LA LUNE
De la terre à la lune il n'y a qu'un pas, relativement aux distances immenses qu'il nous faudra incessamment parcourir par la pensée ; mais ce pas , nous ne le franchirons jamais... Jamais ! ce mot pourra paraître bien absolu : il y a cent ans, on pouvait croire que jamais l'homme ne parviendrait à voyager dans les airs presque aussi facilement que sur mer. Quiconque eût avancé, il y a cinquante ans, qu'un Parisien , se levant à l'heure ordinaire, pourrait aller dîner sur les bords de la mer et revenir se coucher le même jour dans son lit, sans avoir éprouvé plus de fatigue que s'il avait été voir la mer à l'Opéra; celui-là eût été hué et bafoué. Et pourtant nos aéronautes s'élèvent maintenant dans les airs à des hauteurs prodigieuses; ils parcourent sans danger des distances immenses, traversent les mers, passent
sur les villes, les royaumes Et il y a aujourd'hui plus
de cent mille Parisiens qui, sortis de la capitale à sept heures du matin , ont été dîner au Havre et se sont couchés dans leur lit six ou huit heures après.
Mais on respire librement sur les chemins de fer, on respire dans l'atmosphère à quelque hauteur que puisse s'y élever un aérostat; au delà de cette atmosphère, on ne respire plus, de sorte qu'arrivé, par un procédé quelconque, aux dernières couches d'air , on aurait encore , pour se rendre à la lune, un peu plus de quatre-vingt-quinze mille lieues à franchir sans respirer; sans compter qu'arrivé à la lune, on ne respirerait pas davantage, attendu qu'elle n'a point d'atmosphère. La première condition pour pouvoir entreprendre un voyage à la lune serait donc de trouver le moyen de vivre sans respirer. On le trouvera peut-être; mais très-certainement il aura fallu le chercher bien longtemps.
Si nous ne pouvons toucher à la lune, au moins il nous est possible de la voir de très-près; puisque , grâce au télescope d'Herschel, on l'aperçoit comme si elle n'était plus qu'à une distance de seize lieues de la terre. A cette distance , on a pu mesurer la hauteur de ses montagnes , et l'on a reconnu qu'elles sont en général beaucoup plus élevées que celles de notre globe, puisque la plus haute cime de l'Himalaya , en Asie , n'est que de sept mille huit cent vingt et un mètres et que la hauteur de plusieurs montagnes de la lune est de près de huit mille mètres.
Le volume de la lune n'est que la quarante-neuvième partie de celui de la terre, et son poids n'est au soleil que comme un est à vingt-trois millions; en d'autres termes , il faudrait vingt-trois millions de lunes pour contre-balancer le poids du soleil. Il en résulte que les corps qui se trouvent à sa surface sont très- légers; ainsi un homme pesant sur la terre soixante-quinze kilogrammes, n'en pèserait que quinze à la surface de la lune, et un danseur de notre Opéra qui, pour le plus bel entrechat, ne s'élève qu'à un mètre des planches, en déployant tous ses moyens , ferait, à l'opéra fle la lune , s'il y avait là un opéra , des petits sauls de quinze pieds de hauteur.
La lune est-elle habitée? C'est ce qu'on ignore, mais on peut affirmer que, s'il y existe des êtres organisés, ils sont bien différents de ceux de la terre, puisqu'ils doivent vivre sans air et sans eau. Ils seraient en outre d'une bien petite dimension : un homme de cinquante centimètres serait un géant.
Mais de ce que nous ne pouvons voir les habitants de la lune, ni comprendre leur organisation , on ne peut conclure qu'il n'y ait point d'êtres organisés sur ce globe; on peut même admettre que, s'il y en a, nous les verrons un jour. Nous avons dit qu'à l'aide du télescope d'Herschcl, la lune nous apparaît comme si nous n'en étions éloignés que de
seize lieues; vienne maintenant un homme de génie qui centuple la puissance de ce télescope , et nous verrons la lune comme si nous n'en étions qu'à six cent quarante mètres ; puisque le progrès continue, il n'y aura plus sur ce globe rien de caché pour nous.
