LA GLACE
Lorsque le froid est à un ou plusieurs degrés au-dessous de zéro, l'eau exposée à l'air libre se solidifie et forme la glace, à moins qu'elle n'ait un cours rapide. Les rivières qui coulent rapidement ne se couvrent jamais de glace en
MÉTÉOROLOGIE DES DAMES. lôb
grandes nappes ; mais autour des débris de toutes sortes qui flottent à leur surface se forment les glaçons, qui grossissant incessamment, se réunissent les uns aux autres, s'amoncellent, s'arrêtent et forment une croûte irrégulière. Le passage des fleuves ainsi gelés est toujours dangereux , parce qu'à côté d'un glaçon très-épais il peut s'en trouver un trèsmince. Cependant, quand il gèle à plus de douze degrés depuis .plusieurs jours, on peut sans trop de risques s'aventurer sur cette surface raboteuse.
En 1 830, la Seine, à Paris, fut ainsi gelée à deux reprises différentes , et sa surface acquit une telle solidité qu'il s'y établit des marchands forains , les uns avec des tentes , d'autres avec des baraques : il y avait des traiteurs , des marchands de vin, et, le soir, la surface du fleuve illuminée par les quinquets, lampes, chandelles de ces industriels, offrait le coup d'œil le plus pittoresque.
Sur les lacs , les étangs , la glace forme une seule nappe d'une égale épaisseur sur tous les points; on peut donc sans danger se livrer sur cette surface à l'exercice du patin. Il faut savoir toutefois qu'au-dessus des sources la glace est souvent très-mince, ce qui vient de ce que l eau fournie par la source est toujours à une température plus élevée que le reste.
La terre ne gèlerait pas, si elle ne contenait point d'eau;
celle qui est le plus humide est donc aussi celle que la gelée peut pénétrer le plus profondément; il résulte de cela que les végétaux qui redoutent le froid sont plus exposés dans un terrain humide que dans un terrain sec. La gelée est néanmoins favorable à certaines terres qu'elle débarrasse d'une foule d'insectes nuisibles.
Le froid, en faisant passer l'eau à l'état de glace, lui donne une force d'expansion prodigieuse; ainsi, par une forte gelée, on voit des pavés se soulever, des pierres se fendre, et c'est de là qu'est venu le dicton : // gèle à pierre fendre. En Russie, pendant la désastreuse retraite de l'armée française de \ 81 2 à \ 81 3 , alors que nos soldats , au milieu de ces déserts glacés , entouraient silencieusement les feux du bivouac , qui ne pouvaient les arracher à la mort jetée au cœur de ces braves par un froid de trente degrés, l'alarme était souvent répandue dans leurs rangs par de violentes explosions qui ressemblaient au bruit du canon. Alors ces enfants de la France , se ranimant comme sous l'influence de l'étincelle électrique, couraient aux armes et cherchaient l'ennemi ; mais ils ne trouvaient que des arbres d'une énorme dimension qui , gelés jusqu'au cœur, éclataient avec fracas en projetant au loin des fragments de leurs troncs tordus et déchirés.
Rien n'est plus commun, pendant les fortes gelées, que de voir se fendre les vases remplis d'eau qui se trouvent
atteints par un froid de quatre à cinq degrés au plus ; mais l'expérience suivante peut seule donner une idée de cette force d'expansion qu'acquiert l'eau en passant à l'état de glace : un tube de fer d'une épaisseur d'environ trois centimètres ayant été rempli d'eau, et bouché solidement, on l'exposa à un froid de dix-huit degrés; au bout de deux heures seize minutes, ce tube éclata avec fracas. On trouva, en examinant l'épaisseur de ses parois, qu'il n'avait dû céder qu'à une force égale au poids d'environ \ 4,000 kilogrammes.
N'est-il pas étrange que le corps humain puisse , ainsi que ceux de beaucoup d'animaux, résister à une telle puissance ? Ici tout est mystère , et nous ne pouvons que constater les effets d'une cause absolument inconnue. En France, par exemple , un homme ne pourrait supporter pendant vingt-quatre heures un froid de quinze degrés, à moins qu'il ne fût couvert de tissus de laine et de fourrures. Nous disons vingt-quatre heures, et c'est beaucoup, car il arrive souvent, dans les hivers rudes, que des sentinelles qui n'ont à faire que deux heures de faction sont trouvées gelées et mortes dans leurs guérites. Cependant les peuples du Nord , dont la constitution matérielle ne diffère en rien de la nôtre, supportent très-facilement un froid de trente degrés, et les Esquimaux, qui vivent dans des huttes de neige, parcourent soin ont des distances énormes sur la mer Glaciale , par un froid de
quarante degrés, que doit encore augmenter la rapidité des traîneaux qui les portent et qui sont traînés par des chiens.
Ce qui est plus extraordinaire encore, c'est l'effet produit par le froid sur certains reptiles. Ainsi on voit d'énormes couleuvres, des serpents d'espèces différentes qui, saisis par un froid très-intense, gèlent complètement. Si on les prend en cet état, et qu'on les jette contre le sol, ils s'y brisent comme du verre. Il semble donc qu'il n'y ait plus en eux aucun principe de vie. Néanmoins, si alors qu'ils sont ainsi vitrifiés, on les réchauffe doucement et graduellement, ils reviennent à la vie, et recouvrent rapidement toute leur vigueur.
