AGE MUR
Babiéça, dans la cour, piaffe, coursier glorieux. Eperonné, cuirassé, portant l'épée et la lance, Contre le Maure et Mahom prêt à partir pour Valence, Le Cid à Dona Chimène en secret fait ses adieux.
— a Bien vous savez, Senora, que plus rien je ne possède, « Mais l'intérêt perd son droit quand l'Espagne crie à l'aide. « Mon absence est ma ruine, oui, mais la voix de l'honneur « Au vassal qui sert son roi, doit tenir lieu de bonheur. « Au loin, je vais guerroyer. Que cependant ma Chimène, « Digne de son noble sang, d'elle et de moi se souvienne.
« Détestant l'oisiveté (l'oisiveté, c'est la mort),
« Que régir votre maison soit votre constant effort.
« Réservez pour mon retour bijoux, dentelle et le reste,
« Car la femme sans l'époux, doit être simple et modeste.
« Gardez vos filles à l'ombre et qu'aucun souffle mauvais
« Inquiétant leur candeur ne les effleure jamais.
« Leurs jeux comme leur sommeil, près de vous doivent se faire :
a Ce sont brebis sans gardien que filles loin de leur mère.
« Pleine d'égards pour chacun, soyez grave avec vos gens,
« Prudente avec l'étranger et sévère à nos enfants.
« A toute amie, il convient sur mes lettres de vous taire ;
« A mon plus cher confident, des vôtres je fais mystère.
« Mais une femme ayant peine à cacher un cœur joyeux,
« A vos filles ouvrez -vous, en leur disant : Chut! C'est mieux.
« Si l'on vous conseille bien, faites ce qu'on vous conseille;
« Si l'on vous conseille mal, décidez seule : à merveille!
« Dépensez ni trop ni peu. Vingt et deux marévedis,
« Pour le ménage par jour, nous restent. Mais je vous dis :
« Si l'argent vient à manquer, n'en parlez qu'à moi le maître.
« N'engagez point vos Royaux, car je ne puis le permettre.
« Sur ma parole et mon nom, ma chère, empruntez sans peur,
« Le Cid prête à tous son bras et doit trouver un prêteur.
« Mais je m'oublie avec vous, vieil amant près de sa belle.
« Chimène, encore un baiser, viens dans mes bras, sur mon cœur.»
La trompette a retenti, Campéador saute en selle.