HISTOIRE DE LA GRANDE OURSE
sept étoiles, les sept bœufs : scptcm Iriones, d'où est venu le mot :?eptentrion ; par une réminiscence orientale, Kirchcr nomme les quatre étoiles du carré le cercueil de Lazare, tandis que les trois sui' vantes symbolisent Marie, Marthe et Madeleine ; lorsqu'au xvii* sièctc Schiller éprouva le besoin de bannir du ciel les figures antiques et de leur substituer des figures chrétiennes, elle devint la Nacelle de saint Pierre, mais pour quelques années seulement; on lui a donné aussi quelquefois le nom trop vulg-aire de Casserolle, excusé pourtant par une ressemblance facile à retenir... Il serait interminable de rappeler ici toutes ces dénominations plus ou moins justifiées, parmi lesquelles celle de la Grande Ourse reste la plus universelle et la plus constante, et restera vraisemblablement jusqu'à la fin des siècles.
Virgile pensait que cette constellation, les Pléiades et les llyades ont été les trois premières remarquées ; il les représente nommées pour la première fois dès l'origine du travail imposé aux humains par Jn^itev {Géorgiques, I. 137) :
Navita tum stellis numéros et nomina fecit, Pleïdas, Hyadas, claramque Lycaonis Arcton.
Ici, elle s'appelle l'Ourse de Lycaon. Ourse, sanglier, hippopotame, char, cercueil, boisseau, nacelle, casserole : que de métamorphoses ! Elles me remettent en mémoire le dessin bizarre que l'iiiimitable Grandville envoyait quelques jours avant sa mort à mon illustre ami Edouard Charton : le rêve d'une jeune fille qui a contemplé le doux croissant lunaire avant de s'endormir. Elle rêve. La figure du eroissant lui apparaît ; il ressemble à un champignon... qui s'agrandit et lui rappelle son ombrelle. Bizarre réminiscence, elle avait chassé de cette ombrelle une chauve-souris inquiète. Le souvenir d'un vulgaire objet de ménage transforme de nouveau la figure, et, ô rêve de jeune fille! cela devient deux cœurs percés d'une flèche. Nous sommes toujours en plein ciel, et c'est le char échevelé de la Grande Ourse qui dérive de cette étrange série de métamorphoses. Rêve d'une minute! Il en est de bien plus étranges encore que celui-là. Cette composition originale est la dernière qui soit sortie du cerveau de Tingénieux dessinateur, et plus d'un lecteur nous saura gré de la vuir reproduite ici, malgré la bizarrerie de son caractère, — ou peut-être môme à cause de son originalité.
Nous n'avons pas encore parlé de la petite étoile que l'on voit au-dessus du second cheval du char, et que Ton nomme quelquefois le cavalier. C'est une petite étoile de cinquième grandeur, qui est un
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peu éclipsée par l'éclat de Ç, à laquelle elle est contiguë, mais que les bonnes vues peuvent toujours distinguer quand le ciel est pur et qu'il n'y a par un clair de lune éblouissant. Elle est, dans tous les cas, une
Fig. 06. — L.e dernier dessin de Granviiie.
excellente épreuve mise à la portée de tout le monde pour expérimenter la valeur des yeux, et comme nos deux yeux ne sont pasrigoureusement identiques, il n'est pas rare de rencontrer des personnes qui distinguent le cavalier avec un œil et ne le distinguent pas avec
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l'autre. La distance entre les deux étoiles est de H' 48", c'est-à-dire de plus du tiers du diamètre apparent de la Lune : on ne s'en douterait pas, car la Lune paraît à l'œil nu plus de dix fois plus large que cet écartement.
