LE POLE AUSTRAL
(Mâdler, Huraboldt, Arago, Herschel, etc.) les deux étoiles australes 5151 Navire et e de l'Indien comme étant les deux étoiles les plus rapides du ciel, animées de mouvements de 7",87 et 7", 74 par an. C'était là une conclusion prématurée. Des observations récentes plus précises montrent que la première n'a qu'un mouvement insignifiant, et que celui de la seconde est environ de un tiers plus faible qu'on ne le pensait : il est néanmoins encore de 4- 0',460 en iR et de + 2",64 en déclinaison, ce qui donne comme résultante 4", 57, et ce qui le fait encore compter à bon droit parmi les plus rapides du ciel. Cette étoile e de l'Indien se dirige presque en ligne droite sur le pôle antarctique, où elle arrivera dans cinquante mille ans, — s'il n'y a rien de changé d'ici-là.
On remarque dans la petite constellation du Réticule un couple particulièrement intéressant : l'étoile î^, double, visible à l'œil nu, formée de deux étoiles de 5,7 et 5,9, éloignées l'une de l'autre de 26 secondes de temps en ascension droite et de 4' en déclinaison. Ces deux astres voisins forment un système stellaire très curieux (analogue à celui que nous avons constaté sur Régulus et sa voisine, mais beaucoup plus rapide). Elles sont l'une et l'autre animées d'un mouvement propre rapide, qui, d'après le dernier catalogue de l'Observatoire du Cap, dû à l'astronome E. J. Stone, est de -+• 0',266 en M et de — 0",75 en distance polaire ; les deux étoiles se dirigent d'un vol fraternel vers la région céleste d'où nous venons, et il est certain que la perspective due à notre propre translation sidérale entre pour une
part notable dans le déplacement observé. Les étoiles sont 3n quelque sorte les bornes qui marquent les frontières, les étapes, dans l'immensité; mais ces bornes ne sont pas fixées dans un terrain stable , et elles se déplacent elles-mêmes.
Tels sont les astres les plus remarquables de cette dernière région. Le magnifique amas du Toucan, digne émule de celui du Centaure, complète ce panorama par l'aspect singulier de son île de lumière jetée au milieu d'une contrée entièrement d épourvue d'étoiles. Il est visible
Fig. 3G7. — Amas du Toucan (régions polaires australes).
L'ASTuoNOt,.»^ 515
à l'œil iiii comme une tache laiteuse ; mais aussitôt que l'œil géant du télescope se dirige sur lui, c'est une merveilleuse poussière de soleils qui jaillit, étincelante, comme si toute la matière primitive des cieux s'était condensée là. Une brillante étoile double se projette devant cette république de soleils.
Voilà donc ce fameux pôle austral atteint, et voilà en même temps notre description générale du ciel terminée. Les lecteurs qui ont bien voulu me suivre pas à pas dans ce voyage de découvertes, dans cette revue complète des étoiles visibles à l'œil nu, ne sont sans doute pas fâchés d'arriver à la fin du voyage, qui a été plus long et plus accidenté que nous ne l'avions d'abord supposé. Je connais un contemplateur du ciel qui partage absolument leur satisfaction, et qui, parvenu comme le Dante au sommet de la montagne du Purgatoire, au pôle antarctique même, va s'y reposer avec délectation... Mais, s'il faut tout avouer, le plaisir a été plus grand que la peine, et c'est avec regret, oui, c'est avec tristesse que je vois en ce moment ce beau voyage céleste terminé tout d'un coup. Il est si doux de s'entretenir ainsi des choses du ciel, des réalités infinies, qu'un tel entretien, une telle contemplation ne devraient jamais finir.
Avons-nous jamais passé des heures plus charmantes, plus calmes, plus délicieuses que celles que nous avons consacrées à la connaissance de ces subHmes merveilles ? L'esprit peut-il éprouver un bonheur supérieur à ceîui qui nous est donné par cette recherche de la Vérité ? Il n'y a plus ici d'intérêts personnels, de sentiments égoïstes plus ou moins déguisés, de plaisirs matériels, d'impressions changeantes, de désirs mêlés de regrets, comme dans presque tous les actes de la vie humaine : il y a l'ascension permanente et progressive de l'esprit dans la lumière. Oui, avouons-le sans fausse modestie, nous seuls, nous qui étudions l'univers, nous qui examinons où nous sommes, nous qui . nommons les étoiles par leurs noms, nous qui savons que la Terre est une île flottante dans les cieux, — nous seuls vivons réellement de la vie intellectuelle : tous les autres ne savent même pas sur quoi ils marchent; tous les autres ont la tête enveloppée d'un voile; tous les autres sont des fourmis qui s'agitent sérieusement dans les rues d'une fourmilière. Ils peuvent être bons, se rendre utiles les uns aux autres, s'adonner à des plaisirs fort agréables, cultiver les arts, réussir en affaires, couler leurs jours dans l'opulence, être comblés d'honneurs; mais ils vivent en aveugles. Et combien sommes-nous qui possédions les éléments de la connaissance de l'univers? Un sur cent, tout aa
plus. Ehl oui : depuis le commencement du monde, la race multicolore qui se remue autour de notre globule a vécu dans l'ignorance et dans le rêve. Chrysalide enfin éveillée, va-t-elle se décider à sortii de sa carapace et à s'envoler librement dans la lumière ?
On va nous taxer d'orgueil, de présomption, de fatuité, de nous croire ainsi supérieurs au commun des mortels, et, remarque significative, nos accusateurs seront précisément ceux qui s'estiment être, par la grâce de Dieu, fort supérieurs à nous, et qui s'imaginent avoir reçu du ciel la science infuse, révélée à quelque petite mite terrestre par le Créateur de l'amas du Centaure, par le Constructeur de la Voie lactée. L'humanité saura bientôt qu'il n'y a pas d'autre science que celle qui est démontrée, et que la foi n'est qu'une forme déguisée de l'ignorance. On est donc beaucoup plus orgueilleux de se prétendre inspiré de Dieu que de constater que ce que Ton sait, on l'a appris par le travail et l'énergie de la volonté.
D'ailleurs, il ne tient qu'à tous les êtres humains d'en savoir autant que nous et davantage. Au lieu de ne jamais ouvrir un livre, ou de ne lire que des journaux ou des contes, qu'on lise des œuvres de science, et l'on apprendra, on saura, on verra clair, on vivra réellement.
C'est par l'Astronomie qu'il faut commencer. Le reste, c'est