ÉTOILES PRINCIPALES QUI ENVIRONNENT LE POLE SUD
L'Indien.
ÉTOILES N"'
de Lacaille
Le Paon.
ÉTOILES
N" de Lacaille
var
ir
5 4 La Grue.
Tf
Le Phénix.
ri
Le Toucau.
L'Hydre mâle.
Horloge.
ÉTOILES
N" de Lacaille
Le Réticule.
La Dorade ou Xiph
lias.
Le Chevalet du Peintre.
Le Poi
isson volant.
Le CaméZéon.
L'^/jeiHe
ou la Mouche.
L'Oiseau indien ou
Apus.
ÉTOILES
N" de Laça
iUo IT5I
Le Triangle austral.
Le Compas.
L'Octant.
A ces astérismes, nous devons encore en ajouter quatre : la Montagne de la Table, les deux Nuées de Magellan, et le Sac à charbon, ou trou noir dans la Voie lactée. On les voit tous les quatre sur notre fig. 357, où le dernier est appelé « Macula Magellanea », la tache de Magellan. La Montagne de la Table n'ecst composée que de petites étoiles de cinquième et de sixième grandeur, et a été destinée par Lacaille à rappeler la montagne qui porte ce nom au cap de Bonne Espérance. Les Nuées de Magellan sont deux nébuleuses énormes, visibles à l'œil nu, ressemblant à la Voie lactée, et qui en paraissent détachées, comme deux nuages sidéraux que les vents du ciel auraient emportés et laissés là. Dans les régions polaires australes, si pauvres et si stériles, leur présence anime singulièrement la solitude des cieux, et l'œil ne se lasse pas de se sentir attiré vers ces îles de lumière. Le Grand Nuage s'étend sur un espace de 42 degrés carrés : c'est deux cents fois environ la surface apparente du disque lunaire. Le Petit Nuage occupe presque dix degrés et plane au milieu d'une sorte de désert. L'un et l'autre offrent des mines inépuisables à explorer pour les observateurs de l'hémisphère austral. Dans le Grand Nuage, J. Herschel a trouvé 284 nébuleuses, 66 amas d'étoiles, 582 étoiles isolées; dans le Petit Nuage, 32 nébuleuses, 6 amas et 200 étoiles. Ce n'est pas un univers qui est là : ce sont des univers réunis! Là,
dans le Grand Nuage, brille l'étrange nébuleuse de la Dorade, aux formes bouleversées et déchiquetées; là se rencontrent aussi de splendides nébuleuses doubles et multiples. Près des Nuées de Magellan, mais à une plus grande distance du
aKs^tî^----
Fig. 366. — La zone circompolalre australe.
pôle sud, sont situées dans la Voie lactée ces taches noires qui dès le quinzième siècle avaient si vivement frappé aussi l'attention des navigateurs portugais. La plus noire et la plus remarquable est celle de la Croix du Sud, qui a reçu spécialement le nom de Sac à charbon : elle présente la forme d'une poire, occupe 8" en longueur sur 5° en largeur {fig. 349, p. 550). Dans ce vaste espace, il n'y a pas une
seule étoile visible à l'œil nu, sinon une faible, de la sixième grandeur. Le télescope en révèle d'inaperçues, notamment un groupe de quarante, isolé vers le milieu du désert. Il y a là, en réalité, une étrange pauvreté, une singulière solitude. Les considérations de William Herschel sur les espaces complètement vides d'étoiles dans le Scorpion et dans Ophiuchus, qu'il appelle des ouvertures dans les deux « openings in the Heavens», avaient conduit Humboldt à penser que « dans ces régions les couches d'étoiles superposées peuvent être moins épaisses ou tout à fait interrompues ; que ces dernières échappent à nos instruments d'optique, et que ces espaces vides sont de véritables trous par lesquels nos regards plongent dans les profondeurs les plus reculées de l'univers ». Ces vides, ces abîmes, ces régions restées infécondes ou ravagées par le temps, ces contrées obscures où gravitent sans doute des soleils éteints, ces plages noires qui nous montrent peut-être les cimetières du ciel , les tombeaux de l'espace, ces déserts sidéraux, dis-je, ne sont pas appelés à un moindre titre que les régions les plus riches, les plus condensées et les plus éclatantes, h nous instruire sur la véritable organisation des systèmes stellaires, sur la vraie structure de l'univers.
Dans l'ensemble de ces constellations australes, certaines étoiles viennent frapper notre attention à divers points de vue.
Comme variabilité, y de l'Indien est descendue de la quatrième et demie à la sixième grandeur : actuellement, elle est à peine visible à l'œil nu. — Les grandeurs de Brisbane (1825) ne me paraissent pas précises : elles sont généralement un peu faibles. Il est regrettable que sir John Hei^schel (1836) n'ait pas mesuré la lumière de toutes ces étoiles.
