‹ Les étrangères. Poésies, traduites de diverses liteèraturesChapitre 56 sur 73 · DIES IR,E. I · texte numérisé non relu

DIES IR,E. I

O toi, qui me tendant la main, Versas pour moi ton sang divin, Seigneur, serais-tu mort en vain?

Juste vengeur de la Loi sainte, Au jour d'inexprimable crainte, Eteins ma dette, entends ma plainte.

Ecrasé par le repentir, Pécheur, je ne puis que gémir; A mes pleurs, laisse-toi fléchir!

Près de la croix, avec ta mère, Avec le brigand du Calvaire, En regardant à toi, j'espère!

Je ne suis rien devant mon Roi, Seigneur, je n'ai d'appui qu'en toi; Des feux de l'enfer, sauve-moi!

Parmi tes agneaux fais-moi paître Et loin des boucs, ô divin Maître, A ta droite daigne m'admettre.

l80 RHYTHMES CONNUS

Si les maudits, les réprouvés Au feu sans fin sont réservés, Que les pénitents soient sauvés!

Dieu saint, vois mon front dans la poudre, Mon cœur contrit, et, pour m'absoudre, Retiens les fureurs de ta foudre !

Au jour de l'angoisse et des pleurs, Il faut ressusciter, pécheurs, Il faut paraître aux pieds du Juge; Sauveur, alors sois mon refuge !

Du latin liturgique. Thomas DE CÉLANO.

Vives voco.

Mortuos plango.

Fulgura frango.

« Dans le moule en brique rouge

« Que, sous terre, nous fixons,

« On va couler, mes garçons,

<( La grand 'cloche! Or ça! qu'on bouge!

« Aujourd'hui, fondeurs,

« C'est jour de sueurs!

l82 RHYTHMES CONNUS.

a Jour d'honneur, aussi! Courage!

Et Dieu bénisse l'ouvrage ! »

Compagnons, un mot sérieux Convient, quand l'œuvre est solennelle ; Bons propos raniment le zèle Et la main n'en agit que mieux.

Pour réjouir nos cœurs, d'avance Méditons sur notre dessein :

Digne est l'artisan dès qu'il pense; L'étourdi n'a droit qu'au dédain.

L'homme seul prévoit et discerne, Et travaille pour l'avenir; Pensons ! c'est l'esprit qui gouverne, Et le bras ne doit qu'obéir !

« Entassez, qu'il en déborde, « Le sapin bien sec ! je veux, « Dans la fournaise aux flancs creux,

« Qu'un feu clair flambe et se torde ! ...

«. Bon ! le cuivre bout ;

« L'étain se dissout !

« Sous l'ardeur du feu, la fonte « Sourdement se masse et monte ! »

Mes enfants, du haut de la tour, Notre œuvre, aujourd'hui souterraine, Dans les airs, d'une voix sereine, S'en ira chanter quelque jour; Et bien des cent et cent années, La cloche, qui naît sous nos mains, Dans leurs diverses destinées Accompagnera les humains.

Joie ou deuil, crainte, espoir, prière, Tout ce bruit, concert éternel, Qui monte en rumeur de la terre, La cloche en fait un hymne au ciel !

« Bien! des bulles sur la masse!

« La coulée est en bon train.

a D'aigreur purgeons notre airain « Avec un peu de potasse.

« Le sel rend liant « Le bronze bouillant, « Et du métal, franc d'écume, « Le timbre est pur et sans brume. »

Saluant le doux nouveau-né, Cloche à la vive sonnerie.

Accueille aux portes de la vie, L'hôte par Dieu même amené.

Sur le berceau, sommeille encore L'avenir au vol incertain ; La mère, à ce nouveau destin, Sourit comme sourit l'aurore.

Les ans ont fui comme un matin. ..

Loin des fillettes de son âge Le garçon, sauvage et hardi, S'ébat, tente le sort, voyage, Puis revient, tout autre et grandi.

Mais voici, dans l'absence éclose, Belle et modeste, ange aux yeux bleus.

Devant lui, rougit, fraîche rose, La compagne des premiers jeux.

Un trouble inconnu, dès cette heure, L'agite; il cache son transport; Aux bois il erre seul ; il pleure, Soupire et combat... vain effort!