Comme on l'a vu sur le tableau précédent, cette petite étoile r reçu la lettre g dans la classification de Bayer; mais elle est généralement désignée sous le nom d'Alcor, de même que sa brillante voisine est connue sous le nom de Mizar. Le nom d'Alcor n'est pas arabe, à moins qu'il ne dérive par corruption d'al-jaun, al-jat, al-ioth, comme nous l'avons vu plus haut pour e. (Quand on sait, du reste, que les mots espion, épicier etévêque dériventltous les trois du même radical, on ne peut plus s'étonner de rien.) La plus ancienne notification que je connaisse d'Alcor est celle de l'astronome persan Abd-al-Rahman-al-Sûfi, qui, dans sa Description du ciel rédigée au x" siècle de notre ère, écrit : « Au-dessus d'al-anak est une petite étoile qui lui est contiguë, que les Arabes nomment al-Suhâ (la petite négligée) et dans quelques dialectes al-Saïdak (l'étoile de confiance). Ptolémée n'en parle pas, et c'est celle dont on se sert pour essayer la portée de la vue. On dit proverbialement : Je lui fais voir al-Suhà et il me montre la pleine lune. » Ce proverbe rappelle celui de la paille et de la poutre. Peutêtre la désignation de Saïdak se rattache-t-elle primitivement à l'idée d'épreuve, puisque cette étoile servait d'épreuve pour vérifier la portée de la vue. Il est assez singulier que les anciens n'en aient pas dit un seul mot. Aurait-elle augmenté d'éclat? Peut-être. Les Arabes ont une ex(;ellente vue, et, sous leur ciel si transparent, il ne semble pas qu'elle puisse être aujourd'hui pour eux un objet d'épreuve. Cependant, nous n'affirmerons rien ici, d'autant moins que Sûfi ne dit pas précisément à quelle grandeur on estimait cette étoile de son temps : il se contente de dire « une petite étoile ».
Occupons-nous un instant maintenant des sept principales étoiles de cette célèbre constellation.
Habituons-nous d'abord à les nommer, en commençant par la dernière roue du chariot (la plus brillante des deux d'arrière) en allant à la seconde de ces roues, et en suivant tout simplement la figure : alpha (a) — bêta (|3) — cjamma (y) — delta {8} — epsilon (e) — zêta (Q — êta (yi). Cela ressemble un peu à un devoir d'écolier, mais nous pouvons nous en consoler en disant avec Archimède que l'on ne sait que ce que f on a appris, et que dans la science il n'y a pas de chemin privilégié pour les rois. Il faut, ce soir même, si le ciel est étoile, que vous cherchiez ce vénérable chariot dans le ciel et que vous nommiez
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ces sept étoiles. Là est le vrai commencement de Tastronomie d'observation, et c'est par là que nous aurions commencé notre description générale du ciel, si nos lecteurs n'étaient pas déjà préparés par la lecture de ï Astronomie populaire et n'étaient censés connaître déjà cette constellation fondamentale. D'ailleurs, ce Supplément ne peut pas être considéré comme un livre de lecture qu'on ne lit qu'une seule fois, comme une histoire : c'est plutôt un ouvrage à posséder pour être consulté sur une région quelconque du ciel chaque fois
Fig. 67. — Principales étoiles de la constellation de la Grande Ourse.
qu'on voudra se rendre compte de telle ou telle constellation, se reconnaître dans le ciel, ou étudier des documents qui n'ont pu être incorporés dans le plan méthodique et homogène du livre qu'il est destiné à compléter. — Ainsi, c'est convenu, cherchez dès ce soir dans le ciel les sept étoiles du chariot, et nommez-les par les lettres grecques qui les désignent.
Dans la vérification toute récente que j'ai faite de l'éclat de ces étoiles et de leurs compagnes (avril 1880 ), et d'après une observation habituelle qui date de bien des années déjà, j'ai constaté que, sans le moindre doute, les trois étoiles de la queue sont actuellement les trois plus brillantes de la figure; « vient ensuite, puis viennent y, |3 et â. Or,
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cet ordre est aussi celui dans lequel ces étoiles se présentaient au dixième siècle de notre ère, d'après le témoignage explicite de Sùfi. Il n*y a donc pas eu de variation séculaire dans ces éclats, comme plusieurs astronomes l'admettaient en déclarant que l'étoile d, notamment, va en diminuant de siècle en siècle. Mais il y a certainement des fluctuations passagères. Ainsi, Tycho-Brahé, Longomontanus, Bayer et Kepler rangeaient les sept étoiles dans la seconde grandeur; Riccioli leur objecte que celle de la racine de la queue (<J) est à peine de troisième ordre, et tel est aussi le témoignage d'Iïévélius ; de là nous pouvons conclure que cette étoile a augmenté d'éclat au xvi* siècle, mais qu'elle est retombée à la troisième grandeur vers le milieu du xvii°. Flamsteed, toutefois, l'estimait, en 1700, supérieure aux trois de la queue, et, en 1800, Piazzi faisait également e et ç de troisième grandeur. Sir John Herschel en a fait, en 1835, des mesures photométriques qui ont donné les résultats suivants :
£=I,95 a=l,96 ri = 2,18 ^ = -2,\b y = 2,71 (î = 2,77 5=3,50
Que $ varie, mais non suivant une diminution régulière, ce n'est pas douteux. J'en dirai autant de a, quoique dans une proportion moindre : elle est actuellement inférieure aux trois étoiles de la queue ; mais je l'ai quelquefois trouvée la plus brillante des sept, notamment au mois de décembre 1875. Flamsteed et Piazzi sont même allés jusqu'à l'inscrire de la première grandeur, tandis qu'ils rangeaient au troisième ordre les étoiles de la queue, ce qui est bien extraordinaire. A la même époque que Piazzi, Lalande inscrivait aussi les étoiles de la queue dans la troisième grandeur. Il y avait sans doute là quelque exagération. Quoi qu'il en soit, qu'y a-t-il de plus facile que de noter de temps en temps l'éclat comparatif de ces sept étoiles? Ceux d'entre nos lecteurs qui s'en donneront le plaisir en seront amplement récompensés par l'intérêt qu'ils éprouveront à renouveler souvent cette comparaison, et peut-être quelques-uns sont-ils appelés à enrichir la science de plusieurs découvertes importantes : ce ne sont pas les observations les plus simples qui sont les moins fécondes.