Ces probabilités ont fait, il y a quinze à seize ans, le succès d'une des plus audacieuses mystifications qu'on puisse imaginer. Quelques astronomes anglais étaient partis depuis plus de dix mois pour le cap de Bonne-Espérance, emportant des instruments d'une grande perfection , pour faire des expériences , lorsque parut à Londres un mémoire attribué au chef de cette expédition, qui révélait des merveilles : il avait vu les habitants de la lune, qu'il appelait Vespertillos ; c'était des hommes comme nous, plus petits, mais d'une perfection presque divine; ils avaient des ailes et ils s'élançaient à volonté dans l'espace.... Telle était la puissance des instruments, que l'heureux observateur avait pu étudier leurs mœurs : il avait vu des maris mollement étendus près de leurs épouses sur le gazon verdoyant , tandis qu'à leurs pieds se jouaient des enfants d'une beauté plus qu'angélique. L'observateur avait vu encore une foule d'autres choses que nous ne saurions dire, et qui, au premier aspect, semblaient très-vraisemblables; car, s'il est une vérité que l'on doive proclamer et contre laquelle ne puissent rien les remparts de bois de la vieille Angleterre, comme ils disent de l'autre côté
de la Manche, c'est qu'un Anglais qui ment est toujours un des plus habiles menteurs du monde.
Dieu sait le bruit que fit la découverte ! Le mémoire fut traduit dans toutes les langues connues; on en publia à Paris quatorze éditions en six semaines. On ne parlait que des vespertillos, et les lionnes de ce temps commencèrent à trouver ridicule que le gouvernement ne fit rien pour tenter d'acclimater chez nous d'aussi adorables créatures. En même temps on critiquait les savants de l'Observatoire de Paris. — L'État paye ces gens-là , disait-on ; il les paye même fort cher, et ils dorment!... Ce n'est pas eux. qui auraient découvert les vespertillos !
Le plus drôle de l'affaire, c'est que ces savants étaient tout honteux; on leur criait de toutes parts : Vespertillos! Ce mot était un poignard qu'ils avaient incessamment sur la gorge. Nous disons ce mot; quant à la cose, ils s'aveuglaient à la chercher, et ils ne la trouvaient point. Les infortunés seraient morts à la peine , si les astronomes anglais n'étaient enfin revenus du cap de Bonne-Espérance ; ils s'empressèrent de démentir les hâbleurs qui avaient si bien exploité la crédulité publique; mais par malheur, il n'est pas aussi facile de détruire une erreur de ce genre que de l'implanter dans l'esprit du peuple , et aujourd'hui encore il existe des gens qui croient à l'existence des vespertillos.
Revenons au positif : la lune, qui ne nous paraît lumineuse que parce qu'elle réfléchit les rayons du soleil, n'est qu'un corps opaque; la plus grande lumière qu'elle puisse nous donner est trois cents fois moindre que celle du soleil, et cette lumière est absolument dépourvue de chaleur. Elle emploie à tourner sur elle-même précisément le même temps qu'elle met à tourner autour de la terre, d'où il résulte qu'elle nous présente toujours le même hémisphère. La partie lumineuse est toujours tournée vers le soleil -, ainsi , dans son mouvement autour de la terre, n'ayant qu'un très-faible mouvement de libration ou de balancement, elle doit avoir pendant près de quatorze jours chacune de ses faces ou hémisphères successivement plongés dans la nuit et éclairés ; mais pendant ses longues nuits, la terre lui envoie assez de lumière pour que l'obscurité ne soit jamais complète sur son disque.
