MERLIN DEVIN
Merlin, Merlin!
Avec ton grand chien noir, où vas-tu si matin?
— Dans le creux du rocher qui borde le rivage, Malin, malin, Je cherche, le matin, L'œuf rouge du serpent marin; Non loin de la fontaine, au fond du val sauvage, Je cherche encor Un plus rare trésor, Le cresson vert et l'herbe d'or;
Au fond de la forêt que la foudre ravage Malin, malin, Je cherche le matin Le gui noir du chêne hautain.
— Merlin, Merlin.
Laisse dans la forêt que la foudre ravage Le gui noir du chêne hautain, Ce lier butin ; Laisse vers la fontaine au fond du val sauvage Le cresson vert et l'herbe d'or, Ce doux trésor; Laisse dans le rocher qui borde le rivage L'œuf rouge du serpent marin, Ce morceau fin.
Reviens donc sur tes pas, comprends, comprends enfin Qu'il n'est qu'un seul et vrai devin : C'est Dieu, Merlin.
Du breton. Chant populaire.
LINFINI
J'aime cette colline ardue et solitaire, Couronnée au sommet par des buissons épars Qui du vaste horizon me cachent les trois parts. Assis, je m'y recueille; et du silence austère Le calme surhumain verse un baume en mon cœur. Et l'espace insondable au delà des ramures Me donne le frisson de l'abîme, et j'ai peur. Puis j'écoute le vent gémir, et ses murmures Broder leur vain babil sur l'infini muet.
Alors ; je me souviens des choses éternelles
Et des jours révolus. Le présent aux voix grêles
Dans l'azur s'engloutit. Ce qui me remuait
N'est plus. Mon âme échappe à ses langueurs mortelles .
Et, dans cet Océan, le naufrage me plaît.
De l'italien. LÉOPARDI.
Dans Aix, avec les douze pairs, Charlemagne est à table.
Bon gibier parfumant les airs; Vin clair et délectable.
Rubis, saphirs, tout un trésor
Scintille à l'entour des plats d'or On mange, on rit, on sable.
« Vaillants barons, mes chers féaux, « Dit Charles, j'ai des peines.
« Que sont, près du roi des joyaux, « Les nôtres? Splendeurs vaines.
« Sur le bouclier nonpareil
« D'un géant, brille ce soleil « Dans le bois des Ardennes. »
Richard, le comte Aymon, Turpin, Naymes, le duc morose,
Et Milon d'Anglave, et Garin, N'ont point l'oreille close.
Ils ont demandé leur haubert,
Fait seller leurs coursiers au vert Et vont quérir la chose.
Et le jeune fils de Milon,
Roland dit à son père :
« Si l'aigle défend à l'aiglon
« De paraître à la guerre, « Que, varlet, je porte en chemin « Votre écu, votre épée à main,
« Vous devant, moi derrière.
Les preux ensemble ont chevauché
Vers la forêt profonde, Puis séparément ont cherché
Aventure à la ronde.
Roland, suivant son chevalier, Portait épée et bouclier,
Comme l'on porte un monde.
Les six ont, quatre jours entiers,
Dans la forêt lointaine, Fouillant taillis, ravins, halliers, '
Battu l'estrade vaine.
Enfin Milon, presque engourdi, S'en vient dormir, sur le midi,
A l'ombre d'un grand chêne.
Roland veillait. Par le travers
Des bois qu'elle illumine, Effarouchant les daims, les cerfs,
Une lueur chemine.
Cet éclat sort d'un bouclier Qu'au bras porte un géant altier,
Descendant la colline.
ce Que les chevreuils aient de l'effroi, « Dit Roland qui regarde,
« Pour si peu, vais-je éveiller moi « Le père? Non. S'il tarde,
« Si le preux est là sommeillant,
« L'épée et l'écu sont veillant, « Et Roland fait la garde. »
Il a ceint le glaive à son flanc, (La lame en était bonne) ;
La forte lance au poing, Roland Prend la targe qui sonne,
Saute en selle; à son destrier
Fait couper droit par le hallier, Et n'éveille personne.
En le voyant, brutal qu'il est, Le géant rit aux larmes :
« Qui m'a bâti ce roitelet « Enterré dans ses armes?
ce Son glaive a deux fois sa longueur,
ce Son cheval deux fois sa hauteur :
ce Qu'il m'inspire d'alarmes! »
— « Tu nargues, répliqua Roland,
« En garde ! railleur tiède.
« Si mon bouclier est trop grand ,
« J'y trouverai remède.
« L'homme est petit, haut le coursier, « Le bras est court, long est l'acier,
« Où l'un faut, l'autre l'aide. »
Le géant pousse à fond l'épieu
Que son gros poing balance; Roland, plus vif que n'est le feu,
S'écarte, puis s'élance, Coup de riposte audacieux ; Mais le bouclier merveilleux
A repoussé sa lance.
Roland la jette, et, dégainant,
Il a comme la foudre Surpris cette fois le géant
Moins rapide à découdre.
Il frappe et, sous l'oblique acier, Il voit main gauche et bouclier,
Abattus dans la poudre.
Mutilé du coup, le géant Recule et perd courage.
Plus d'écu-fée. En rugissant Il le voit sous l'ombrage.
Pour le reprendre, il court après.
Roland lui tranche un des jarrets :
Le monstre roule et rage.
Aux cheveux Roland le saisit,
Et lui coupe la tête.
Le flot du sang noir qui jaillit,
D'un orme atteint le faîte.
Roland ôte alors de l'é;u Le diamant de son vaincu
Et rit de sa conquête.
Il Ta caché sous son manteau
Et court à la fontaine.
Mains, épée, habits, sont dans Teau
Bien lavés, non sans peine.
