LE MIRAGE
Pendant les campagnes d'Egypte, alors que nos soldats, harassés de fatigue et de chaleur, marchaient sur des sables brûlants , il arrivait souvent qu'ils apercevaient devant eux une vaste nappe d'eau dans laquelle ils voyaient avec délice se peindre des arbres et des maisons ; ils marchaient alors avec ardeur , se croyant au terme de leurs souffrances ; encore quelques pas , et ils allaient étancher la soif cruelle qui les dévorait. Mais à mesure qu'ils approchaient, le lac semblait fuir devant eux, et les plaines brûlantes s'étendaient sans cesse sous leurs pas. C'était un désappointement cruel , un supplice nouveau ajouté aux tortures qu'ils enduraient. En réalité il n'y avait ni lac, ni arbres, ni maisons; ce
n'était qu'une illusion, un effet d'optique que l'on nomme mirage, et qui a pour cause la dilatation de l'air.
Si, par exemple, la température du sol est très-élevée, et qu'il ne fasse point de vent , le sol cédera continuellement une partie de sa chaleur à l'atmosphère ; l'air sera donc extrêmement dilaté ; mais la dilatation ne sera pas égale partout : les couches d'air les plus voisines seront plus dilatées que celles placées immédiatement au-dessus d'elles ; ces dernières le seront plus que les suivantes , et ainsi de suite, jusqu'à un point où la chaleur du sol ne sera pas arrivée. Les couches d'air de ce point , étant d'une densité considérable en raison de celles qui sont voisines du sol , prennent alors l'aspect d'une nappe d'eau où se reflètent des objets plus ou moins éloignés. Telle est la théorie du mirage.
C'est à ce phénomène que sont dus une foule de faits merveilleux ; un grand nombre de prétendus miracles n'ont point eu d'autre cause ; tel est entre autres le grand miracle arrivé à Bellac en 1621. Un jour, plusieurs habitants de cette ville aperçurent en l'air, au-dessus de la rivière, une procession de personnages portant croix et encensoirs , et marchant gravement, bien que leurs pieds ne reposassent sur rien. On crie au miracle , et les plus incrédules ne peuvent conserver le moindre doute , car les hommes et les femmes composant la procession aérienne , se voyaient distinctement ;
on pouvait distinguer la couleur de leurs vêtements, suivre tous leurs mouvements , et cela dura six jours de suite. Le sixième jour on vit non -seulement la procession ; mais encore des maisons, des animaux, une église se montrèrent au même point. C'est alors que quelques personnes remarquèrent la parfaite ressemblance de l'église aérienne avec celle d'un village voisin de Bellac, et Ton sut bientôt que les habitants de ce village faisaient chaque jour , à la même heure , une procession avec croix et bannière , pour obtenir du ciel la cessation de la sécheresse qui menaçait leurs récoltes. Cette sécheresse, en dilatant l'air comme nous l'avons expliqué plus haut , avait fait le miracle.
Il en était de même de l'ange que l'on vit un jour planer dans les airs au-dessus de la ville de Milan ; c'était un ange de pierre placé sur le haut d'un clocher, et dont l'image était réfléchie dans l'atmosphère ; que d'illusions détruites ainsi ! que de prodiges expliqués ! Les savants, mesdames , sont de grands désenchanteurs ; mais vous n'avez rien à en redouter : si, près de vous, ils tentent d'expliquer les merveilles du monde , ils ne sauraient les nier.