La lune parcourt son orbite, ou, si l'on veut, opère son mouvement de translation en 27 jours 17 heures 43 minutes. La durée de cette révolution étant moindre que celle de nos mois, il en résulte que nous avons plus de douze lunaisons dans une année; ainsi, après la douzième lune, il reste 11 jours 6 heures, lesquels produisent, en 19 ans, sept lunaisons de plus que le nombre des mois , et qu'après cette révolution de 19 années, les nouvelles et les pleines lunes reviennent précisément aux mêmes dates. C'est ce
qu'on nomme le cycle ou nombre d'or. On est dans la première année de ce cycle, lorsque la première lune tombe le premier janvier
Mais le mouvement de la lune n'est pas toujours exempt de perturbation, et cela causa de vives alarmes à nos pères dans le cours du dernier siècle. Les astronomes s'étant aperçus que le mouvement de la lune s'accélérait, suivirent sa marche avec le plus grand soin ; bientôt ils reconnurent qu'elle allait de plus vite en plus vite , et ils acquirent la certitude que si cela continuait, elle ne tarderait pas à être assez rapprochée de la terre pour ne pouvoir résister à son attraction ; de sorte qu'elle tomberait infailliblement sur notre globe où elle formerait une protubérance énorme et causerait d'immenses et irréparables désastres. La panique que cette nouvelle répandit dans le monde fut prodigieuse. Les plus braves n'étaient pas exempts de crainte ; car il ne s'agissait pas là d'un danger qu'on put combattre ; c'était une mort affreuse, inévitable qui planait sur toutes les têtes : la foule se pressait dans les églises ; mais le diable n'y perdait rien , et l'on faisait, d'autre part, force chansons et épigrammes sur madame la lune, qui s'avisait ainsi de courir sur un chemin si dangereux sans s'inquiéter des faux pas qu elle y pouvait faire. Enfin, le mouvement de notre menaçant satellite se ralentit considérablement, l'équilibre se rétablit, et l'on ne s'en occupa plus.
Les phases de la lune sont un des phénomènes les plus curieux que nous offre l'étude de ce satellite; ainsi, après avoir disparu pendant trois ou quatre jours (c'est ce qu'on nomme la nouvelle lune), elle reparaît à l'occident sous la forme d'un croissant ; à mesure qu'elle avance vers l'orient, sa partie lumineuse nous paraît plus grande , et elle forme un demi-cercle lorsqu'elle arrive à quatre-vingt-dix degrés du soleil : on appelle cela le premier quartier. Sept ou huit jours après, elle paraît ronde et pleine; elle passe à minuit au méridien, c'est la pleine lune. On voit ensuite la partie éclairée diminuer de la même manière qu'elle avait augmenté, et redevenir un demi-cercle ; c'est le dernier quartier. Puis enfin , à mesure qu'elle se rapproche du soleil, on la voit se réduire en un croissant, et finir par se perdre dans les rayons de cet astre , pour reparaître de l'autre côté quelques jours après , et présenter les mêmes phénomènes : il y a toutefois cette différence qu'avant la pleine lune la partie lumineuse est vers l'occident , et qu'après elle est vers l'orient.
Ainsi que nous l'avons dit, la lumière de la lune n'a aucune propriété calorifique sensible, ce qui n'empêche pas que de tout temps la crédulité des peuples ait attribué à cette lumière une grande influence sur les produits de la terre ; de nos jours encore il serait impossible de persuader aux jardiniers que ce qu'ils appellent la lune rousse est innocent d'une foule de méfaits envers certains végétaux.
Leur opinion sur ce point, il faut le reconnaître, n'est pas dénuée d'une apparence de raison ; M. Arago lui-même a jugé la chose digne d'examen , et voici comment il l'explique :
« Qu'est-ce que la lune rousse? C'est celle qui commence en avril et qui finit en mai ; c'est-à-dire à une époque de l'année où la température n'est souvent que de quatre à cinq degrés au-dessus de zéro. Or , on sait que les plantes perdent la nuit, par voie de rayonnement, une partie du calorique qu'elles ont reçu pendant le jour, et l'expérience prouve que cette perte peut aller jusqu'à sept et huit degrés , lorsque le temps est serein , c'est-à-dire lorsqu'il n'y a pas de nuages pour neutraliser ce rayonnement. La température des plantes qui n'était que de quatre ou cinq degrés pendant le jour , pourra donc tomber ainsi, par l'effet du rayonnement, à plusieurs degrés au-dessous de zéro, et alors ces plantes se gèleront. Mais comme ce grand rayonnement n'aura lieu que lorsque le ciel sera découvert, et par conséquent lorsqu'on verra la lune, on attribuera à l infîuence de cet astre ce qui n'est qu'un effet régulier de la température. Et comme si tout devait concourir à entretenir cette erreur, on s'y conformera par le succès des précautions qu'on aura cru prendre contre la lune , et qu'on n'aura prises réellement que contre les effets du rayonnement. Ainsi, les jardiniers, pour garantir, dans les cas dont nous parlons, les tendres bourgeons
des rayons de la lune rousse, les couvrent de paille ou d'autres matières qui , formant écran , empêchent le rayonnement de s'opérer, et ils préservent ainsi les plantes de la gelée.
