son aide; mais ces objets ne nous semblent être plus près de nous que parce qu ils sont grossis par la lentille, "et c'est ce dont on peut aisément se convaincre en regardant le même objet un œil appliqué à la lunette et l'autre nu.
Une autre propriété de la lentille est de former à un certain point qu'on nomme le foyer , une image parfaite de
l'objet vers lequel elle est dirigée. C'est là le principe du daguerréotype : on dispose une planche de métal qui a reçu précédemment des vapeurs d'iode, de manière à ce qu'elle reçoive l'image reproduite par la lentille; et comme la lumière a une action très-inlense sur l'iode, l'image reste empreinte sur la planche avec une exactitude admirable.
Nous avons dit plus haut comment Galilée avait été servi par le hasard pour arriver à la construction d'une lunette, il nous reste à parler des diverses parties dont se compose cet instrument si simple et pourtant si merveilleux, et des perfectionnements qui y ont été apportés depuis sa découverte.
La lunette se compose de deux verres lenticulaires placés aux deux extrémités d'un cylindre creux qui les tient à une distance convenable l'un de l'autre.
L'une de ces lentilles est très-large; c'est celle qui est dirigée vers l'objet qu'on veut examiner : on l'appelle objectif.
L'autre, placée à l'autre extrémité du tube, est beaucoup plus petite et plus courbe, et s'appelle oculaire.
L'objectif reproduit l'image derrière lui, à un point nommé foyer; l'oculaire, en même temps, grossit cette image comme si c'était l'objet lui-même. Tout se réduit à cela. Rien n'est plus simple au premier aspect, et cependant que d'ingé-
nieuses combinaisons il a fallu trouver, depuis Galilée, pour arriver aux résultats obtenus aujourd'hui! La première lunette construite par Galilée grossissait les objets cinq fois, comme on Ta vu plus haut; puis il était arrivé à obtenir un grossissement de trente-deux Ibis.
Pour augmenter ce grossissement, les difficultés semblaient invincibles : si la lunette était courte avec des lentilles très-courbes, la lumière, en y pénétrant, se décomposait, et l'on n'obtenait l'image de l'objet que sous les couleurs de l 'arc-en-ciel, irisée, comme disent les astronomes et les opticiens. Si, au contraire, les lentilles étaient peu courbes, il fallait donner au tube de la lunette une longueur énorme. On en ht pour l'Observatoire de Paris plusieurs qui avaient jusqu'à trois cents pieds (cent mètres; de longueur; mais à peine l'œil de l'astronome était-il placé contre l'oculaire, que l'astre qu'il s'agissait d'observer avait changé de place, et la manœuvre d'un si colossal instrument étant nécessairement lente et dillicile, le malheureux astronome, suant sang et eau, perdait sans cesse la piste de son astre.
Sous Louis XV on parvint pourtant à obtenir des lunettes grossissant jusqu'à soixante-dix fois. Peu après, on fit en Angleterre des lunettes qui grossissaient cent cinquante fois.
Vint ensuite le fameux Au/out , qui obtint des grossissements de six cents fois.
ASTRONOMIE DI S PAMES. 27
C'était déjà fort remarquable, puisque, en regardant avec un pareil instrument une personne placée à une distance crime lieue, il semble qu'on puisse, sans se déranger, lui donner la main. On croyait donc avoir, sous ce rapport, atteint, ou à peu près, la limite du possible, lorsque vers la fin du dernier siècle, le célèbre HerscheH annonça au monde savant qu'il était parvenu à construire un télescope grossissant les objets jusqu'à six mille l'ois. Cela parut si prodigieux qu'on refusa d'y croire. Hersehell fit, pour persuader les incrédules, ce que le Fils de l'homme avait fait pour convaincre saint Thomas, il dit tout simplement : Venez et voyez.
Les savants vinrent, et ce fut en versant des larmes de joie qu'ils reconnurent leur tort.
C'est qu'en effet cela leur permettait de prévoir des résultats merveilleux.
Jugez-en, mesdames.
Du sommet des monuments les plus élevés de la ville de Mâcon, lorsque le temps est serein, ou voit parfaitement à l'œil nu les Alpes, dont les abords en sont pourtant éloignés de trenle-cinq lieues. Or, avec le télescope d'Herschell, on pouvait voir la lune comme si elle n'était éloignée de nous que de seize lieues... Et il y a des gens qui ne croient pas aux prodiges !
Pour arriver à ce résultat, Herschell avait fait construire des objectifs ayant un mètre vingt-deux centimètres d'ouverture; c'était là un autre prodige, car jusqu'alors on n'avait pu obtenir des objectifs d'une dimension un peu considérable sans qu'il s'y trouvât des stries qui brisent les rayons et nuisent à la reproduction de l'image. Aujourd'hui la difficulté est entièrement vaincue, et l'on fabrique à Paris des objectifs de la plus grande pureté, ayant jusqu'à deux mètres de circonférence.
Herschell, né à Hanovre en 1738, était musicien dans un régiment hanovrien lorsqu'il passa en Angleterre.
