LE PUNCH
Quatre éléments en harmonie Forment et le monde et la vie.
Pressez le cœur du citron d'or; La vie est plus acide encor.
Par le sucre, douceur fondante, Tempérez la saveur mordante.
A flots bouillants épanchez Xeau; L'eau fait du globe le manteau.
Versez l'esprit, liqueur vermeille ; La vie à son ardeur s'éveille.
Parfum exquis! tôt, servez tôt!
Le plus frais punch, c'est le plus chaud.
De l'allemand. Schiller.
LENORE
D'un songe affreux, à l'aube, sort
Lénore la vaillante :
<i Wilhelm est infidèle ou mort,
a Insupportable attente! »
Soudard de Fritz, le roi madré, Wilhelm, sous Prague, avait sabré;
Mais du dragon, la belle
N'avait plus de nouvelle.
Thérèse et Frédéric, là-bas, Aux haines faisant trêve,
Avaient, arrêtant les combats, Mis au fourreau le glaive.
Les soldats fêtant le retour,
Aux sons du fifre et du tambour, Le front ceint de feuillages, Rentraient dans leurs villages.
Sur les sentiers, sur les chemins, Grand'foule, une seule âme!
Jeunes et vieux tendent les mains Aux guerriers, qu'on acclame.
Déjà, chacun d'eux, sur son cœur,
A pressé mère, femme ou sœur; Pour toi, pauvre Lénore, Point de baisers encore.
Ses yeux cherchent Wilhelm. Courant,
A peine elle respire; Elle interroge à chaque rang;
Nul ne sait rien lui dire.
Ils ont passé Moment affreux!
Elle s'arrache les cheveux,
Se tord dans la poussière, Et maudit la lumière.
Sa mère accourt et dans ses bras
La relève et la serre :
« Dieu de bonté, n'écoute pas
« Cette enfant téméraire ! »
— « Mère, mère, je te le dis a Le monde et moi sommes maudits, « Ton Dieu n'est pas un père, ce C'est un Dieu de colère. »
— « Dieu saint, Dieu bon, ferme les yeux.
a Enfant, c'est un blasphème!
« Dieu sait ce qu'il fait. Parle mieux. « Prions, car il nous aime. »
— ce Mère, ton espoir est trompeur, a Ton Dieu m'a déchiré le cœur ;
« A quoi sert la prière?
ec Je n'en veux plus, ma mère. »
— « Enfant, il rend au cœur la paix,
ce Quand le malheur le froisse.
a Le très-saint sacrement, jamais « Ne trompa notre angoisse. »
— a Quel sacrement pourrait calmer ce Le cœur qui sait vraiment aimer?
« Est-ce qu'il rend la vie « Alors qu'elle est ravie ? »
— « Mais si ton Wilhelm, lâchement
<c Avait en Bohémie « Oublié son premier serment
« Et pris une autre amie ?
» S'il trahit, que sa trahison « Du moins te rende la raison ;
« Va., quitte cet infâme,
« Et qu'il perde son âme!
— « Alors, mère, plus ne m'est rien !
« Horrible destinée !
« La mort, la mort est mon seul bien,
« Oh! pourquoi suis-je née?
« Dans la nuit, le deuil et l'effroi, « Flambeau de ma vie, éteins-toi !
« Non, Dieu n'est pas un père,
« C'est un Dieu de colère ! »
LÉNORK. I 3 3
— « Seigneur, mon Dieu, ne juge pas
« Cette. enfant, elle est folle.
« Retiens ses mains, garde ses pas,
« Pardonne à sa parole, a Ma fille, en ce destin cruel, 9 « Pense à ton salut éternel.
« L'époux divin, le maître
oc Te veut pour lui, peut-être.
— « Sans Wilhelm, point de Paradis!
« Avec l'homme que j'aime, « J'irais au séjour des maudits
« Plus vite qu'au ciel même.
« Dans le deuil, la nuit et l'effroi , « Flambeau de ma vie, éteins-loi!
« Sans lui, je ne puis être
« Et ne veux pas renaître. »
Ainsi, contestant avec Dieu,
Son désespoir farouche Eclate en reproches de feu,
Rien ne l'effraye ou touche.
Tordant ses bras, mordant sa main, La folle se frappait le sein ;
l34 RHYTHM FS CONNUS.
Jusqu'à la nuit épaisse Sanglote sa détresse.
Mais dans la nuit, mais dans la nuit
•Trapp ! trapp ! trapp ! ô merveille ! Un cavalier, à petit bruit
Vient. Elle ouvre l'oreille.
Le pas se rapproche. Elle entend Soulever le marteau tintant,
Puis, à travers la porte,
Une voix basse et forte :
« Holà ! dors-tu dans ton lit blanc, « Ou veilles-tu, ma belle?
« C'est moi, ton Wilhelm ; douce enfant, « Ton cœur m'est-il fidèle? »
— « Toi, Wilhelm; toi! Je t'ai cru mort. « Je veille. J'ai pleuré bien fort.
« Mais si tard, à cette heure, <c Pourquoi ? je ris et pleure. »
— « C'est vers minuit que nous sellons,
« J'arrive de Bohême,
« Et viens t'enlever. Vite, allons, « Ma brune, toi que j'aime.
— « Ah! mon Wilhelm, entre d'abord; « J'entends souffler le vent du nord;
« Dans mes bras, à ma flamme, « Réchauffe-toi, mon âme! »
— « Laisse bruire l'aquilon ;
« Qu'importe sa crécelle?
« Mon cheval piaffe ; l'éperon
« Brûle. Allons, femme, en selle!
a Leste, pour les noces, vêts-toi; « Vite en croupe derrière moi !
« Avaïit minuit, ma chère,
a J'ai cent milles à faire. »
— « Cent milles pour le rendez-vous;
« Avant minuit encore?
« A l'instant frappaient onze coups « A l'horloge sonore. »
— « Bah! la lune brille au ciel clair, « Les morts volent comme l'éclair.
oc Par la barbe du pape,
« Nous franchirons l'étape! »
— « Wilhelm, a-t-on fait les apprêts ?
« Comment sont nos chambrettes? »
— « Loin, loin d'ici ; petit lit frais,
« Six planches, deux planchettes. »
— « Grand pour deux?» Oui, pour toi, pour moi. « Allons, en croupe élance-toi!
« La noce attend sans faute, «. Ta chambre veut son hôte. »
Lénore est prête en un moment.
En croupe, elle a pris place ; Faisant ceinture à son amant,
Son bras souple l'enlace.
Et le coursier noir, hopp'! hopp ! hopp! Des quatre pieds part au galop.
Sous les fers qu'ils harcèlent
Les cailloux étincellent.
A droite, à gauche, les maisons.
Les champs et la bruyère Paraissent fuir, et les grands ponts
Sonnent comme un tonnerre.
« Aurais-tu peur ? le ciel est clair.
« Hurrah! les morts valent l'éclair. '