Ce n'est pas d'aujourd'hui qu'on attribue à la lune de funestes influences ; les anciens la signalaient déjà sons de semblables rapports, et Plutarque prétend que sa lumière putréfie les substances animales. Il est très-vrai que si l'on place dans un lieu découvert deux morceaux de viande, et que l'un d'eux soit exposé aux rayons de la lune, tandis que l'autre en sera garanti par un écran ou un couvercle , le premier sera beaucoup plus tôt atteint par la putréfaction que le second ; mais ici , comme dans le cas précédent, on attribue à la lune un effet qui ne vient pas d'elle , ses rayons n'y sont pour rien. Si le morceau de viande se putréfie plus tôt que l'autre, c'est que s'étant refroidi davantage par le rayonnement, il s'est chargé de plus d'humidité, et que l'eau est un principe de décomposition pour les substances animales, et ce qui le prouve sans réplique, c'est qu'on les sèche pour les conserver.
Une autre erreur non moins ancienne et beaucoup plus répandue est celle qui attribue aux phases de la lune, à ses passages par les divers quartiers, une influence sur les variations atmosphériques, sur les changements de temps. Cette erreur populaire, qu'on retrouve chez les plus anciens auteurs, ne repose sur aucun fondement. Car, outre qu'on
ne voit pas par quelle action la lune pourrait produire de pareils résultats, les observations les plus exactes faites.sur une longue échelle donnent un démenti formel à cette supposition.
On fait beaucoup trop d'honneur aux astronomes, dit M. Arago, en leur demandant le temps qu'il fera; les variations de l'atmosphère ne dépendent pas des astres. Un philosophe de mauvaise humeur avait déjà exprimé la même pensée d'une manière un peu plus brutale, en disant qu'il faut prendre le temps comme il vient, les hommes pour ce qu'ils sont, et les femmes pour ce qu'elles veulent être.
Il arrive souvent que la partie de la lune qui n'est pas éclairée par le soleil présente néanmoins une sorte de lumière douce, onduleuse, à laquelle on a donné le nom de lumière cendrée. On fut longtemps sans pouvoir expliquer la cause de cette lumière ; mais enfin on acquit la certitude qu'elle n'était autre chose que la lumière réfléchie par la terre sur la partie obscure de la lune. Cette lumière varie de couleur et d'intensité selon la propriété plus ou moins réflective de la partie de la terre qui l'envoie à son satellite. Ainsi, une fois, le célèbre astronome Lambert s'aperçut que cette lumière était verte, et il reconnut que, d'après la disposition des corps célestes en ce moment, la réflexion devait s'opérer sur la partie de l'Amérique la plus riche en hautes et immenses forêts couvertes d'une verdure éternelle, de
sorte que ce jour-là nous recevions en Europe des nouvelles de la végétation de l'Amérique par la voie de la lune !
Vous savez, mesdames, que, de temps immémorial, les peintres d'enseignes ont eu le privilège de donner à la lune une face humaine. C'est aussi ce qu'a fait pour les étoiles le spirituel auteur des illustrations de ce livre, tant l'homme est disposé à croire les grandes et belles choses faites à son image, lui qui se croit fait à l'image de Dieu; mais si son ingénieux crayon humanisa les astres, au moins leur donnat-il la forme la plus gracieuse qu'il put trouver sur la terre. Quant aux peintres de la lune, !a métamorphose qu'ils font subir à notre satellite ne leur coûte pas de grands frais d'imagination ; car, en regardant la lune à l'œil nu , on y remarque des parties plus lumineuses que certaines autres parties, et l'ensemble de ces dispositions offre quelque chose d'assez semblable aux linéaments d'un visage humain; mais le microscope détruit l'illusion , et l'on voit parfaitement à la surface du disque de la lune (figure 5) , des montagnes , des vallées, des volcans.
