CHAPITRE VI
Continuation de l'élude du ciel boréal. — Le Cocher, Capella ou la Chèvre. Les voyages de la lumière. — Le Lynx.
Nous connaissons déjà la moitié environ de notre ciel boréal. En suivant une méthode toute naturelle, en commençant par le nord et en nous dirigeant vers l'équateur pour aller plus tard jusqu'au sud, nous avons appris à trouver successivement chaque constellation, et maintenant nous pouvons nommer dans le ciel les étoiles de la Petite Ourse, du Dragon, de Céphée, de la Girafe, de Cassiopée, d'Andromède, de Persée, de la Grande Ourse, du Petit Lion, du Bouvier, des Chiens de Chasse, de la Chevelure, de la Couronne : ces noms ne sont plus lettres mortes pour nous ; nous voyons dans le ciel les figures qu'ils désignent, nous en connaissons les étoiles principales, et nous sommes en situation de pousser aussi loin que nous le voudrons l'étude détaillée de toutes les curiosités sidérales afférentes à chacune de ces régions du ciel.
Une étoile de première grandeur se signale maintenant à notre attention. Elle est éloignée du pôle de presque toute la distance qui s'étend de notre horizon à l'Etoile polaire, c'est-cà-dire de presque la hauteur du pôle à Paris, de sorte que, comme la Grande Ourse, elle ne se couche jamais pour nous, mais touche presque l'horizon du nord lorsque le mouvement diurne l'amène là-bas, à son passage inférieur au méridien; ce qui arrive le soir en été, du mois de mai au mois d'août. Cette étoile, nommée Capella, ou la Chèvre, brille dans une région relativement déserte, de sorte qu'elle n'est pas aussi facile à trouver que les précédentes. Le meilleur procédé que je connaisse, toutefois, c'est encore de nous servir de notre vieille amie la Grande Ourse, qui est toujours à notre disposition. Elle nous a servi tout récemment pour reconnaître Arcturus sur le prolongement de la courbe tracée par les trois étoiles de la queue. Eh bien! la Chèvre se trouve juste à l'opposé. Si l'on trace par la pensée une ligne passant parles cinq étoiles du Chariot •/), ç, e, â, et « et qu'on prolonge cette
Fig. 104. •— Le Cocher et la Chèvre. — Le Lynx. — Le Télescope d'Herschel.
15i L'ETOILE CAPELLA DU COCHER
courbe à une assez grande distance, on voit briller là, sans équivoque possible, une étoile de première grandeur : c'est Capella.
Fig. 105. — Alignement pour trouver Capella.
On pourrait également se servir de notvefig. 40 (p. 65) : Capella brille sur le prolongement de la ligne tracée par le carré de Pégase, Andromède et Persée.
Cette étoile est, avec Véga et Arcturus, à la tête de l'armée sidérale que nos regards contemplent pendant les lieures paisibles du soir. Elle est moins blanche que Véga et moins jaune qu'Arcturus, et c'est cette différence de teinte qui fait que pour certains yeux Véga paraît plus brillante que Capella, tandis que pour d'autres celle-ci a la préférence. D'ailleurs, il est difficile de les comparer minutieusement toutes les trois, parce qu'elles sont fort éloignées Tune de i'auti'e et que quand l'une étincelle au zénith l'autre scintille à travers les vapeurs de l'horizon. (C'est à cause de cette difficulté que j'ai construit une sorte de sextant astronomique qui rapproche l'une de l'autre les étoiles les plus éloignées et permet ainsi de comparer directement leur éclat et leur couleur.) Ainsi, aux mois de mai, juin et juillet, Arcturus et Véga planent dans les hauteurs du ciel, tandis que Capella se voile dans les brumes du nord ; en novembre, décembre et janvier, au contraire, Arcturus et Véga sont au-dessous de notre horizon, tandis que la Chèvre s'élève au zénith. Non loin d'elle, paraissent les Gémeaux. Ces différences de situation offrent même des difficultés assez grandes à ceux qui commencent l'étude du ciel ; aussi lorsque nous aurons terminé cette description générale des constellations, aurons-nous soin de nous rendre exactement compte de la variation de leur aspect pour chaque mois de l'année.