L'étoile « du Paon est très brillante et peut être considérée comme l'une des premières étoiles de la seconde grandeur. L'étoile i a dû diminuer d'éclat, car on ne la retrouve plus dans le catalogue définitif de Lacaille ni dans celui de Brisbane; cette étoile, actuellement de sixième grandeur, est à 2'"16' à l'est de -n, a i° 38' au nord, x varie de 4 cà 6.
« de la Grue est, comme a du Paon, l'une des plus brillantes étoiles du deuxième ordre d'éclat; elle surpasse même un peu sa rivale.
p du Toucan se dédouble, dans la plus petite lunette, en deux étoiles de quatrième grandeur écartées seulement à 30".
Dans l'Hydre mâle, nous ne remarquerons qu'un point : la création de cet être, qui est simplement ridicule. L'Hydre ancienne existait depuis des milliers d'années. Pour ajouter ici ce petit serpent, il a
fallu créer dans le ciel même une distinction de sexes ! L'idée est tout au moins bizarre.
(3 de l'Horloge oscille au moins de 5 à 4. Cette lettre manque au catalogue de Lacaille ; on la trouve dans celui de Brisbane (n° 462) notée de cinquième grandeur, comme aujourd'hui. Mais dans Lacaille on remarque non loin de là l'étoile 1320, de cette même grandeur, devenue de nos jours complètement invisible.
a du Poisson volant oscille de 3 | à 5 ; (3, y et 5 de 4 à 5, e de 4 1 à 6, et ç de 4,3 h 5 |. Il n'y en a pas une de stable.
L'Octant ne se compose, comme déjcà nous l'avons remarqué, que de petites étoiles, dont l'ordre a néanmoins quelque peu changé. La plus brillante n'est plus a, mais v; viennent ensuite (3 et ^. Il y a quelque équivoque pour v, que Lacaille a cru d'abord voir double et qu'il a ensuite conigée. Mais les incertitudes qui restent sur certaines étoiles australes trop rarement observées n'empêchent pas que notre conclusion soit la même pour elles que pour leurs sœurs de l'hémisphère boréal, savoir, qu'elles ne sont point aussi invariables qu'on le pensait, mais qu'elles subissent les unes et les autres des fluctuations d'éclat plus ou moins rapides, plus ou moins profondes.
Parmi ces étoiles australes, plusieurs aussi sont remarquables par la grandeur de leurs mouvements propres. En général même, elles paraissent animées de mouvements plus rapides que celles de notre ciel boréal ; toutefois ces déplacements apparents étaient plutôt dus à l'imperfection des observations qu'à des changements réels; les valeurs adoptées pour les mouvements propres étant, en effet, le résidu des observations, lorsqu'elles ont été corrigées et réduites à leur valeur absolue, épurées des effets de la réfraction, de la précession, de la nutation, des erreurs instrumentales, etc., ce résidu sera plus grand s'il s'est glissé des erreurs inconnues. Or les premières observations précises que nous ayons sont celles de Lacaille, et, ce que l'on ne saurait vraiment trop admirer, cet astronome si ingénieux et si actif a observé en dix mois les 9766 étoiles de son catalogue avec une petite lunette de 14miiiMnèfres d'objectif, ne grossissant que huit fois! C'est là un magnifique exemple d'encouragement pour tous les amateurs des choses du ciel. On voit qu'avec de faibles moyens on peut faire de grandes choses. Les positions de Lacaille sont précises; mais lorsqu'il s'agit d'en conclure des appréciations absolues sur le déplacement d'une étoile depuis 130 ans qu'il a observé, il est plus prudent de comparer des observations intermédiaires qui puissent confirmer ces mouvements si délicats. Les traités d'astronomie présentent en général
(Miidlcr, llumboldt, Arago, Herscliel, etc.) les deux étoiles australes 5151 Navire et s de l'Indien comme étant les deux étoiles les plus rapides du ciel, animées de mouvements de 7", 87 et 7", 74 par an. C'était là une conclusion prématurée. Des observations récentes plus précises montrent que la première n'a qu'un mouvement insignifiant, et que celui de la seconde est environ de un tiers plus faible qu'on ne le pensait : il est néanmoins encore de + 0',460 en /Ret de + 2", 64 en déclinaison, ce qui donne comme résultante 4", 57, et ce qui le fait encore compter à bon droit parmi les plus rapides du ciel. Cette étoile e de l'Indien se dirige presque en ligne droite sur le pôle antarctique, où elle arrivera dans cinquante mille ans, — s'il n'y a rien de changé d'ici-là.