Timide, il la cherche au passage.

Elle sourit: il est heureux.

Puis un bouquet, tremblant message .

Trahit son secret et ses vœux

Printemps du cœur, saison d'ivresse, Où l'homme, éperdu de tendresse, Des dieux habite le séjour, Pourquoi sitôt, enchanteresse, T'enfuir, heure de l'allégresse, Age d'or du premier amour ?

« Aux évents fume l'aigrette ; « Mes fils, s'il n'y manque rien,

« Notre flux doit vitrer bien :

a Pour voir, trempez la baguette !

ce Leste, enfants ! et gai !

« Faites-moi Fessai.

« L'âpre a-t-il saisi le tendre ?

« Rien de tel pour se bien prendre ! »

Quand la vigueur à la souplesse , Quand la douceur à la rudesse S'allie, on a le son parfait.

Jeunes couples, dans votre vie, Vous n'aurez , sans cette harmonie, Qu'un rêve court, un long regret.

Au front de la jeune fille

Rit le myrte virginal,

De l'hymen, le campanille,

•Carillonne le signal

Mais, dénouez la ceinture, Le beau rêve est envolé, De la fleur s'est effeuillé Le frais calice, ô Nature!

Le rêve s'enfuit,

Mais l'amour vrai dure;

Et déjà le fruit

Point dans la fleur mûre.

L'époux, au dehors, Avec le destin — luttant corps à corps ,

Risque, agit, bataille; Sans trêve et sans -fin, — sème, plante et taille ;

Et fait mille efforts ;

Et, pour récompense, Heureux métayer, — il voit l'abondance

Emplir son cellier,

Charger sa crédence,

Enfler son grenier.

La femme, au logis, — bonne ménagère,

Fait, pleine d'amour,

Son œuvre à son tour,

Aide, épouse et mère,

Œil de la maison,

Par qui tout prospère, Elle établit l'ordre ; — à fille et garçon Montre le devoir — et fait la leçon.

De trésors s'emplissent

Armoire et buffet ;

Quenouille et rouet

Ronflent et gémissent; Sa main, dans vos flancs, — bahuts de noyer, Loge tous les biens, — honneur du foyer , Et polit toujours — et remet en place,

Et n'est jamais lasse !

Et, par un beau soir, tout joyeux, Le père, au sommet de sa manse, Monte, et, d'un coup d'œil glorieux, Contemple son domaine immense !

Ses vergers rompent sous le fruit ; L'or des moissons ondoie et luit ; Ses greniers sont pleins jusqu'au faîte.

Il se vante en son cœur:

« J'ai gravi la hauteur

Où jamais la tempête

N 'atteindra mon bonheur ! »

Mais si le sort nous seconde Il n'en est pas moins jaloux...

Heureux, heureux, garde à vous!

« La cassure est franche et blonde.

« Voici l'instant, compagnons !

« Chut, en nous-mêmes prions, « Avant de toucher la bonde...

ce Frappez le tampon !

« Gare à la maison !

« Jet de feu, la fonte au moule « Plonge, et, fumante, s'écoule, p

O Feu, don du ciel, bienfaiteur, De l'homme hautain serviteur, Tu prends part à chaque merveille Dont il se prétend créateur ; Mais à nous tes maîtres, malheur !

Si la révolte en toi s'éveille, Et si tu reprends, indompté, Ta primitive liberté.

Car, dans ta haine hardie,

Bondissant de toits en toits,

Tu rugis, flamme agrandie,

Sur tout un peuple aux abois,

Te vengeant par l'incendie Et de l'homme et de ses lois !

C'est du ciel — que nous vient l'onde

Qui féconde ; Et du ciel, déchirant l'air,

Fond l'éclair !...

Nuit d'effroi!... Le tocsin gronde

Au beffroi.

Le ciel rougit, sombre aurore, Qui n'annonce point le jour !...

Au feu ! tous ! voyez ! il dore

La grand'tourî

Vainqueur sinistre, il flamboie, Et sur le quartier, sa proie, Son étendard se déploie !

L'air, comme aux bouches d'un four, Brûle ; les vitres grésillent; Poutres, toits, craquent, pétillent ; Mère, enfant, bétail, surpris, Courent; il sort des débris De longs cris !

