LA CITERNE. I
Et ronge et lime et sape et frotte.
Grain à grain tombe le terreau Sur l'hydre affamée et, vers l'eau, Le buisson déraciné penche :
Affreux périls de toutes parts !
Lui, cheveux dressés, lèvre blanche, Ne sait où jeter les regards.
Plus d'espoir. Mais, sur une branche De l'arbuste qui tremble aux yeux, Des mûres, fruits délicieux, Brunissent. Devant ces merveilles Promettant douceurs non-pareilles, Alléché, notre homme anxieux, Se calme et songe à gourmandise.
Et le redoutable chameau, Et le cruel dragon de l'eau, Et les souris au fin museau S'effacent pour sa convoitise.
Laissant le chameau tenailler, Laissant la grand'gueule bâiller, Laissant les souris limailler, Il porte la main sur les baies.
Et les mûres ayant bon goût, Il y revient, il mange tout,
Et s'égaye, oubliant du coup Ses terreurs qui furent si vraies.
Mais quel est cet homme à lier,
Dis-tu, quel est ce chamelier
Qu'un rien distrait, qu'un rien console?
— Je connais cet homme frivole,
C'est toi. — Mais pas du tout. — Mais si.
— Mais non. — Mais oui. — Comment? — Voici Quel est donc ce chameau farouche
Qui maltraite son conducteur, Sinon la vie? Et le croqueur, p
Le monstre dont la vaste bouche Nous attend tous, juste ou pécheur, Quel est-il donc, sinon la tombe?
Et ce réseau du buisson vert, Voilant à l'homme qui succombe, De la mort, l'abîme entr'ouvert, Qu'est-il, si ce n'est la Nature?
Et le couple des deux souris, Usant tes fragiles appuis De leur incessante morsure, N'est-ce pas la nuit et le jour?
Et cette baie appétissante,