‹ Les etoiles; derniere feerieChapitre 34 sur 44 · TONNERRE. — ÉCLAIRS · texte numérisé non relu

TONNERRE. — ÉCLAIRS

Nous avons dit que le fluide électrique est très-abondant dans l'atmosphère; voici comment il s'y produit : l'eau , dans le phénomène del'évaporation, développe une certaine quantité d'électricité; cette quantité augmente à mesure que l'eau d'où s'élèvent les vapeurs est moins pure. D'autre part le carbone, en se combinant avec l'oxygène que les végétaux répandent à profusion , produit constamment une quantité plus ou moins considérable de ce même fluide.

Vous comprendrez aisément, mesdames, que ce développement de l'électricité étant permanent, il arrive un moment où les nuages, chargés outre mesure de ce fluide, tendent à se débarrasser de ce qu'ils ont de trop. Alors il arrive une de ces deux choses : ou les nuages, trop chargés d'électricité , se déchargent de ce qu'ils ont de trop sur des nuages voisins; ou ils restituent violemment à la terre une partie de ce qu'ils en ont reçu. Dans l'un et l'autre de ces cas, il y a explosion, laquelle est accompagnée d une flamme

très-vive. Cette flamme, c'est réclair; l'explosion, c'est le tonnerre.

Entre l'éclair qui frappe nos yeux et le tonnerre qui ébranle l'air en roulant dans l'espace, il s'écoule toujours un temps plus ou moins long ; cela permet de savoir au juste, quand il tonne, à quelle distance précise on se trouve de la foudre , et voici comment : le bruit et l'éclair se produisent en même temps, l'éclair frappe nos regards à l'instant même ; mais le son n'arrive pas si vite à nos oreilles , car il ne parcourt que 337 mètres par seconde. Si donc il s'écoule une seconde entre le moment où l'éclair brille et celui où l'on entend l'explosion , il est certain qu'on est éloigné du tonnerre de 337 mètres; si l'intervalle est de vingt secondes, la distance sera de 6,740 mètres, etc. Or, savoir au juste à quelle distance on est de la foudre , cela ne met pas à l'abri de ses effets; mais cela rassure et ôte la peur du mal, souvent plus funeste que le mal lui-même, d'où nous concluons que l'expérience a son prix.

L'électricité est plus abondante dans les climats chauds que dans les climats froids, et elle augmente à mesure qu'on s'élève dans l'atmosphère. Ce fluide a la propriété de faire diverger les vésicules d'eau suspendues dans l'air ; il les tient à distance les unes des autres , et provoque ainsi une grande accumulation de vapeurs. Il en résulte que, lorsqu'un nuage trop chargé d'électricité se décharge sur un autre nuage ou

sur la terre , les vapeurs de ce premier nuage , n'étant plus contenues, se rapprochent, se condensent et tombent sur la terre en larges gouttes et avec une telle violence qu'en moins d'une heure des contrées entières en sont parfois inondées ; c'est ce qu'on nomme pluie d'orage.

Rien n'est plus singulier , plus bizarre que les effets de la foudre ; elle est surtout attirée par les métaux , les corps mouillés, les animaux ; presque jamais elle ne tombe sur la paille, et il est bien rare qu'elle brise les vitres des fenêtres. Les arbres résineux n'en sont jamais atteints, tandis qu'elle brise sans pitié les chênes, les hêtres, les bouleaux. Il arrive qu'elle tombe sur un homme , lacère ses vêtements , fond l'argent qui est dans sa poche, et ne lui fait aucun mal, tandis qu'une autre fois elle tuera sans laisser la moindre trace du coup qu'elle a porté.

On ferait cent volumes des effets bizarres, fantastiques de la foudre; en voici un des plus singuliers qui aient été recueillis.

L'abbé Mignon , curé de Gisors , et l'abbé Grieux , son vicaire, revenaient des Andelys, où la fabrique de leur église soutenait un procès contre quelques acquéreurs de biens nationaux. Ils voyageaient dans une cariole découverte, et se trouvaient encore éloignés de plus de trois lieues de la ville, lorsqu'un orage, qui semblait devoir être très-violent, se forma à l'horizon.

Le curé était d'humeur sombre, chagrine; il ne riait jamais, et il avait une peur affreuse du tonnerre. L'abbé Grieux, au contraire, était d'humeur enjouée; dans sa jeunesse il avait fait, comme volontaire, les guerres de Hanovre, et il n'avait peur de rien. Grand ami du confortable, il pensait, comme Brillât Savarin, que les bonnes choses sont faites pour les bonnes gens, et que n'en pas jouir était aller contre la volonté de Dieu, qui n'a rien fait en vain. Il accepta donc bien volontiers la proposition de s'arrêter au château de Saint-Paër, près duquel ils se trouvaient en ce moment, et où il était sûr d'être bien accueilli et de trouver bonne table et bon lit.

C'était dans les premiers jours de septembre 1805, une société nombreuse était réunie au château de Saint-Paër. La journée avait été charmante : les chasseurs étaient revenus le carnier chargé de perdreaux ; d'autres hôtes du châtelain avaient fait une pêche presque miraculeuse dans la petite rivière d'Epte, si justement renommée pour la limpidité de ses eaux et l'excellence de ses truites. On allait se mettre à table lorsque les deux abbés arrivèrent. Ils furent reçus avec joie , à cause surtout de la bonne humeur du vicaire et de la réputation de convive aimable qu'il s'était faite à dix lieues à la ronde, depuis la réouverture des églises. On augmenta de deux le nombre des couverts , et le premier service parut.