Alors qu'on n'avait encore pu étudier la lune qu'imparfaitement, on croyait que les parties les plus sombres de son disque étaient d'immenses cavités remplies d'eau ; on en fit des mers, des lacs; puis l'imagination, cette folle du logis, une fois lancée, y fit voir des forêts et même des villes; une des parties sombres étant plus remarquable que les
autres, on en conclut que la lune était percée en cet endroit. On avait même donné à ces mers , à ces lacs , etc. , des noms qui ont été conservés aux points qu'ils étaient censés occuper; ainsi la lune a une mer Caspienne, une mer de Sérénité, un lac Noir, etc.
Vous voyez, mesdames, que l'on était encore sur le grand chemin du merveilleux; puisqu'on voyait des villes, des fortifications., des forêts , il était tout simple d'espérer qu'on en verrait bientôt les habitants. Mais les savants sont gens inexorables que rien n'arrête, bien que pourtant il leur arrive assez souvent de se fourvoyer en chemin : sans pitié ni merci pour les désœuvrés qui attendaient avec beaucoup d'imrJatience de nouvelles nouvelles de ces villes d'un autre monde, ils déclarèrent que la lune, comme nous l'avons dit précédemment, n'a point d'atmosphère, et ils le prouvèrent en faisant remarquer que les taches de son disque ne disparaissent jamais , ce qui démontre qu'il n'y a point de nuages. Ils ajoutèrent qu'il ne pouvait y avoir de l'eau, attendu que dans le vide elle se vaporiserait promptement, et qu'il en résulterait des vapeuçs qui réfracteraient la lumière, ce qui n'arrive pas; ils affirmèrent aussi qu'il n'y a point de glace, attendu que la glace se vaporise également dans le vide. Que devenaient après cela les mers, les lacs, les forêts?...
Le célèbre Laplace fut le premier qui démontra qu'il y avait
moins d'air à la surface de la lune que dans le récipient de la meilleure machine pneumatique : quelques phrases, quelques chiffres ou signes bizarres lui suffirent pour anéantir tout un monde créé à si grands frais ! . . . Les oisifs , les amis du merveilleux, ne lui pardonnèrent jamais cet énorme crime; ils l'accusèrent de toutes sortes de turpitudes., de bizarreries, de dépravations : comme quelques astronomes élevaient avec soin des araignées pour en recueillir les fils les plus fins qui contribuaient à rendre plus faciles les observations astronomiques, ainsi que nous l'avons expliqué en parlant des instruments d'observation , les badauds en conclurent que les astronomes se nourrissaient de ces dégoûtants insectes ; ils dirent que c'étaient des incrédules , des athées , comme si l'on pouvait être athée quand on étudie les merveilles du ciel ! Ils risquèrent même l'accusation de sortilège ; mais elle était sans danger : il y avait déjà une soixantaine d'années qu'on ne brûlait plus les sorciers.
Quant aux montagnes de la lune, l'existence n'en saurait être contestée. Comme ces montagnes ont en général la forme de cratères annulaires très-grands, on pensa qu'il pourrait bien exister des volcans dans la lune ; on se mit à les chercher, et bientôt le célèbre Herschel crut avoir résolu le problème. A la fin d'avril 1787, dit M. Arago, il présenta à la Société royale de Londres un mémoire dont le titre : Trois volcans dans la lune, dut vivement frapper l'imagination.
L'auteur y rapportait que le 19 avril 1787 il avait aperçu dans la partie obscure de la lune trois volcans en ignition. Deux de ces volcans semblaient être sur leur déclin , l'autre paraissait être en pleine activité. Telle était alors la conviction d'Herschel sur la réalité du phénomène, que le lendemain de sa première observation il écrivait : « Le volcan brûle avec une plus grande violence que la nuit dernière. » Le diamètre réel de la lumière volcanique était, toujours selon l'observateur, de 5,000 mètres, et il ajoutait que cependant les objets situés près du cratère étaient faiblement éclairés par la lumière qui en émanait.
C'était encore là une erreur semblable à celle qui a\ ait fait voir dans la lune des mers, des lacs, des forêts, et voici ce qui l'avait causée. Les diverses parties de la lune n'étant pas également réfléchissantes , il en résulte que quelques points de notre satellite sont beaucoup plus lumineux que les points voisins, et ces rapports d'intensité doivent nécessairement se conserver , quelle que soit l'origine de la lumière éclairante. Donc, puisqu'il y a dans la portion du globe lunaire illuminée par le soleil des points qui offrent un éclat beaucoup plus grand que celui des autres points environnants, la lumière de ces mêmes points dominera toujours, alors qu'à la lumière du soleil aura succédé la lumière terrestre ou cendrée.