D'après les révélations de l'analyse spectrale, les cinq étoiles |3, y, ^, e, et C, s'éloignent de la Terre, tandis que a et n s'approchent de nous. Les cinq premières forment peut-être un même système physique, malgré l'incommensurable distance qui les sépare les unes des autres.
La comparaison des notifications d'éclat inscrites dans le tableau précédent montre que Piazzi (1800) a estimé ces étoiles un peu audessous de leur éclat moyen, de telle sorte que, lorsque nous voyons
\0i VARIATIONS OBSERVEES DANS LA GRANDE OURSE
l'une de ces étoiles notée par lui à une grandeur inférieure, ce n'esi point là une preuve qu'elle ait réellement varié d'éclat, à moins qu'il ne s'agisse d'une différence énorme. Parmi ces étoiles, l'une, w, doit avoir augmenté d'éclat entre l'époque d'Hipparque et celle de Bayer, qui l'a inscrite de 4" grandeur, tandis que personne ne la signale avant Tycho-Brahé ; une autre, h, ordinairement notée de 4^ grandeur, n'est que de 5^ dans Bayer : dans Hévélius, elle est de même éclat que T ; aujourd'hui, elle est moins brillante, quoique je l'aie notée audessous des valeurs d'Argelander et de Heis. L'étoile 10, de 4^ grandeur 1/2, aujourd'hui incorporée dans le pied droit, ne doit peut-être son absence des catalogues anciens qu'à son éloignement de la Grande Ourse, sous le pied de laquelle elle était au xvii* siècle ; cependant, il est probable que si elle avait été autrefois aussi brillante que de nos jours on aurait allongé ce pied sans difficulté. Les étoiles eeif étaient anciennement plus brillantes que les étoiles tt, p, o-; mais elles n'en diffèrent plus aujourdliui. Ce sont là les variations d'éclat les plus sûres arrivées dans cette région du ciel. L'étoile P. X. 42 est peut-être soumise aussi à certaines fluctuations. Quant aux dernières étoiles de la liste précédente, leur absence des catalogues anciens ne prouve point qu'elles n'existaient pas, car elles se trouvent en dehors des limites de la figure et ne sont d'ailleurs que de cinquième grandeur. La dernière, toutefois (83), située près de |, varie, car, le 6 août 1868, M. Birmingham Ta vue aussi brillante que ^.
Il y a dans la constellation de la Grande Ourse trois étoiles variables bien curieuses, R, S et T. La première se trouve sur le prolongement de la ligne tracée de (3 à a qui sert généralement de ligne de repère pour trouver l'étoile polaire : cette ligne passe {voy. la fig. 67), entre les étoiles A du Dragon et P. X. 126. La variable, R, est contiguë à cette dernière étoile. La seconde. S, se trouve au nord de e, mais comme elle ne s'élève presque jamais au-dessus de la huitième grandeur, je n'engage pas mes lecteurs à se donner la peine de la chercher. La troisième, T, gît dans ces mêmes parages, et on la trouvera également, à ra;ide de notre fig. 67, sur le prolongement d'une ligne menée par les étoiles y, ^ : cette ligne rencontre une étoile de cinquième grandeur et la variable est un peu au delà.
