L'étoile double 24 Chevelure
autour de leur centre commun de gravité ne demande que 25 ans pour s'accomplir.
Mais voici le Bouvier qui nous appelle, le Bouvier, l'une des plus anciennes constellations de la sphère, et l'une des figures qui paraissent le mieux en rapport avec ce mouvement silencieux du ciel qui entraîne tous les astres d'heure en heure de l'orient vers l'occident.
Fig. 86. — Anciennes constellations (d'après une gravure de l'an 1559).
L'idée de pasteur, de gardien de troupeaux, s'associe si naturellement à la contemplation des étoiles, que l'on est porté à les animer d'une vie lointaine et à les faire garder ou conduire, comme on vo^^ait autrefois, dans les vastes plaines de la Chaldée, les tribus nomades s'avancer lentement à travers les contrées. C'est certainement par une association d'idées analogues, que dès les premiers âges on a dessiné dans le ciel la figure d'un homme des champs, berger, moissonneur,
agriculteur, conducteur de troupeaux, chasseur, voyageur, car le Bouvier a reçu tous ces noms et bien d'autres. Il gardait les sept étoiles du nord, les Septem Triones.
L'une des plus anciennes figures que je connaisse de cette région du ciel (à part celles des manuscrits arabes, qui diffèrent trop des nôtres) est un planisphère d'une édition grecque et latine des Phénomènes d'Aratus, imprimée à Paris en 1559, à une époque fort antérieure aux remaniements et additions dont la sphère céleste a été l'objet au
Boctes
Fig. 87. — Ancien dessin du Bouvier (gravure sur bois de l'an 1485).
XVII* siècle. J'en reproduis ici {fîg. 86) un fragment, lequel, malgré la grossièreté de ces premières figures sur bois, donne une idée satisfaisante de l'état de la sphère enseignée à la Sorbonne il y a plus de trois siècles. On y remarque d'abord que le pôle était encore fortloin de notre Polaire actuelle et que cette carte du ciel est même construite sur un dessin plus ancien. On y remarque ensuite le vide énorme qui s'étend tout autour de la Grande Ourse et où plus tard on a dessiné la Chevelure, les Chiens de chasse, le Petit Lion, le Lynx, la Girafe, etc. On y remarque enfin un véritable Bouvier, une main levée, paraissant faire signe au troupeau, et la houlette de l'autre main ; il porte un costume du temps de Henri II, ce qui s'explique fort bien — mais heureusement qu'on n'a pas continué de faire subir aux constellations
aos changements de mode. — Cette figure est très correcte quant au Bouvier, entre les jambes duquel on voit briller Arcturus. Il ne faudrait pas croire cependant que la Gerbe ou la Chevelure n'existaient pas avant cette époque, car, sur un autre ouvrage de ma bibliothèque, le Poeticon astronoinicon d'Hygmus, imprimé à Venise en 1485, c'est» to-dire aux premiers temps de l'imprimerie, soixante-quatorze ans
Fig. 88. — Le Bouvier de Tatlas de Bayer (1603).
avant l'ouvrage précédent, cette même constellation du Bouvier est dessinée telle qu'on la voit {fig. 87), avec une faucille à la main et une gerbe à ses pieds. L'atlas de Bayer (16f)3) a conservé la même tradition (/îg. 88), et nous représente le personnage dans l'attitude d'un moissonneur qui vient de couper la gerbe; ici, ce n'est plus le gardien des bœufs, « le Bouvier », ni le gardien de l'Ourse « arctophylax », comme on l'appelait. Son caractère change de nouveau dans l'athsd'Hévélius, qui, dessinant là les deux Chiens de chasse, enlève
la faucille de la main du Bouvier et lui fait tenir en laisse ces deux lévriers qui vont se précipiter à la poursuite de la Grande Ourse. Drpuis, comme on l'a vu sur notre fîg. 79, on a remis la faucille dans la main du Bouvier, ce qui complique encore sa situation.
On trouve aussi chez les Arabes les noms de Gardien du Nord, de Fossoyeur, de grand Hurleur et de Crieur. Ils appelaient Arcturus Simâh, parce qu'il s'élève très haut dans le ciel.
Quoi qu'il en soit, l'important pour nous est de faire connaissance avec les étoiles de cette constellation, et d'abord avec son étoile principale, Arcturus, qui resplendit si brillamment dans cette région du ciel et qui est, avec Véga, la plus belle étoile de notre hémisphère boréal. Certaines mesures photométriques placent Véga avant Arcturus; mais je donnerais volontiers la préférence à celle-ci pour l'ardeur de sa coloration. Véga est d'une blancheur immaculée; Arcturus brille comme un feu : la première est un diamant blanc d'une limpide pureté ; la seconde est un diamant jaune du Cap. Arcturus étincelle d'une couleur plus chaude, et ce n'est pas seulement une apparence : ce lointain soleil flamboie dans l'immensité avec une telle ardeur qu'on a déjà pu mesurer sa chaleur au thermomètre ! Sans doute le rayon venu d'une étoile perdue à 62 trillions de lieues d'ici, et obligé de courir pendant plus de vingt-cinq ans à travers l'espace glacé pour arriver jusqu'à nous, ne peut pas garder en lui une chaleur bien sensible; cependant elle suffît pour faire dévier l'aiguille d'un galvanomètre et pour se montrer considérablement supérieure à celle de Véga, qui pourtant elle-même n'est pas tout à fait insensible. Par contre, lorsqu'on fait la photographie de ces deux diamants de notre ciel, la lumière argentée de Véga impressionne beaucoup plus rapidement la plaque collodionnée que la lumière dorée d'Arcturus : celui-ci est plus chaud et moins photogénique.
