LES ÉCLIPSES
La terreur que les éclipses répandaient autrefois parmi les habitants de la terre est presque incroyable aujourd'hui. Rien de plus simple en effet que l'accomplissement de ce phénomène : la terre et la lune étant deux corps opaques , et recevant tous deux la lumière du soleil, il est aisé de comprendre que si Van de ces deux corps se trouve place entre le soleil et l'autre corps , ce dernier sera plongé dans une obscurité plus ou moins grande, selon que le corps éclipsant sera plus ou moins directement opposé au corps éclipsé. Lors donc que la lune passe entre la terre et te soleil , elle nous cache tout ou partie de cet astre ; il y a donc éclipse totale ou partielle du soleil. Lorsque la terre se place entre le soleil et la lune, cette dernière ne recevant que peu ou point de lumière, il y a éclipse de lune. Voyez les Hautes 7 et 8.)
loi LES ÉTOILES.
A6n d'exprimer l'intensité des éclipses, les astronomes ont imaginé de diviser le disque du soleil el celui de la lune chacun en douze parties, qu'ils nomment doigts ; on dit donc d'une éclipse qu'elle est de tant de doigts; de quatre doigts, par exemple, si le tiers de l'astre est invisible; de six doigts, si la moitié de son disque est plongée dans l'obscurité, etc., etc.
Une éclipse totale est centrale lorsque le centre des trois astres est sur la même ligne. Il arrive aussi quelquefois que l'éclipsé centrale n'est pas totale, et en voici la cause: l'éclipsé arrivant alors que la lune est apogée et que le soleil est périgée, le diamètre apparent de la lune étant dans ce cas plus petit que celui du soleil, le disque du soleil déborde autour de celui de la lune, et forme un anneau lumineux, ce qui a fait donner à ce phénomène le nom d'éclipsé annulaire.
La première éclipse de ce genre qu'on observa en France eut lieu le 1er avril 1704 ; elle avait été calculée par une dame, nommée Lepaute, élève du célèbre Lalande, ce qui ne contribua pas peu à lui donner du retentissement. Trois mois avant le jour fixé, il n'était question à la cour el à la ville que de l'éclipsé de madame Lepaute, de la carte dressée par madame Lepaute; c'était une admiration , un enthousiasme général. Lalande lui-même fut enivré du succès de son élève, à ce point qu'il crut être devenu porte; l' in for-
ASTRONOMIE DES DAMES. m
tuné se prit à faire des vers, et quels vers! En voici un échantillon :
Par vos attraits et vos talents , Vous charmerez toujours un sage :
Vos mains ont mesure' le temps, Vos yeux en de'cident l'usage.
Heureusement toutes les jolies femmes de ce temps n'étaient pas éprises d'un amour si tendre pour la science, ainsi que le prouve cette anecdote très-connue que nous ne rappelons que parce que c'est de l'histoire. On avait tant parlé à l'avance de cette éclipse, que, le jour où elle devait se produire, il y avait foule à l'Observatoire. Madame d'Houdetot, femme à la fois très-spirituelle et très-ignorante, avait résolu de s'y rendre avec Saint-Lambert. L'heure approchait ; la grande dame était encore à sa toilette , où elle passait d'autant plus de temps que son visage avait grand besoin de tous les secours de l'art. Saint-Lambert s'impatientait. Enfin on monte en voiture, on arrive à l'Observatoire.
— N'allez pas plus loin, dit à Saint-Lambert un de ses amis qui en sortait; il est trop tard, tout est fini.
— J'en étais sûr ! s'écria Saint-Lambert avec humeur et en frappant du pied.
— De quoi étiez-vous sûr, mon ami? demanda madame d'Houdetot.
— -J'aurais parié que, n'en finissant pas avec vos mouches et votre rouge , vous nous feriez manquer l'éclipsé.