Cependant de lourds nuages noirs avaient continué à s'accumuler; l'obscurité augmentait graduellement, et bientôt les roulements lointains du tonnerre commencèrent à se faire entendre. L'obscurité devint telle qu'il fallut allumer des bougies. Les convives n'en étaient pas moins gais et disposés à faire honneur au dîner, à l'exception de l'abbé Mignon, qui, au premier bruit de la foudre, avait tiré de sa poche son bréviaire qu'il feuilletait d'une main tremblante. Bientôt le vent souffla avec fureur; des éclairs, dont l'obscurité rendait l'éclat plus intense, se succédèrent avec rapidité. Le curé quitta la table , et alla s'agenouiller dans un coin de la salle à manger ; quelques personnes parurent effrayées. L'abbé Grieux entreprit de les rassurer en leur faisant remarquer que, le temps qui s'écoulait entre l'éclair et l'explosion étant d'un quart de minute, le tonnerre devait être à plus d'unelieue du château; puis, comme l'intervalle devenait de plus en plus court , il parla de l'efficacité des paratonnerres et il entreprit d'en donner l'explication.

— Rien de plus simple , dit-il , que cet appareil ; rien de plus facile à comprendre que la manière dont il fonctionne. Le paratonnerre se compose d'une verge de fer ou d'acier qu'on place au sommet des édifices, à l'extrémité des mâts des vaisseaux. Cette tige se termine à son extrémité supérieure par une pointe en cuivre, terminée elle-même par une aiguille de platine. A sa base cette tige est armée d'une

chaîne de fer qui descend le long de l'édifice et va se perdre dans un puits. La pointe du paratonnerre attire sans cesse l'électricité qui s'écoule le long de la chaîne et va se perdre dans le puits. Ainsi le paratonnerre ne détourne pas la foudre, comme le croient beaucoup de personnes; il l'attire au contraire, mais c'est pour l'anéantir.

Alors pour rendre la démonstration plus sensible, le brave vicaire saisit un grand couteau à dépecer qui se trouvait à sa portée ; il le dresse en appuyant le manche sur la table , et il reprend :

— Figurez- vous que voici la tige métallique préservatrice; si la foudre l'atteignait avant qu'elle fût garnie de la chaîne indispensable, elle causerait de grands ravages; mais...

Une effroyable explosion lui coupa la parole ; cette fois l'éclair et le tonnerre avaient été simultanés. La foudre, perçant la toiture et les plafonds , venait d'arracher le couteau des mains du vicaire ; et, brisant avec fracas la table par le milieu, elle s'échappa par la cheminée. Tous les convives demeurèrent frappés de stupeur, à l'exception de l'abbé Grieux, lequel s'empressa de secourir une dame placée près de lui qui s'était évanouie. Quant au curé, il s'était jeté la face contre terre et il restait dans cette position. Enfin, on se remit peu à peu, et l'on s'aperçut que l'argenterie avait disparu; on la retrouva plus tard sous la table; mais entiè-

rement fondue et ne formant plus qu'un amas informe. Le vicaire, afin de constater l'heure précise de cet événement, voulut consulter sa montre, elle avait disparu.

— Dieu me pardonne ! s'écria-t-il, je crois que ce tonnerre voleur m'a dévalisé !

Il chercha sa bourse; elle était à sa place ordinaire; mais les coulants en avaient été enlevés, et au lieu de monnaie , elle ne contenait qu'un petit lingot d'or d'un côté, et de l'autre un lingot d'argent.

— J'espère, monsieur Grieux, dit d'une voix altérée le curé, qui s'était enfin relevé, que vous ne jouerez plus avec la foudre.

— J'avoue, répondit le vicaire, qu'elle est redoutable aux gens qui ont la bourse bien garnie, et une autre fois je tiendrai mes mains dans mes poches.

Puis, couvrant avec un plat le trou que le tonnerre avait fait à la table, il ajouta :

— Heureusement , ces belles truites reposaient sur de la porcelaine !

Et se tournant vers un domestique, pâle, immobile et pour ainsi dire cloué contre le mur, il lui demanda une fourchette.

Ce sang-froid donna du courage aux plus timides; il aida à secouer la peur, et le dîner se prolongea gaiement jusqu'à une heure très-avancée.

Le lendemain l'abbé Mignon avait la fièvre ; le vicaire était, comme de coutume, alerte et gai.

— Monsieur le curé , disait-il en remontant dans la cariole avec son compagnon de voyage , je vois avec douleur que le tonnerre vous a fait plus de mal qu'à moi.

Le mal du curé ne venait pas de la foudre, mais de la peur qu'il avait éprouvée; il ne s'en remit jamais complètement, et il mourut quelques années après pendant un violent orage.

Cela ne prouve pas que l'on ne puisse et que Ton ne doive prendre aucune précaution contre le tonnerre ; ainsi , en temps d'orage, il est bon de fermer les fenêtres et de boucher les cheminées, attendu que les courants d'air attirent puissamment le fluide électrique. Par la même raison , il faut éviter de courir. Un parapluie de soie dont le manche serait enduit de résine serait un excellent préservatif. Un autre préservatif infaillible serait de se mouiller de la tête aux pieds, et de se tenir ainsi sur la terre mouillée : alors on attirerait l'électricité ; mais dès qu'elle aurait touché le corps, elle irait se perdre dans le sol sans causer le moindre mal.

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