Rien n'est plus facile que de trouver Arcturus dans le ciel. Reve-
, „ nous à notre chère Grande Ourse,
^ Cnur.tvne
**/ '"'7"i" p <î^i nous a déjà rendu tant de
• a* *|î'^^■■ -■-.'• ^ r, ....^."^'""^'"'■•■^*' services : regardez-la, prolongez
t I .' '^-'""^ * ' * f par la pensée la ligne courbe tra-
I l ,/.'" "Ç' * cée par les trois étoiles de sa
j/''" queue : cette ligne idéale conduit
Fig. 89.- Alignement poi,r trouver Arcturus, directement ct saus équivoque
le Buuvier et la Couronne. pOSSlblc àTétolle ArcturUS, de
première grandeur. Lorsqu'une fois vous l'aurez trouvée, vous ne •pourrez plus jamais V oublier, d'autant plus que son nom indique jus-
LE BOUVIER. — ARCTURU3 133
tement sa position : arctos-oura, à la queue de l'Ourse. Il est ensuite tout aussi facile de remarquer les autres étoiles principales du Bouvier et celles de la Couronne, qui lui est contiguô'.
Arcturus est la première étoile que l'on ait observée en plein jour : c'est Morin qui a fait cet essai en 1635 (Morin est le dernir astrologue de France : il était caché dans la chambre à cOucher de la reine Anne d'Autriche à l'heure de la naissance de Louis XIV et tirait très sérieusement l'horoscope du bébé). On peut toujours la trouver avec une lunette, lorsqu'on sait où elle est, n'importe à quelle heure du jour. Les bonnes vues peuvent la reconnaître à l'œil nu un quart d'heure après le coucher du soleil : c'est la première étoile que l'on voie briller au ciel (à moins que Vénus ou Jupiter ne soient sur l'horizon, ce qui n'infirmerait pas, du reste, la proposition précédente, puisque Vénus et Jupiter sont des planètes et non des étoiles). Il n'est besoin d'aucun témoignage historique pour affirmer que Arcturus, Véga, Sirius, ont été remarquées les premières dans le ciel, attendu que si Adam et Eve avaient réellement existé, ils n'auraient pu s'empêcher de les voir. Certains commentateurs pensent que c'est d'Arcturus que Job parle au verset 9 de son chant IX, et dont Amos parle aussi au verset 8 de son chant V; mais, comme ces mots hébreux ne comportent pas une précision absolue, contentons-nous de nous souvenir que le vieux poète Hésiode et le non moins vénérable Homère signalent cette étoile à l'attention des navigateurs et des agriculteurs : elle régissait les travaux des champs et présageait les tempêtes. Au premier siècle avant notre ère, Virgile conseille de labourer à l'époque où brille Arcturus :
At si non fuerit tellus fecunda, sub ipsum Arcturum tenui sat erit suspendere sulco.
dit- il dans les Géorgiques (livre I, vers 68). Plus loin (I, 229), il conseille d'attendre le coucher du Bouvier pour semer les lentilles. A ces époques lointaines, les astres étaient beaucoup plus intimement associés que de nos jours à l'observation de la nature et même aux affaires humaines. Démosthènes nous apprend qu'une certaine somme d'argent avait été prêtée de son temps à 22 pour cent d'intérêts sur un vaisseau qui faisait le voyage d'Athènes en Crimée, mais que le créancier aurait 30 pour cent à paj^er si le navire ne revenait pas avant le retour d' Arcturus, cette étoile amenant les tempêtes. Il y avait toutefois des sceptiques qui se riaient des astres comme des dieux, exemple Horace :
Nec sœvus Arcturi cadentis Impetus, aut orientis Haedi.