Nous devons dire cependant que plusieurs savants aslro-
nomes de nos jours admettent comme certaine l'existence des volcans dans la lune; ils affirment même que c'est de ces volcans que partent les aérolitbes, ces pierres incandescentes qui tombent fréquemment sur la terre, et dont nous parlerons plus loin, dans le chapitre des météores.
Il nous reste à parler ici de deux phénomènes qu'offre la lune.
Le premier est celui qu'on désigne sous le nom de lune horizontale. ïl arrive fréquemment que la lune apparaissant à l'horizon, se montre sous une forme elliptique, et qu'elle semble à la fois beaucoup plus grande et moins brillante que lorsqu'elle est au méridien. Les astronomes ont cherché à expliquer cela, et, selon l'usage, on a fait des conjectures à perte de vue, alors que du doigt on pouvait toucher la vérité. Le célèbre Gassendi, par exemple, écrivit que la lune étant moins brillante à l'horizon qu'au méridien, nous étions obligés d'ouvrir beaucoup la pupille de l'œil en la regardant à l'horizon, et qu'à cela seul nous devions de la voir plus grande. Sur ce on expérimenta; mais, soit que l'on donnât à la pupille une ouverture plus ou moins grande, la dimension de la lune paraissait la même. D'autres savants se crurent bien mieux avisés en affirmant que la lune ne nous paraît plus grande à l'horizon que parce que nous la croyons plus éloignée de nous... Les malheureux oubliaient que sur mille personnes qui regardent la lune et
qui la voient de la même manière, il n'y en a pas cinq qui sachent à quelle distance cet astre est de la terre! A l'appui de leur opinion ils conseillaient d'acquérir la preuve de sa justesse en s'éborgnant quelque peu. « Mettez le doigt sur la paupière inférieure, écrivaient-ils avec le plus grand sangfroid, poussez-la vers la supérieure, en appuyant sur le globe de l'œil; si dans cet état vous regardez un objet, vous en verrez deux fois l'image, et celle qui vous paraîtra la plus éloignée, vous paraîtra en même temps la plus grande... »
Oui, on a osé écrire cela de notre temps!
Au dix-neuvième siècle il s'est trouvé des hommes d'un mérite incontestable, d'ailleurs, qui ont émis la proposition que voici : Votre vue est bonne, juste, pure; c'est pourquoi vous y voyez mal.
Tâchez de porter dans cet organe, dont Dieu vous a si heureusement doué, quelque douloureuse perturbation, et alors seulement vous verrez le vrai ! . . .
Qui de nous maintenant osera regarder en face un astronome de profession ? Bien mal avisée serait celle d'entre vous, mesdames, qui compterait sur ses beaux yeux pour apprivoiser ces impitoyables observateurs; l'œil, pour eux, c'est un instrument , ou plutôt c'est un condamné qu'ils soumettront sans scrupule à toute sorte de tortures pour en obtenir, par la douleur, les révélations les plus extravagantes.
Comme cela arrive toujours, après setre perdu dans des difficultés inextricables, on éprouva le besoin d'en revenir au simple et au vrai, et l'on s'arrêta à cette explication si rationnelle, à savoir que si l'éclat de la lune est moins vif à l'horizon qu'au méridien, c'est que les rayons lumineux qu'elle nous envoie ont à traverser une couche atmosphérique plus épaisse, et qu'en rasant la surface de la terre ils rencontrent en outre toutes sortes de vapeurs qui doivent nécessairement modifier leur éclat.
C'est ce que nous croyons avoir démontré clairement (figure G).
L'atmosphère étant A B, et l'observateur étant sur la terre C, si la lune est en D, l'observateur la verra à travers une couche de l'atmosphère double de celle qu'il lui faudra traverser quand elle sera en E, et triple de celle au travers de laquelle elle se montrera étant en F.
Quant à l'augmentation apparente du disque de la lune dans ces circonstances, elle est uniquement due à la réfraction, qui fait qu'un objet que nous apercevons au fond d'une rivière ou d'une étendue d'eau quelconque nous paraît d'autant plus considérable que l'eau a plus de profondeur.