Il n'avait jamais eu de maîtres, et c'était de la nature qu'il tenait ses premières leçons de musique, comme plus tard elle lui révéla les secrets inconnus jusqu'alors dans la science de l'optique.
Devenu musicien de l'église de Bath , un ouvrage d'optique, qui tomba par hasard entre ses mains, lui donna l'idée de faire des lunettes. Les télescopes les plus forts ne grossissaient alors que quatre cents fois: Herschell parvint à en fabriquer qui grossissaient jusqu'à six mille fois.
Ayant fait part à Georges, roi d'Angleterre, de l'intention qu'il avait de faire un nouveau télescope de vingt pieds, le roi l'engagea à le faire de quarante, et voulut en supporter tous les frais.
Tout est énorme dans celte machine : trente hommes y ont travaillé pendant six mois. Le tube, qui est en tôle, porte cinq pieds de diamètre. Le miroir a quatre pieds d'ouverture. Cet instrument est armé d'un si grand nombre de poulies et de leviers, qu'il en coûte quarante francs chaque fois qu'il faut seulement en graisser les cordages.
Toutefois, à l'aide de ces admirables instruments, on ne pouvait guère observer que la constitution physique des astres. Huyghens, le premier, vers la fin du dix-septième siècle, imagina d'assigner à l'œil, dans le champ même de la vue, un point qui pût permettre d'observer le mouvement des corps célestes: il adapta donc aux deux bords du tuyau de la lunette un fil autant fin que possible; mais le plus fin, celui, mesdames, que vos doigts agiles attachent à une aiguille dont l'ouverture est imperceptible, était beaucoup trop gros. On se servit ensuite de cheveux ; les cheveux faisaient l'effet d'énormes poutres. On eut recours aux fils d'araignées; mais ils étaient encore d'une grosseur désespérante, et puis ils se brisaient trop facilement. Enfin , l'idée vint aux savants de se servir de fils métalliques... ils étaient tcujours trop gros, et quand , à force d'être amincis, ils approchaient du degré de ténuité désirable,» ils se cassaient. Le laminage simple était donc insuffisant pour faire atteindre le but.
Mais les savants sont tenaces, mesdames ; ils ne se découragèrent point, et ils parvinrent, après des peines inouïes,
des expériences multipliées, à obtenir des fils de platine infiniment plus fins que les fils d'araignées les plus ténus.
Dès lors il fut possible de calculer d'une manière précise le mouvement des étoiles.
Ici, mesdames, nous sommes dans la nécessité de vous dire quelque chose de la géométrie, et môme de la trigonométrie; mais ne vous effrayez pas, cela sera court, et nous nous efforcerons de parler un langage humain.
Ainsi nous vous dirons qu'un cercle, quelle que soit sa dimension , se divise géométriquement en trois cent soixante degrés. Si donc, au moyen d'une croix, vous divisez un cercle en quatre parties (fig. 1), vous aurez quatre angles de quatre-vingt-dix degrés chacun; faites une double croix dans le cercle ( fig. 2), et vous aurez huit angles de quarante-cinq degrés.
Il est facile de comprendre que les rayons partant d'un môme centre peuvent se prolonger indéfiniment, et qu'alors la grandeur des degrés sera plus considérable, à mesure que les rayons s'étendant davantage, devront être contenus dans une circonférence plus grande.
En somme, un angle est l'espace contenu entre deux lignes qui se coupent ; donc pour connaître la grandeur exacte d'un angle il suffira de tracer un cercle dont l'ouverture de
l'angle déterminera la circonférence, et dont le point culminant sera le centre i fig. 3).
Si donc on veut savoir de combien de degrés est l'ouverture de l'angle, il suffira de diviser le cercle, quel qu'il soit, en trois cent soixante parfies.
Voilà pour la géométiie.
Quant à la trigonométrie, nous nous bornerons à dire qu'elle sert à mesurer la distance d'objets inabordables. Supposons qu'un observateur se trouve à une distance quelconque d'un monument, et qu'il ne puisse en approcher davantage; s'il veut savoir à quelle distance exacte il est de ce monument, qu'il tire, par la vision, deux rayons partant l'un du sommet, l'autre de la base du monument, et dont le point central sera celui où son œil est placé. Cela se nomme un angle soutendu; or l'angle que soutend un objet qui touche à ses limites extrêmes varie en raison inverse de la distance de cet objet à l'œil de l'observateur, et la trigonométrie enseigne les relations qui existent entre la dimension d'un objet, sa distance et l'angle qu'il soutend.
Si donc le monument étant A (fig. 4), l'œil de l'observateur est en B, l'angle soutendu est de deux degrés, l'observateur marquera ce point B, et il s'éloignera jusqu'à ce que le monument ne soute n de qu'un degré; l'œil de l'observateur sera
alors en C, et la distance entre C et B sera égale à celle qui existera entre B et A.
Cela peut se démontrer parfaitement en moins de cinq minutes et sans autre instrument qu'un compas.
Tel est le point de départ d'où l'on est parvenu à mesurer les distances immenses qui existent entre les différents corps qui se meuvent dans l'espace; il n'a fallu pour cela qu'un compas et une lunette.