On remarque dans la petite constellation du Réticule un couple particulièrement intéressant : l'étoile ^, double, visible à l'œil nu, formée de deux étoiles de 5,7 et 5,9, éloignées l'une de l'autre de 26 secondes de temps en ascension droite et de 4' en déclinaison. Ces deux astres voisins forment un système stellaire très curieux (analogue à celui que nous avons constaté sur Régulus et sa voisine, mais beaucoup plus rapide). Elles sont l'une et l'autre animées d'un mouvement propre rapide, qui, d'après le dernier catalogue de l'Observatoire du Cap, dû à l'astronome E. J. Stone, est de -t- 0',266 eii .î\ et de — 0",75 en distance polaire; les deux étoiles se dirigent d'un vol fraternel vers la région céleste d'où nous venons, et il est certain que la perspective duc à notre propre translation sidérale entre pour une
part notable dans le déplacement observé. Les étoiles sont 3n quelque sorte les bornes qui marquent les frontières , les étapes, dans l'immensité; mais ces bornes ne sont pas fixées dans un terrain stable, et elles se déplacent elles-mêmes.
Tels sont les astres les plus remarquables de cette dernière région. Le magnifique amas du Toucan, digne émule de celui du Centaure, complète ce Fig. 367. - Amas du Toucan (régions polaires panorama par l'aspect singulier
australes). i -i i i • . • j .
de son île de lumière jetée au milieu d'une contrée entièrement dépourvue d'ctjiles. Il est visible
à l'œil nu comme une tache laiteuse ; mais aussitôt que l'œil géant du télescope se dirige sur lui, c'est une merveilleuse poussière de soleils qui jaillit, étincelante, comme si toute la matière primitive des cieux s'était condensée là. Une brillante étoile double se projette devant cette république de soleils.
Voilà donc ce fameux pôle austral atteint, et voilà en même temps notre description générale du ciel terminée. Les lecteurs qui ont bien voulu me suivre pas à pas dans ce voyage de découvertes, dans cette revue complète des étoiles visibles à l'œil nu, ne sont sans doute pas fâchés d'arriver à la fin du voyage, qui a été plus long et plus accidenté que nous ne l'avions d'abord supposé. Je connais un contemplateur du ciel qui partage absolument leur satisfaction, et qui, parvenu comme le Dante au sommet de la montagne du Purgatoire, au pôle antarctique même, va s'y reposer avec délectation... Mais, s'il faut tout avouer, le plaisir a été plus grand que la peine, et c'est avec regret, oui, c'est avec tristesse que je vois en ce moment ce beau voyage céleste terminé tout d'un coup. Il est si doux de s'entretenir ainsi des choses du ciel, des réalités infinies, qu'un tel entretien, une telle contemplation ne devraient jamais finir.
Avons-nous jamais passé des heures plus charmantes, plus calmes, plus délicieuses que celles que nous avons consacrées à la connaissance de ces sublimes merveilles ? L'esprit peut-il éprouver un bonheur supérieur à celui qui nous est donné par cette recherche de la Vérité ? Il n'y a plus ici d'intérêts personnels, de sentiments égoïstes plus ou moins dégnisés, de plaisirs matériels, d'impressions changeantes, de désirs mêlés de regrets, comme dans presque tous les actes de la vie humaine : il y a l'ascension permanente et progressive de l'esprit dans la lumière. Oui, avouons-le sans fausse modestie, nous seuls, nous qui étudions l'univers, nous qui examinons où nous sommes, nous qui nommons les étoiles par leurs noms, nous qui savons que la Terre est une île flottante dans les cieux, — nous seuls vivons réellement de la vie intellectuelle : tous les autres ne savent même pas sur quoi ils marchent; tous les autres ont la tête enveloppée d'un voile; tous les autres sont des fourmis qui s'agitent sérieusement dans les rues d'une fourmilière. Ils peuvent être bons, se rendre utiles les uns aux autres, s'adonner à des plaisirs fort agréables, cultiver les arts, réussir en affaires, couler leurs jours dans l'opulence, être comblés d'honneurs; mais ils vivent en aveugles. Et combien sommes-nous qui possédions les éléments de la connaissance de l'univers? Un sur cent, tout au
plus. Eh! oui : depuis le commencement du monde, la race multicolore qui se remue autour de notre globule a vécu dans l'ignorance et dans le rêve. Chrysalide enfin éveillée, va-t-elle se décider à sortir de sa carapace et à s'envoler librement dans la lumière ?