De toutes les étoiles dont on a pu calculer la distance, Capella est la plus éloignée, sa parallaxe, à peine sensible, se réduisant à 0"'046, ce qui porte son éloignement à 4 484 000 fois la distance du Soleil à la Terre, ou à 170 trillions de lieues, abîme que la lumière n'emploie pas moins de 71 ans et 8 mois à traverser, quoiqu'elle se précipite avec la vitesse inouïe de 75 000 lieues par seconde. Ce fait scientifique m'a servi de base autrefois pour composer un voyage dans un rayon
L'ËTOILE OAPELLA DU COCHER 155
de lumière : un habitant de la Terre meurt à l'âge de 72 ans, au mois d octobre 1864 ; son âme s'envole dans Capella et y arrive le lendemain de sa mort ; mais de là on voit la Terre avec un retard de près de 72 ans ; notre héros arrive juste pour assister à la mort de Louis XVI ; puis il se revoit lui-même à l'époque de sa naissance et il se retrouve petit enfant courant dans les rues de Paris, attendu qu'à cette distance on voit notre monde avec tout ce retard, et que c'est seulement le vieux Paris, avec tout ce qui s'y passait alors, qui est visible de cette région du ciel. {Voy. nos Récits de V Infini). Sous quelque aspect qu'on l'envisage, ce fait de la transmission successive de la lumière est sans contredit l'un des plus merveilleux de la physique céleste, par les conséquences inattendues qu'il entraîne au point de vue de notre conception habituelle du temps. Le passé devient un présent perpétuel voyageant dans l'infini... Mais, au surplus, qu'est-ce que le passé? qu'est-ce que le présent? Vous vous souvenez, ô lecteur! des heures charmantes de votre enfance, lorsque votre grand-père vous faisait sauter sur ses genoux. Mais lorsque vous arrivez vousmême à la vieillesse, si vous retrouvez dans un tiroir un portrait miniature de ce grand-père, fait à l'époque de son enfance, c'est un enfant que vous avez dans les mains, et c'est vous qui êtes l'aïeul. Où est l'enfant? où est le vieillard?
Oui, de cette étoile Capella on ne peut voir actuellement la Terre qu'avec un retard de 72 ans, — en supposant une vue assez puissante ou assez transcendante'' pour distinguer d'une pareille distance le pauvre petit séjour où nous vivotons. Daignez quelque soir élever vos regards jusqu'à elle : vous la verrez, non telle qu'elle est au moment où vous la regardez, mais telle qu'elle était au moment où sont partis les rayons lumineux qui vous en arrivent, près de soixante-douze ans auparavant. Si cette étoile s'éteignait aujourd'hui, elle brillerait encore pour nous pendant tout cet intervalle : la dépêche est partie ; l'envoyeur peut mourir; le rayon lumineux émané de ce soleil cette année 1880 n'arrivera ici que l'an 1952. Les enfants qui naissent en ce moment pourront , si Dieu leur prête vie, regarder cette étoile quand ils seront devenus septuagénaires : ils recevront seulement alors le rayon céleste lancé de son sein au moment de leur naissance. A part quelques exceptions (pour une trentaine d'étoiles), 'nous voyons tous le ciel, non pas tel qu'il est, mais tel qu'il était avant qu'aucun de nous existât en ce monde !
L'étoile avec laquelle nous venons de faire connaissance est la plus brillante de la constellation du Cocher. Cette constellation est
l'une des anciennes de la sphère grecque ; les cartes célestes nous montrent là depuis un temps immémorial un cocher sans voiture ; néanmoins il tient delà main droite un fouet et des rênes (Foy. /îg. 105) On lui a mis sur le bras gauche la Chèvre dont nous venons de parler et même deux petits chevreaux nouvellement nés. Il est probable que cette brillante étoile a été associée anciennement aux faits et gestes de la vie des champs et particulièrement au retour du printemps, comme les Hyades et les Pléiades, dont elle n'est pas fort éloignée. Quant au rapport qui peut exister entre un cocher et une chèvre, il n'est pas facile à deviner, et nous ne perdrons pas notre temps à le chercher. Ce cocher avait reçu des Grecs le nom d'Erichton, roi d'Athènes et
Fig. 106. — Ancien dessin du Cocher el des Gémeaux (gravure sur bois de l'an 1559).
inventeur des chars, et la Chèvre celui d'Amalthée, nourrice de Jupiter.