— Enfant ! répliqua la dame , ne savez-vous pas que ce cher Lalande et ses amis ne peuvent rien me refuser, et qu'ils sont gens à se mettre en eau pour m'être agréable.... Entrons, mon ami, je les prierai de recommencer, et ils seront heureux de faire cela pour moi.
Le mot fut entendu de l'ami de Saint-Lambert, et pendant huit jours il égaya les salons de Versailles et de Paris ; il fallait si peu de chose pour amuser ces grands enfants !
Une éclipse totale est celle qui arrive alors que le diamètre apparent de la lune étant plus grand que celui du soleil, la ligne qui joint les deux astres passe par le lieu d'où on observe. Ce phénomène, qui se produit rarement, offre un spectacle très-curieux , qui a pu être observé à Paris en 1721. Le soleil fut totalement éclipsé pendant deux minutes, et l'obscurité fut telle, qu'on put voir les étoiles à la vue simple ; mais cette nuit de quelques instants n'égala pas à beaucoup près celle produite à Coïmbre par l'éclipsé qui y fut observée le 21 août \ 500.
Clavius, témoin de ce phénomène, affirme qu'il eût été aussi impossible de se conduire, que si l'almosphère avait
été chargée d'un de ces épais brouillards qui rendent invisible, à deux pas, la lumière d'une bougie.
On ne voyait pas où mettre le pied , dit-il , et les oiseaux surpris dans les airs par cette obscurité subite, retombaient sur la terre eu poussant des cris d'ellroi.
Ce fait et quelques autres du même genre expliquent, s'ils ne la justifient, la frayeur que les éclipses causaient autrefois, non-seulement parmi les classes pauvres et ignorantes , mais môme parmi les grands de la terre.
Ainsi, Nicias, ayant résolu d'évacuer la Sicile, se disposait à partir à la tète de son armée, lorsqu'une éclipse de lune vint le frapper de terreur; il s'imagina que la lune ayant perdu sans retour son éclat, il lui serait impossible de faire les marches de nuit qu'il avait projetées, et il remit son départ à plusieurs jours; retard fatal, pendant lequel la retraite lui fut coupée par l'ennemi.
Il fallut se battre; Nicias fut tue, son armée détruite, et cet événement entraîna la ruine d'Athènes.
Ce n'était pas cependant que la cause des éclipses lui inconnue.
Par exemple, il est question dans les annales chinoises d'une éclipse qui arriva sous le règne de l'empereur Tehong-
Kang, qui vivait deux mille cent cinquante-cinq ans avant Jésus-Christ.
11 est dit dans ces annales, dont l'authenticité ne saurait être contestée, que l'éclipsé dont il est question n'ayant pas été annoncée avec précision par les deux astronomes Ho et Hi , élevés au rang de princes à cause de leurs connaissances dans l'étude du ciel , ces deux princes furent mis à mort par application de lois pénales déjà très-anciennes, lesquelles prononçaient la peine capitale contre ceux qui , étant chargés du calcul des phénomènes célestes, ne les annonçaient pas d'une manière précise.
L'histoire est d'ailleurs remplie de faits qui démontrent que la cause des éclipses était parfaitement connue des hommes d'élite de l'antiquité.
Qui ne connaît ce trait de Périclès, qui, commandant la flotte des Athéniens, et se disposant à partir pour une expédition des plus importantes, faillit en être empêché par une éclipse de soleil qui arriva au moment de quitter le port! L'épouvante causée par cette éclipse fut telle, que le pilote refusa de guider la flotte dont il prétendait que ce phénomène annonçait la ruine. Périclès, étendant alors un pan de son manteau, en couvrit la tête du pilote, et lui dit :
— Trouves-tu que ce soit là un signe de malheur?
— Certainement non , répondit le pilote.
— Telle est pourtant la cause de ton ridicule effroi, reprit Périclès ; seulement, comme la lune est plus grande que mon manteau, elle cache le soleil à un plus grand nombre de personnes.
