‹ Les étrangères. Poésies, traduites de diverses liteèraturesChapitre 40 sur 73 · LÉNORE · texte numérisé non relu

LÉNORE

« Crains-tu les morts, ma belle ? »

— « Laissons les morts » dit-elle.

Là-bas, voltigent des corbeaux;

Quelque chose remue ; Entre de lugubres flambeaux

Quelle forme inconnue Surgit ? Un cortège de deuil Chemine, en suivant un cercueil;

Et, dans les prés, serpente

La cantilène lente.

« Noirs fossoyeurs, jusqu'à minuit a Laissez vides les fosses.

« Voyez un galant qui conduit « Sa promise à ses noces.

« A l'ordre, ici les calotins !

« Tôt, braillez-vous les mots latins!

a Fais ta grimace, prêtre, a Bénis l'hymen du reître ! »

Ils passent, et du sacristain, A travers la campagne,

Le chant nasillard et lointain Longtemps les accompagne.

Et toujours plus vite, hopp ! hopp ! hopp !

Retentit le triple galop.

Sous les fers qu'ils harcèlent Les cailloux étincellent.

A gauche, à droite, bois et monts, Hameaux, villes, bourgades

Tournent. Leur course de démons Redouble les saccades.

« Aurais-tu peur ? le ciel est clair.

« Les morts volent comme l'éclair.

« Crains -tu les morts, ma belle? »

— « Laissons les morts, » dit-elle.

Est-ce un pendu qu'on voit là-haut

Et qui dans l'air se joue?

Non^ de près on dirait plutôt

Un roué sur sa roue.

« Joyeux convives accroupis, « Du repas quittez le tapis,

« Dansez, bande féroce,

« Dansez donc à ma noce. »

LÉNORE. l3o.

Et les goules et les hiboux,

Délaissant les chairs fraîches, Volent, tourbillons noirs et roux,

Comme des feuilles sèches.

Et toujours plus prompt, hopp ! hopp ! hopp ! Bondit le satané galop.

Sous les fers qu'ils harcèlent

Les cailloux étincellent.

Pour leur élan vertigineux

S'enroulent dans des voiles Sur eux, autour d'eux, derrière eux

Le ciel et les étoiles.

« Aurais-tu peur? le ciel est clair, « Les morts volent comme l'éclair,

« Crains-tu les morts, ma belle ? »

— « Laissons les morts, » dit-elle.

— « Rapp ! Rapp ! est-ce un coq au lointain

« Mon sablier s'épuise.

« Rapp! est-ce le vent du matin?

Rapp ! devançons la brise !

« Bien galopé, brave cheval ; » Tout près est mon lit nuptial.

« Les morts, les morts vont vite, « Nous atteignons le gîte. »

Sur un portail grillé de fer Ils foncent, bride haute.

La cravache siffle dans l'air, Le verrou craque et saute,

Devant le coursier bondissant

La porte recule en grinçant.

La sinistre lumière Fait voir un cimetière.

Minuit î — Soudain, du cavalier Pièce à pièce s'arrache

Colback, corselet, baudrier; Puis la chair se détache.

Horreur ! le crâne est vide et nu,

Le corps, squelette est devenu : C'est l'affreuse camarde Qui, faux en main, regarde.

Jetant du feu par les naseaux, Rapp se dresse et se cabre,

LENORE. 141

Il a, parmi les froids tombeaux,

Sombré, cheval macabre.

Des hurlements tombent des airs, Des clameurs montent des enfers ;

Cheveux dressés, Lénore

Seule respire encore.

Autour d'elle, mornes, glacés, Blancheurs dans les ténèbres,

Tourbillonnent les trépassés,

Chantant leurs chants funèbres :

« Femme rebelle, cœur de feu,

« Malheur à qui lutte avec Dieu !

« La fosse te réclame , « Que le ciel ait ton âme ! »

De l'allemand. BuRGER.

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