On va nous taxer d'orgueil, de présomption, de fatuité, de nous croire ainsi supérieurs au commun des mortels, et, remarque significative, nos accusateurs seront précisément ceux qui s'estiment être, par la grâce de Dieu, fort supérieurs à nous, et qui s'imaginent avoir reçu du ciel la science infuse, révélée à quelque petite mite terrestre par le Créateur de l'amas du Centaure, par le Constructeur de la Voie lactée. L'humanité saura bientôt qu'il n'y a pas d'autre science que celle qui est démontrée, et que la foi n'est qu'une forme déguisée de l'ignorance. On est donc beaucoup plus orgueilleux de se prétendre inspiré de Dieu que de constater que ce que l'on sait, on l'a appris par le travail et l'énergie de la volonté.
D'ailleurs, il ne tient qu'à tous les êtres humains d'en savoir autant que nous et davantage. Au lieu de ne jamais ouvrir un livre, ou de ne lire que des journaux ou des contes, qu'on lise des œuvres de science, et l'on apprendra, on saura, on verra clair, on vivra réellement.
C'est par l'Astronomie qu'il faut commencer. Le reste, c'est du détail.
On a suivi jusqu'à présent une méthode absolument opposée à la vérité. Dans les pays les plus civilisés de notre planète, l'éducation commence par l'histoire... de l'univers? — Non. De la Terre? — Non. De la nature? — Non. De l'humanité? — Non. De l'Europe? — Non... par l'histoire d'un minuscule petit peuple batailleur, qui a passé la mer Rouge à pied sec entre deux murailles d'eau verticales, et qui, pour s'en tr' égorger un beau jour deux ou trois heures de plus, a obtenu de son dieu l'arrêt du Soleil !
Mais on s'aperçoit que l'on a fait fausse route. Chacun reconnaît aujourd'hui que lorsqu'il est arrivé à l'âge du raisonnement, il est obligé de refaire entièrement son instruction. Nous entrons dans l'ère scientifique. Bientôt, ce n'est plus l'exception qui étudiera, c'est tout le monde. Le jour viendra où chacun reconnaîtra par ses propres yeux la place que nous occupons dans l'univers, nommera ces constellations qui nous environnent de toutes parts, saura que tous ces points lumineux, étoiles ou planètes, sont des soleils ou des mondes, en un mot, sera convaincu, par l'évidence même du savoir, que nous habitons un véritable corps céleste analogue à ses voisins de l'archipel sidéral ; que tous les astres , y compris notre demeure, sont
emportés par des vitesses considérables dans toutes les directions de l'immensité ; que l'aspect des cieux change avec les siècles comme celui de la Terre ; que tout se meut dans la destinée inconnue ; que la. vie est universelle et éternelle, et que nous sommes une tribu intellectuelle, gravitant avec nos sœurs dans l'espace sans bornes.
Oui, il est étrange, en vérité, il est inconcevable que depuis les premiers jours de l'humanité jusqu'à notre époque, les habitants de notre planète aient vécu sans même savoir où ils étaient ! Il est incompréhensible qu'à l'heure même où nous écrivons ces lignes, il y ait encore 99 personnes sur 100 qui ne savent pas que la Terre est un astre du Ciel, et qui voient toutes les nuits la voûte étoilée se déployer sur leurs têtes sans jamais avoir appris le nom d'une seule étoile, d'une seule constellation, sans pouvoir apprécier cet immense panorama au milieu duquel nos existences terrestres se déroulent. Nous avons tout autour de nous, dans toutes les classes sociales, des êtres humains qui restent, chose inouïe, à l'état d'aveugles volontaires, ne sachant rien, ne se doutant de i-ien. C'est tout simplement stupéfiant! Mais devant les progrès grandissants de l'instruction positive, nous pouvons espérer que le jour prochain viendra où les habitants de notre planète cesseront d'être étrangers dans leur propre patrie, et vivront au milieu du ciel par l'esprit comme par le corps. On n'osera plus vivre sans connaître la géographie du Ciel, comme on n'ose plus vivre maintenant sans connaître la géographie de la Terre. L'une est le complément de l'autre, et l'on doit même reconnaître qu'elle importe bien davantage à l'instruction intégrale de nos esprits, comme à leur éclairement général et à leur valeur philosophique. Lorsque la connaissance du ciel sera tout à fait populaire, lorsque chacun se rendra compte de l'île céleste que nous habitons, du lieu que nous occupons dans l'immensité, de l'état de l'univers qui nous environne et des lois qui le régissent, les esprits raisonneront avec plus de rectitude et d'ampleur; il y aura moins d'étroitesse dans les idées, moins de mesquinerie dans les jugements, moins de puérilités, d'erreurs et de sottises dans tous les actes de la vie : l'homme pensera et agira noblement, esprit éclairé, ennemi résolu de tous les faux dieux, se sentant véritablement citoyen du ciel, et sachant que nous sommes tous, par notre origine comme par nos destinées, les fils de l'Infini.