Enfin, repassant le vallon, Roland revient sans bruit. Milon
Dormait sous le grand chêne.
Près de lui, Roland ayant chaud S'étend, rêve et sommeille
Le soleil n'était guère haut Quand Milon se réveille :
« Debout! debout, jeune écuyer!
« Vite en main lance et bouclier!
« Cherchons notre merveille. »
Dans le bois sourd, le bois profond,
Milon reprend la chasse.
Roland, chevauchant le second,
De près suivait sa trace.
Bientôt ils arrivent au lieu Que Roland connaissait un peu :
Le mort était en place.
Mais Roland n'en croit pas ses yeux, Il ne voit plus, sous l'orme,
Ni le chef du monstre orgueilleux, Ni la main gauche énorme.
Manquent encore à son vaincu
Cuirasse, lance, épée, écu.
Rouge est le torse informe.
Milon toise le tronc sanglant :
« Colossale stature!
« A voir la carène, ô Roland,
« On pressent la mâture.
« C'est l'homme!... O sommeil suborneur a Tu m'as donc fait manquer l'honneur !
«Ma peine est sans mesure. »
Charle attend devant son palais.
Son âme est inquiète :
« Mes preux ne viendront-ils jamais ?
« Rude fut donc la fête !
« Mais qu'aperçois-je? n'est-ce pas « Le comte Aymon^ portant là-bas
« A sa lance une tète ? »
Aymon vient, l'air triste, à pas lents :
« Sire, point ne m'accueille !
« La palme des combats sanglants,
« Un autre ici la cueille.
« La tète était sur un buisson ce A cinquante pas du tronçon,
ce Encor chaud sous la feuille. »
ROLAND VARLKT. 5l
Vient Turpin, le héros complet.
Au bout de son épée, Un gant, et dans le gantelet
La main de-sang trempée :
« La relique est tout mon butin; « Au bois j'ai ramassé la main :
« Un autre l'a coupée. »
Vient Naymes, le duc bavarois, Soufflant comme personne :
« J'ai trouvé cette pique au bois, « Pique ou plutôt colonne;
« Le poids m'a presque fatigué.
« Pour me refaire le cœur gai, « La bière serait bonne. »
Vient à pied, près de son cheval, Richard. Il a sa charge,
Cimeterre, armure en métal, Heaume épais, lourd et large :
« Je ne rapporte que ceci,
« Mais il en reste, Dieu merci, « Sans parler de la targe. »
Vient Garin, sous le bouclier
Du géant. La victoire Etait donc au beau chevalier ?
La foule put le croire ; « J'ai bien la targe, de par Dieu!
« Mais le diamant du milieu
« D'un autre fait la gloire. »
Dernier des six paraît Milon ;
Sa pensée est amère.
Il penche sur son étalon
Sa tête jadis fière.
Derrière lui, son écuyer, Roland tient le glaive d'acier
Et l'écu de son père.
Lorsque le palais n'est plus loin,
Du bouclier qu'il serre, Roland ôte et change avec soin
L'ombilic ordinaire.
Fixant le joyau précieux Droit au centre, il fait luire aux yeux
L'éclat incendiaire.
Presque aveuglé par ce soleil,
Charles, joyeux et grave, Dit : « Salut, mon preux sans pareil,
« Salut, Milon d'Anglave!
« Du géant tu fus le vainqueur, « Tu lui pris tout : main, tète et cœur.
« Milon est le plus brave! »
Milon se retournant soudain,
Frappé par la lumière :
« Qu'est donc ceci, Roland?... Bambin,
« Qui t'a donné la pierre? »
— « Pour Dieu, Seigneur, ne grondez pas, « Car j'ai mis le butor à bas
« Quand vous dormiez, mon père. »
De l'allemand. Uhland.
LA PLAINTE D'INGEBORG
Il est parti ! L'été n'a plus de joie, L'Océan gonfle un sein appesanti :
Vaste est sa plainte, hélas ! mon cœur s'y noie. Il est parti !
Loin sur les flots, des yeux je l'ai suivie Sa blanche voile, en cachant mes sanglots ; Avec Frithiof, elle emportait ma vie, Loin sur les flots.
Sur lui veillez, étoiles conductrices, Epargnez-le, flots inhospitaliers, Brises des eaux, qui fûtes ses nourrices, Sur lui veillez.
Au renouveau, sur la vague immortelle, Lui, reviendra; mais ni sur le coteau, Ni dans la salle il ne verra sa belle, J Au renouveau.
Je dormirai, sous l'herbe épaisse et forte; Par leurs discords,, mon cœur fut déchiré, Dans mes serments enveloppée et morte, Je dormirai.
Chasseur ailé, qu'il oublia peut-être, Faucon chéri, tu seras consolé.
Mes soins pour toi remplaceront le maître, Chasseur ailé.
Sur un tapis, je brode son image, Toi sur son poing, fier, les yeux assoupis ; Ta serre est d'or, et d'argent ton plumage Sur ce tapis.
LES PLAINTES d'iNGEBORG. 5j
Cherchant Edour en épouse fidèle, Freya jadis, la déesse d'amour, A d'un faucon emprunté la grande aile, Cherchant Edour.
Oiseau chéri, garde ta plume fière, Point Ingeborg ne cherche de mari ; L'aile de l'ange est celle que j'espère, Oiseau chéri.
Mon beau chasseur, perché sur mon épaule, De l'horizon fouille la profondeur :
Ne vois-tu rien venir aux mers du pôle, Mon beau chasseur?
A son retour, si je suis endormie, Dix mille fois saluant mon amour, Oiseau, dis-lui que je fus son amie, A son retour.
Tegnèr.
Du suédois. (Légende de Frithiof, chant IX.)