{3i LE BOUVIER. — ARCTURUS
Oui, cette étoile est Tune des plus brillantes, des plus importantes et des plus illustres de notre ciel. Elle est la première dont on ait cherché à déterminer la distance à la Terre, mais tous les efforts furent inutiles, et, à la fin du siècle dernier, Piazzi déclarait qu'il y avait absolument perdu son latin. On la croyait cependant l'une des plus proches, tant à cause de son éclat qu'à cause de son grand mouvement propre. Les mesures échouèrent jusqu'en 1842, année où l'astronome Peters parvint à découvrir dans son microscopique mouvement annuel une parallaxe de 0"127, ce qui équivaut à 1 624 000 fois le demi-diamètre de l'orbite terrestre ou à 62 milliers de milliards de lieues. Ce soleil doit être incomparablement plus immense, plus prodigieux, plus brûlant, plus ardent que le nôtre, et si nous pouvions nous envoler dans l'espace et nous approcher de lui, nous ne pourrions l'atteindre sans être éblouis, aveuglés, consumés, fondus comme de la cire, longtemps avant d'arriver aux régions incendiées de son ardente atmosphère. L'analyse spectrale nous montre en lui la même constitution physique et chimique que celle de l'étoile autour de laquelle nous voletons, pauvres éphémères tournant autour d'une lumière destinée à nous absorber tous.
Arcturus est aussi la première étoile dont le mouvement propre ait été déterminé, il y a déjà 163 ans, lorsqu'en 1717 Halley compara les positions en latitude de cette étoile, de Sirius et d'Aldébaran, avec celles qui avaient été observées par Hipparque, 127 ans avant notre ère. Ce mouvement est si rapide, qu'on peut le constater sur des observations faites à l'œil nu : il est de 0*,078 en ascension droite vers l'ouest, et de 1"97 en déclinaison vers le sud, c'est-à-dire que cette étoile se déplace dans le ciel de 2"25 par an, suivant un arc de grand cercle dirigé vers le sud-ouest, qu'en huit cents ans ce déplacement égale le diamètre apparent de la Lune, et que depuis l'époque d'Hipparque elle a déjà parcouru 75 minutes d'arc ou 1 degré 15 minutes. Comme on peut le voir sur ma carte générale des mouvements propres {Astronomie populaire^ p. 797), cette brillante étoile, actuellement située par XIV heures 10 minutes d'ascension droite et 19°47' de déclinaison boréale, se précipite vers l'équateur, s'échappe de notre hémisphère et va s'incorporer pour l'avenir parmi les astres de l'hémisphère austral.
Tel est le mouvement que nous observons sur la sphère céleste. Mais cette étoile n'est pas lancée dans l'espace tout juste perpendiculairement à notre rayon visuel : il n'y a aucune raison pour que cette coïncidence se présente plutôt qu'une autre, puisque nous habitons, répétons-le, n'importe où dans l'univers. Les ingénieux procédés
LE BOUVIKR.
AUCTURUS
de l'analyse spectrale, qui permettent de découvrir les mnuveinents des astres dans le sens de notre rayon visuel, soit qu'ils s'éloig-nent, soit qu'ils s'approchent de nous, montrent que le soleil Arcturus s'approche de nous avec une vitesse de 66 kilomètres par seconde, ou de 3960 kilomètres par minute, plus ou moins, ces déterminations ne comportant pas une précision absolue. Ainsi, d'une part, ce soleil s'approche de nous avec cette vitesse, et, d'autre part, il se déplace perpendiculairement sur la sphère céleste de ^"25 par an, à une distance à. laquelle 0"127 représentent 37 millions de lieues, c'est-à-dire de dix-huit fois cette étendue ou de 666 millions de lieues par an, soit environ 1 8*20 000 lieues par jour, 75 800 lieues à l'heure, 1 260 lieues ou 5 000 kilomètres par minute. La résultante de ces deux déterminations indique donc pour le mouvement réel d' Arcturus dans l'espace une ligne dirigée vers la Terre, non pas directement, mais obliquement, et parcourue par ce colossal soleil avec une vitesse de 6 400 kilomètres par minute, ou plus de 100 000 mètres par seconde ! C'est là un nouveau témoignage de l'aspect changeant des cieux et des forces formidables dont les systèmes de mondes sont animés à travers l'immensité infinie.
Telle est cette splendide étoile, que nul de nos lecteurs n'oubliera désormais. Mais Arcturus n'est pas la seule province de la constellation du Bouvier. Étudions aussi ses compagnes, et rendons-nous compte de l'état de cette région du ciel. Voici toutes les étoiles de cette constellation, jusqu'à la cinquième grandeur inclusivement, avec les observations faites sur chacune d'elles depuis deux mille ans.
fig i)U. — Mouveiniiit d'Arcturus dans l'espace.
ÉTOILES PRINCIPALES DE LA CONSTELLATION DU BOUVIER DEUX MILLE ANS D'OBSERVATION
lôOO
ISOO
a Arcturus 1
ta
ild
47 ft
La comparaison générale des observations faites depuis deux mille ans sur ces étoiles conduit à conclure que plusieurs ont sensiblement varié d'éclat. Ainsi, l'étoile e s'est élevée de la troisième à la seconde grandeur, et elle recevrait aujourd'hui la lettre |3. L'étoile tt, notée de cinquième grandeur par Hipparque et par Sùfi, s'est élevée à la quatrième au temps d'Ulugh-Beigh, de Tycho et de Ba^^er, et même à