L'autre phénomène est celui qu'on appelle lune d'automne et lune du chasseur.
Voici en quoi il consiste :
Deux fois dans Tannée la lune se lève presque à la même heure pendant une semaine entière.
On a donné à l'une le nom de lune d'automne, et à l'autre celui de lune du chasseur. '
En voici l'explication, recueillie au cours public d'astronomie fait à l'Observatoire de Paris; nous la donnons sans commentaire, et en rappelant qu'à la fin de ce petit traité se trouve un vocabulaire des termes astronomiques.
Si la terre n'avait pas de mouvement annuel, le soleil ne paraîtrait pas changer de place dans l'écliptique; chaque nouvelle lune tomberait dans le même signe ou degré de ce plan, et chaque pleine lune dans l'opposé, car la lune irait précisément autour de l'écliptique d'un changement à l'autre. Si donc elle était pleine dans les Poissons ou le Bélier, elle reviendrait toujours pleine au même degré ; et comme la pleine lune se lève quand le soleil se couche, attendu que quand un point de l'écliptique se lève, le point opposé se couche, elle se lèverait constamment dans les deux heures du coucher du soleil sous le parallèle de Londres, pendant la semaine où elle est pleine.
Mais, dans le temps qu'elle s'éloigne, par rapport à l'é-
cliptique, d'une conjonction ou d'une opposition, la terre arrive d'ordinaire au signe suivant; c'est pourquoi le soleil paraît faire ce trajet dans ce même temps, c'est-à-dire en vingt-sept jours et demi.
Ainsi, comme la lune en vingt-sept jours et demi dépasse sa révolution, elle avance beaucoup plus loin que ne fait le soleil, avant qu'elle ne puisse être de nouveau en conjonction ou en opposition avec lui. D'après cela il est évident qu'elle ne peut être qu'une seule fois dans Tannée en conjonction ou en opposition avec cet astre dans une partie quelconque de l'écliptique; phénomène dont on peut se faire l'idée en -prenant pour exemple les deux aiguilles d'une montre qui, en douze heures, ne sont jamais qu'une fois en conjonction ou en opposition dans la partie du cadran qu'elles parcourent.
Comme la lune ne peut jamais être pleine que quand elle est opposée au soleil , et que le soleil n'est jamais dans la Vierge et la Balance que pendant les mois d'automne, il est clair que la lune n'est pleine dans les signes opposés, les Poissons et le Bélier, que dans ces deux mois.
Ainsi nous ne pouvons avoir dans l'année que deux pleines lunes qui se lèvent presque en même temps que le soleil se couche, pendant Une semaine consécutive.
Les astronomes se sont beaucoup préoccupés depuis un
siècle de l'aspect que devait offrir la terre vue de la lune ; ils ont trouvé que les habitants de cet astre ont pleine terre quand nous avons nouvelle lune, et qu'ils ont nouvelle terre quand nous avons pleine lune.
Telle est cette préoccupation des astronomes, qu'un des plus célèbres de la France a émis très-sérieusement cette opinion :
« Par suite du phénomène qu'offre la lune dans sa révolution, de ne nous présenter jamais qu'un de ses hémisphères, il doit y avoir de la part des habitants de notre satellite des voyages très-fréquents de ceux de l'hémisphère obscure dans l'autre, pour jouir de ce spectacle remarquable que leur offre la terre, laquelle, en tournant sur son axe, doit présenter les aspects les plus variés.
Les mers, les continents, les îles, les forêts doivent leur apparaître comme autant de taches de grandeur et d'éclat différents, et auxquelles l'atmosphère avec ses nuages apporte des modifications incessantes. »
Eh quoi! cher maître, oubliez- vous ce que vous-même avez enseigné, à savoir que les habitants de la lune, s'il y en a, ne peuvent nous ressembler en rien?
Voilà que vous leur accordez un cerveau, des percep-
tions, des sens absolument semblables aux nôtres, après nous avoir dit que si notre terre n'était pas environnée d'une atmosphère, nous n'aurions rien de tout cela!...
Laissons ces ténèbres, et occupons-nous du soleil.