La variable R, s'élève à la sixième grandeur à son maximum et devient alors visible à l'œil nu; elle descend à son minimum jusqu'à la douzième grandeur. Cette variation d'éclat s'accomplit très régulièrement, dans une période de 302 jours ; elle augmente d'abord très rapidement d'éclat, traversant en un mois presque quatre ordres de
lOR
grandeurs ; elle reste ensuite pendant deux mois au-dessus de la huitième grandeur, après quoi elle diminue régulièrement pendant quatre mois. Au moment de son minimum, elle devient nébuleuse, et cette apparence suffit pour la faire distinguer des petites étoiles voisines : elle est comme enveloppée d'un léger brouillard, mais' n'offre pas la teinte rougeâtre que Ton remarque généralement sur lea étoiles variables. Son prochain maximum arrivera le 18 août.
L'étoile voisine, de cinquième grandeur, est une étoile triple très délicate.
La seconde, S, varie de la huitième à la douzième grandeur en 226 jours; mais, comme nous l'avons dit, elle ne peut guère être
Fig. 68. — Mizar vue à l'œil nu.
Fig. 69. — Mizar vue dans une lunette.
trouvée qu'à l'aide d'un instrument équatorial. La troisième, T, varie de la sixième et demie à la treizième grandeur dans la période de v>55 jours : son dernier maximum est arrivé le 8 juin. — On peut s'intéresser à vérifier ces maxima, d'autant plus qu'ils ne se reproduisent jamais dans un éclat identique, et qu'au lieu, par exemple, de remonter à la sixième grandeur ou à la sixième et demie, ces étoiles ne reviennent souvent qu'à la septième ou même à la septième et demie. Il y a encore là bien des problèmes à résoudre.
Cette belle et grandiose constellation possède l'une des plus brillantes étoiles doubles du ciel tout entier : c'est l'étoile Ç, ou Mizai, précisément celle qui offre à l'œil nu un spécimen de ces couple*, remarquables. Nous avons vu, en effet, que cette étoile se dédouble à l'œil nu et laisse voir au-dessus d'elle son petit compagnon Alcor, de
idfi LA BELLE ÉTOILE DOUBLE MIZAR
cinquième grandeur; la distance entre ces deux astres est énorme, puisqu'on les sépare à l'œil nu, et elle surpasse de beaucoup l'ordre normal d'écartement des véritables étoiles doubles : au lieu de se compter par secondes, elle se compte par minutes, et elle s'élève à 1 1' 48" ou 708". Je n'affirmerais pourtant pas que ces deux étoiles, Mizar et Alcor, ne forment pas un système physique, car j'ai trouvé dans le ciel des étoiles très écartées les unes des autres et qui se montrent animées d'un mouvement propre commun dans l'espace, et tel paraît être le cas pour ces deux-ci. A l'œil nu, ce couple présente l'aspect dessiné sur notre fig. 68, qui est tracée à l'échelle de un demi-millimètre pour une minute : nous avons supposé ici les sept étoiles du Chariot placées dans ce que nous pourrions appeler leur position horizontale, c'est-à-dire à leur passage inférieur au méridien, le nord étant en haut. Si maintenant nous dirigeons une lunette vers cette même étoile, nous aurons sous les yeux le couple représenté à la fig. 69, qui n'est plus du tout formé par Mizar et par Alcor, mais par Mizar et son compagnon télescopique, Alcor se trouvant rejetée par le grossissement à une très grande distance au delà. Mizar est de seconde grandeur, son compagnon est de quatrième, et la distance qui les sépare est de 14", 5. Cette observation fait une certaine impression, et c'est par elle que je conseillerais de commencer à tout amateur qui désire se rendre compte de l'aspect d'une étoile double, d'autant plus que celle-ci reste perpétuellement visible sur notre horizon, et qu'elle éclate dans le champ du télescope comme une vive et translucide lumière. Il n'est pas rare de rencontrer des personnes
qui, assistant à l'observation, s'imaginent qu'elles dédoublent à l'œil nu cette étoile; pour les détromper, il faut éloigner ]\Iizar du milieu du champ de la lunette, de manière à y faire entrer Alcor, comme on le voit sur la fig. 70; on a là, du reste, un groupe très curieux, composé de la belle étoile double Mizar, d'Alcor, et de plusieurs étoiles télescopiques qui apparaissent en ce même coin du ciel. — L'image est renversée, le
Fig. 70. — Mizar et Alcor dans le même champ. ri^rd Pfl has
Mizar est la plus ancienne étoile double découverte au télescope :