Dans y Almag este de Ptolémée, cette figure est appelée Héniochus (le cocher); dans celui de Sûfi : Mumsik al-ainna (celui qui tient les rênes) ; dans Ulugh Beigh : Tenens habenas, ce qui a la même signification. Elle a subi, comme ses compagnes, de singulières métamorphoses ; chez les Arabes, l'automédon céleste n'a pas de chèvre sur le bras; au xv^ et au xvi' siècle, il apparaît coiffé d'un bonnet phrygien; dans l'atlas de Bayer, on le voit dessiné sous une forme analogue à celle de l'Atlas de Bode {fig. 104). Il suffira de comparer à ce dessin celui d'un Aratus de 1559 (Henri II), reproduit fig. 106, et celui de l'atlas d'Hévélius (1690), reproduit fig. 107 pour se rendre compte des différences considérables que la fantaisie des dessinateurs et le
goût des siècles ont apportées dans la configuration de cet astérisme comme dans celle de tous les autres.
Fig, 107. —Le Cocher de l'atlas d'Hévélius (1830).
Cette constellation se compose essentiellement d'une étoile de première grandeur («), de deux de seconde (jB et y), de deux de troisième
(9 et t) et de six de quatrième, comme on peut s'en rendre compte à l'aide de notre fig. 108. L'étoile y est en même temps l'étoile /3 du Taureau. On possède dans le tableau suivant la liste des principales étoiles Se cet astérisme, jusqu'à la cinquième grandeur inclusivement, avec les observations d'éclat faites depuis deux mille ans : toutes ces étoiles peuvent être trouvées dans le ciel à l'aide de notre ftg. 108.
ETOILES PBINCIPALES DE LA CONSTELLATION DU COCHER DEUX MILLE ANS D'OIiSEIWATION
ÉTOILES -
a (Capella)
var.
ir
bS'W
4 co
La comparaison de ces éclats met en évidence certaines variations assez curieuses. Ainsi l'étoile Ç, notée de 4° grandeur par Hipparque, l'a été de 5' par Sùfi et Ulugh-Beigh, de 6^ par Tycho et Hévélius; l'étoile T, qui est une brillante de la cinquième grandeur, a été notée de 7* par Piazzi; l'étoile i]/', a été notée de 4' 1/2 par Flamsteed et de b" 1/2 par Piazzi; l'étoile 16 paraît avoir augmenté d'éclat depuis le siècle dernier. Quant à la dernière de la liste, si elle n'a pas été notée
par les anciens, c'est probablement parce qu'elle se trouve trop éloignée de la figure : toutefois, son éclat ne paraît pas constant non plus. On a qualifié de la lettre <!/ toutes les étoiles du Fouet, si bien qu'il y a dix étoiles qui portent la même lettre, ce qui n'est pas d'une invention très heureuse : de tous ces psi, le plus brillant est 1', qui est de cinquième grandeur ; plusieurs sont de sixième, et si peu remarquables, qu'il serait superflu de les encadrer dans notre description. L'étoile £ varie légèrement et irrégulièrement, d'après les observations de Schmidt d'Athènes : de 1848 à 1875, elle a toujours été vue
Fig. 108. — Principales étoiles de la constellation du Cocner.
plus brillante quevi, rarement égale, et cette année-là, elle était sensiblement plus faible ; mais dès la fin de cette année elle était remontée à son éclat, et actuellement elle continue de rester plus brillante.
Au nord de Capella, au delà de l'étoile qui porte le n° 9 et à côté d'une petite étoile de sixième grandeur, il y a une étoile variable, R, qui varie de 6 1/2 à 12 1/2 dans la période de 463 jours, du moins pour le retour des maxima, la période des minima paraissant être de 445 jours. Intéressante à chercher dans une lunette quand l'occasion s'en présente.
L'étoile Ç est remarquablement brillante pour sa grandeur. Elle est incontestablement du quatrième ordre, mais néanmoins très écla-