Mais les ténèbres de la superstition, plus épaisses que celles des éclipses, ainsi que le dit Plutarque, ne pouvaient être facilement dissipées, et l'on vit, il y a moins de trois siècles, la France entière frappée de terreur et presque agonisante à l'approche d'une éclipse.
Les astrologues de ce temps, qui, peu satisfaits de la science qui leur permettait de suivre et de calculer la marche des astres, ambitionnaient le titre de prophètes, accompagnèrent des prédictions les plus extravagantes l'annonce d une éclipse devant avoir lieu le 21 août 1 564.
Selon les uns, l'éclipsé devait être suivie d'un nouveau déluge; d'autres affirmaient que, cette fois, tous les êtres animés du globe seraient anéantis par un déluge de feu ; enfin, selon d'autres encore, le soleil allait s'éteindre et la terre serait bientôt couverte de glaces éternelles.
Les prêtres de ce temps, trop peu instruits pour démasquer ces fourbes, augmentèrent la terreur en exhortant les
fidèles à se tenir en état de grâce pour ce jour terrible. Les églises regorgeaient ; les prêtres étaient insullisants pour confesser tous les pénitents poussés par la peur ; les plus pressés donnaient leurs biens à l'Église en échange d'une absolution.
La frayeur croissait en même temps que le jour de la catastrophe approchait.
Enfin, les choses en vinrent à ce point, qu'un curé de village, ne pouvant plus suffire aux besoins spirituels de ses paroissiens, et voulant obtenir un peu de répit, prit le parti de monter en chaire, d'où il s'écria de manière à être entendu de la multitud
« Mes frères, c'est très-bien de songer à votre salut ; mais vous ne devriez pas oublier que je ne suis pas de fer; accordez-moi donc un peu de répit : vous le pouvez sans danger, car je sais de bonne source que l'éclipsé est remise à quinzaine. »
Cette allocution eut tout le succès qu'en espérait l'orateur ; les paroissiens furent moins prompts à donner, et bientôt le confessionnal se trouva désert.
Tous ces traits, ces anecdotes vous sont certainement connus , mesdames : c'est de l'histoire ancienne ; mais
quelle histoire est plus ancienne que celle des astres dont nous nous occupons ici ?
Les trois dernières éclipses totales observées en France eurent lieu en 1706, 172i et 1778.
L'éclipsé partielle de 1792 offrit cette singularité que sa limite traversait la France depuis Cherbourg jusqu'à Strasbourg, de sorte qu'il n'y avait pas d'éclipsé pour le nord de la France; il y avait éclipse à Senlis, il n'y en avait pas à Compiègne, huit lieues plus loin.
La dernière éclipse annulaire a eu lieu à Paris , le 9 octobre 1847.
Le monde savant et le monde curieux étaient en émoi plusieurs jours à l'avance ; les opticiens avaient préparé des myriades de lunettes spéciales , de morceaux de verre de couleur qu'ils vendaient fort cher, et à l'aide desquels on devait voir des merveilles; mais on avait compté sans les caprices de notre beau ciel de France, comme nous disons, flatteurs que nous sommes; or, le 9 octobre notre beau ciel se montra tout maculé de nuages gris et lourds à la faveur desquels l'éclipsé passa inaperçue.
11 n'y aura pas d'éclipsé totale à Paris pendant la seconde moitié du dix-neuvième siècle; mais on y pourra observer bon nombre d'éclipsés partielles : les principales seront
celles du 20 juillet 4 851 , 1 5 mai 1 858 , 1 8 juillet 1860 , 1 6 mars 1 867, 22 décembre 1 870 , et 28 mai 1900.
Que de beaux yeux , hélas ! lançant maintenant des éclairs, seront éteints avant l'accomplissement de cette prédiction , oracle plus infaillible que celui de Calchas! à
moins pourtant que cette parole du sage Fourier : Mourir c'est se réveiller, ne soit une vérité.