Quelques végétaux offrent le même phénomène. Frappés jusqu'au cœur par la gelée, ils reprennent lors du dégel la vie et l'usage des organes qu'ils avaient perdus, tandis que d'autres, atteints seulement à l'extérieur par le froid , sont dès lors frappés de mort.
Plus le froid dure, et plus les glaces augmentent d'épaisseur et de solidité , au point qu'on peut les tailler comme des pierres, et en construire des édifices, ainsi que le prouve cet épisode de l'histoire de Russie :
C'était pendant l'hiver de 1740, un des plus rigoureux dont on ait conservé la mémoire à Saint-Pétersbourg, où trônait alors l'impératrice Anne. Cette princesse, avide de
plaisir, vindicative et cruelle, n'était arrivée que difficilement au pouvoir suprême. A peine sur le trône, elle parut ne songer qu'à la vengeance contre ceux qui lui avaient fait opposition, et des exécutions horribles se succédèrent.
Afin d'échapper à la fureur de cette femme, le prince Galitzin, qui avait été un des chefs de l'opposition, s'était retiré en Allemagne; mais bientôt, cédant aux obsessions des agents de l'impératrice, il sollicita et obtint de cette souveraine la permission de rentrer dans sa patrie.
A peine Galitzin était-il arrivé à Saint-Pétersbourg, qu'il reçut l'ordre de prendre rang parmi les pages , bien qu'il eût alors plus de quarante ans. Un peu plus tard, l'impératrice lui fit dire que , satisfaite de ses services , elle voulait bien l'élever à la dignité de son troisième bouffon. L'usage des boutfons était alors en très-grande faveur en Russie. L'impératrice en avait six, dont trois de la plus haute naissance, et quand ils ne se prêtaient pas de bonne grâce aux singeries qu'elle ou ses favoris exigeaient , elle leur faisait donner les battogues.
L'impératrice parut encore très-satisfaite de la manière dont le prince remplissait son nouvel emploi; en conséquence, comme il était veuf, elle dit qu'elle voulait le marier, afin qu'un sujet si précieux ne mourût pas sans postérité. Elle choisit pour femme à ce malheureux prince la
plus laide et la plus repoussante créature qu'il fut possible de trouver dans la dernière classe du peuple. On les maria , et Anne voulut ordonner le cérémonial des noces.
C'était, comme nous l'avons dit, au milieu d'un des hivers les plus rigoureux du dix-huitième siècle. L'impératrice fit élever à grands frais un magnifique palais de glace. Non-seulement ce palais était entièrement construit en glace, mais tous les meubles, sans exception, qui le garnissaient, étaient de même matière : tables , sièges , buffets , ustensiles de toutes sortes, et jusqu'au lit nuptial destiné aux nouveaux époux. Devant la façade de ce palais étaient des canons de glace sur leurs affûts de glace.
Anne et toute sa cour conduisirent les époux à ce palais, qui leur était destiné. Tous les conviés étaient montés sur des traîneaux tirés par des rennes et des chiens; les époux, enfermés dans une cage, étaient portés par un éléphant.
Lorsque le cortège fut près du palais , les canons de glace firent feu, et quoiqu'ils fussent chargés chacun d'une livre de poudre, pas un ne se fendit, tant était grande l'intensité du froid. Plusieurs même furent chargés à boulet, et ces projectiles percèrent d'épaisses planches à une distance considérable l.
1 Tous ces détails sont de la plus rigoureuse exactitude ; ils sont rapportés par des écrivains dignes de foi. Le docteur Demerson, qui en a parlé dans son Traité de Météorologie (Paris, 1825), alfirme que le récit lui en a été fait par une personne qui avait assisté à cette cérémonie.
Lorsque tout le monde fut entré dans ce singulier édifice, le bal commença. Il dura peu, selon toute probabilité. Dès qu'il fut terminé, Anne voulut que les époux se missent au lit devant elle. On leur ôta tous leurs vêtements, à l'exception de la chemise, et il fallut qu'ils s'étendissent ainsi sur la couche déglace, que rien ne recouvrait. Alors les assistants se retirèrent , et on plaça des sentinelles à la porte de la chambre nuptiale pour empêcher que les époux n'en sortissent avant le jour! Mais pour qu'ils en sortissent, il fallut les emporter : les malheureux étaient dans un état déplorable, et ils ne survécurent que peu de jours à cet horrible supplice.
Anne avait ainsi imaginé un enfer de glace , comme pendant à l'enfer de feu; mais elle ne tarda pas à connaître la nature de celui que lui réservait la justice divine, car elle mourut peu de temps après l'accomplissement de cet acte de barbarie.
Tout cela serre le cœur; la plume, en racontant ces choses, s'alourdit et trace péniblement son sillon. Hâtonsnous donc, mesdames, de quitter ces tristes régions, où l'image de la désolation est partout, et où l'âme semble se glacer en même temps que le corps.