La nuit brille. Sans parole, Chacun sert, court, prend son rôle.

Lourds mais prompts, de mains en mains.

A la ronde, Les seaux volent. A jets pleins, Les pompes font jaillir l'onde.

Mais le vent, dans le brasier, Secoue, en hurlant, ses ailes; Son souffle a fait ondoyer Une gerbe d'étincelles ; Et l'incendie, en son jeu, Gomme un géant titanique .

Escaladant le ciel bleu, Monte, ardent et volcanique,

Tour de feu î

Devant Dieu, Sans espoir, l'homme s'incline ; Spectateur de sa ruine, M admire avec horreur.

Morne et vide — est cette arène Ou du feu sévit la haine.

La terreur

iq'2 RHYTHMES CONNUS.

De ces murs noirs fait son temple ; Et la nue, en sa hauteur, Les contemple.

L'homme en deuil Vers la place, Tête basse, Tourne son dernier coup d'œil.

En route! Il reprend la besace

Et le bâton du voyageur!

Il n'a plus rien, mais il est père ;

Or voici, nulle tête chère

A l'appel ne manque, ô bonheur!

« Ecoutez! le terrain gronde; « Prisonnier, le bronze bout ; « Mais l'œuvre n'est pas au bout:

a Que va-t-il surgir au monde ?

ce Veine, paille, éclats, « Perdraient tout, hélas!

ce Dur souci, déjà peut-être « Ta cloche est fêlée, ô maître ! »

Dans le sillon noir, ô Nature,

Le semeur dépose avec foi

Le gain, humble gage, et de toi

Il attend la moisson future,

Fondé sur la divine loi.

Il est de plus chères semences

Qu'en ton sein, nous cachons, pieux :

Terre, selon nos espérances,

Tu les fais germer pour les cieux.

Le glas sourd — et funéraire Tinte et pleure; et, voix austère

Du cercueil, Dit qu'un mort, du cimetière, A cette heure, atteint le seuil.

Ah! c'est la femme adorée, C'est la mère vénérée Que le Trépas, dieu jaloux, Arrache aux bras d'un époux.

Pleure, famille orpheline, Toi, qui, vivant de son cœur

Sur sa fidèle poitrine Fleurissais dans le bonheur.

L'âme de ton harmonie Disparaît,., tout est détruit; Du foyer le bon génie S'est envolé dans la nuit; Et, rien ne va plus, ô mère, Sitôt qu'à ta place un jour Vient gouverner l'étrangère, L'étrangère sans amour.

« Laissons refroidir la cloche « Et respirons, travailleurs!

« Aujourd'hui de vos labeurs, « Heureux gars, le terme est proche.

« L'ouvrier, le soir, « Au frais, peut s'asseoir; « L'esprit libre, il jase ou rêve; « Le patron n'a point de trêve. »

Où va si tard, par le val, Ce passant au pied rapide?...

LE POËME DE LA CLOCHE. Kj5

Il revient au toit natal.

Les brebis, troupe timide,

En bêlant, Les grands bœufs de la prairie,

A pas lent, Ont rejoint la métairie.

Dans les cours, Ployant sous les blondes gerbes, Ceints de fleurs, — rentrent, superbes,

Les chars lourds.

Garçons, filles, Forment, jetant leurs faucilles,

Des quadrilles.

Et déjà le soir brunit; Des bourgeois, dans leurs retraites, Luisent les lampes discrètes...

Tombez, herses ! Bonne nuit !

Tout est sombre Dans ces murs; Mais les habitants, dans l'ombre, Dorment, sûrs :

I96 RH YTHMKS CONNUS.

Si le crime rôde et veille,

L'œil des lois point ne sommeille.

Sainte Loi, fille du ciel, Sous ton ordre qui le plie, L'homme à l'homme se rallie; Et c'est ton pacte immortel, Qui, sauvant de l'esclavage L'homme errant, fait du sauvage L'heureux fils d'une cité; Puis dans son âme attendrie, Engendre un jour la Patrie, D'où naîtra I'Humanité.

Mille mains laborieuses Font, du bruit de cent métiers, Résonner, industrieuses, La ville en tous ses quartiers.

