LEGENDE
Quand, humble encor et peu connu,
En Galilée allait pied nu
Notre Seigneur, suivi d'apôtres
Qui le comprenaient moins que d'autres,
Alors, en plein air, au grand jour,
Il aimait à tenir sa cour,
Car, sous le ciel bleu, la parole
Plus claire vient, plus libre vole.
C'est là que les mots lumineux
Sur sa lèvre accouraient nombreux.
Ses paraboles, ses exemples Des carrefours faisaient des temples.
Ainsi, le cœur paisible, un jour, Jésus cheminait vers un bourg.
D'un vieux fer laissé dans l'ornière Le coin sortait de la poussière.
« Relève ce fer à cheval, »
Dit Jésus d'un ton amical Au bon saint Pierre. Mais l'apôtre Faisait juste un rêve bien autre.
Il songeait à gouvernement, Songe agréable assurément Quand nul obstacle ne s'y montre.
Ruminant ainsi de rencontre.
Portant sceptre et manteau de roi, Pierre trouve indigne de soi, Pour cette chétive trouvaille, De courber une haute taille, Et, comme il n'a pas répondu, Feint de n'avoir rien entendu.
Le maître, en sa douceur extrême, Ramasse alors le fer lui-même Et n'en parle plus. Dans le bourg
LE VIEUX FER. 3j
Ils arrivent au chaud du jour.
D'un forgeron pour la ferraille, Jésus obtient trois as, qu'il baille Pour des cerises au marché.
A ces fruits il n'a pas touché, Ayant son dessein. Les cerises Par lui furtivement sont mises Dans sa manche. Avançant toujours, Ils passent la porte aux deux tours Et gagnent la campagne ouverte.
Plus de maisons, peu d'herbe verte, Point d'arbres sur le chemin blanc.
On eût, par ce soleil brûlant Qui tout crevasse et tout dessèche, Beaucoup donné pour de l'eau fraîche.
Jésus, qui marchait le premier, Laisse un fruit choir sur le sentier.
Pierre bondit et la cerise Plus qu'un fruit de terre promise Est savourée. Un peu plus loin Une seconde glisse à point.
Saint Pierre encor saute et se baisse.
Puis trois, quatre, cinq. Et sans cesse Le disciple de se courber.
Jésus longtemps en fait tomber,
Mais jugeant la leçon comprise :
« Pierre, assez ! Que cela t'instruise.
« Petit effort au bon moment
« T'eût moins fatigué, sûrement.
« Qui pour un rien pleure sa peine,
« Pour moins, l'aura plus lourde et pleine. »
De l'allemand. Gœthe.