Apprenti, compagnon, maître, Par le droit gardés, unis, Savent prendre et reconnaître Leur vrai rang dans le pays.

Le travail fait ta noblesse, Grand peuple des travailleurs,

LE POEME 0 E I. A CLOCH K. I 97

Comme un roi de sa richesse, Soyons fiers de nos sueurs!

Et toi, Paix, douce harmonie.

Sois bénie!

Protège au loin nos hameaux, Détourne de nos rivages La tempête et ses ravages, Surtout la guerre et ses maux !

Qu'à l'aurore Le ciel de rayons sereins

Se colore, Non du feu des bourgs lointains, Brûlant au bruit des tocsins.

« Maintenant brisez la forme, « Elle a rempli son devoir.

« Qu'enfin notre œil puisse voir, « Resplendir la cloche énorme !

« A coups de marteau, « Rompez le manteau!

« Corps d'argile, en poudre tombe!

« Cloche, sors, sors de la tombe!

igS RHYTHMES CONNUS.

Avec sagesse, en temps et lieu, C'est au maître à briser le moule.

Mais tremblez ! s'il s'échappe et roule Libre et sans frein, le flot de feu ! Chose aveugle, élément farouche, Du cachot, écarlate, il sort, Et, comme un démon, de sa bouche Vomit le désastre et la mort.

Toujours la force est impuissante, Quand la pensée en est absente; De sang tu peux tout inonder, Peuple : autre chose est de fonder !

Malheur! quand agitant les villes, Et, soulevant les passions, Le fouet des discordes civiles Fait bondir les séditions !

Malheur! quand la main populaire, Te mêlant à d'affreux débats, Transforme ta voix de prière, O cloche, en signal des combats!

— « Liberté! nous sommes tous frères

ce Egalité! Mort aux tyrans! » —

Chaque homme s'arme; et, sanguinaires,

Hurlent cent malfaiteurs errants.

Hyènes atroces, des femmes,

Aux yeux, aux rires insultants,

Déchirent, de leurs dents infâmes,

Le cœur d'ennemis palpitants.

Ces monstres, sacrilège fête!

Des lois, des mœurs, se font un jeu;

La vertu se voile la tête;

Le mal est roi, le crime est dieu.

O lion ! ta haine est terrible ; Ta rage, ô tigre! fait horreur; Mais des horreurs la plus horrible, C'est encor l'homme en sa fureur!

Malheur! quand cet aveugle allume Sa torche avec le feu du ciel :

Sans l'éclairer, elle consume Hameaux, cités, palais, autel!

« Merci, Dieu ! car, saine et sauve, <c Vovez, comme un oiseau d'or,

« De son œuf, la cloche sort, wc Belle, étincelante et fauve.

« Son contour vermeil « Luit comme un soleil; « Armes, légende et nervures, « Tout vient franc et sans bavures

Approchez tous !

Notre fille attend son baptême.

Concordia, nom saint et doux, Orne-la comme un diadème, Et que sa voix, au rendez-vous, N'appelle qu'un peuple qui s'aime!

Honneur du vieux maître, je veux, O cloche, t'adresser mes vœux :

Au sein de l'éther balancée, Tu dois, habitante des cieux, En haut élever la pensée Des mortels au cœur oublieux.

Comme les astres, dont la ronde Ramène et l'année et le jour,

En tout temps, au Maître du monde, Fais monter des accents d'amour.

Aux seules choses éternelles Consacre ta bouche d'airain ; Que l'heure, en t'effleurant des ailes, Nous dise : Pensez à demain !

Des cités gardienne mystique, Sans douleur toi-même, tu peux Suivre, d'un écho sympathique, La vie en son cercle orageux ;

Mais, ainsi que meurt, éphémère, Ton chant qu'emporte le zéphyr, Apprends-nous, que tout, sur la terre, Sans retour, doit s'évanouir.

« Sus! enfants, à la manœuvre!

« Il faut pendre dans les airs, « Au bleu pays des éclairs, « Le Bourdon, notre chef-d'œuvre!

« Ferme! encore un tour!...

« Il est dans la tour.

« Sonnez, premières volées !

« Gloire à Dieu ! Paix aux vallées ! »

De l'allemand. SCHILLER.

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