LE TOMBEAU DU KLEPHTE
Le soleil d'or se couchait. Et Dimos, d'une voix grave :
« Fils, pour le repas du soir, qu'on cherche l'eau. Toi, mon brave,
Lamprakis, approche donc; là, sur ma cape, assieds- toi.
Prends mes armes, beau neveu; sois capitaine après moi.
Que deux de vous, sur les monts, de mon propre cimeterre,
Me coupent cent verts rameaux, pour mon dernier lit sur terre.
Qu'un autre coure au vallon, et ramène un confesseur;
Je lui dirai mes péchés, j'en ai beaucoup sur le cœur.
Trente ans je fusArmatole et vingt ans Klephte. On peut croire
Si j'en ai vu ! Maintenant, de Dimos finit l'histoire.
Soignez mon tombeau, vous tous! Faites-le-moi large et haut,
Que j'y puisse encor, debout, charger, tirer s'il le faut.
Ménagez-y, sur la droite, une lucarne entr'ouverte,
Que j'entende l'hirondelle annoncer la feuille verte,
Et les rossignols chanter mai, les fleurs et le temps chaud. »
Du grec moderne. Chant populaire.
(Recueil de Fauriel.)
HERMANN ET DOROTHEE
fragment du ve chant. [Polymnie.)
Il dit. La mère alors paraît : sa main d'Hermann tenait la main. L'air grave, elle conduit son fils devant son époux ; et soudain : « Père, dit-elle, souviens-toi ; dans notre intime causerie, Combien de fois, de l'avenir caressant l'image chérie, N'avons-nous pas vu notre Hermann, enfin se rendant à nos vœux, Nous présenter une promise et son bonheur nous rendre heureux? Tous deux, partout, à droite, à gauche, enquête de brus nonpareilles Cherchions d'avance, ainsi que font les parents dans les longues veilles. Le voilà venu, ce grand jour. La bru qu'attendait ton désir, Le ciel aujourd'hui nous l'amène; Hermann a su la découvrir.
Et ne disions-nous pas aussi : « Notre Hermann choisira lui-même i » Et toi, hier encor:« Ce garçon vraiment est par trop froid : qu'il aime! « En homme qu'il s'éprenne enfin ! » Eh bien, père, le voilà pris; Son cœur a parlé bravement; il a sa perle de grand prix. La fille qui lui plaît, sais-tu, c'est la jeune et belle étrangère; Donne-la-lui, sinon Hermann dit qu'il mourra garçon. »
— « Mon père, \joute Hermann avec ardeur, donne-la-moi! donne-la-moi! Mon choix est bon, mon choix est juste; elle est la plusdignede toi!»
Le père se taisait encore. Aussitôt le pasteur se lève.
Calme, il prend la parole et dit : « De l'homme le destin s'achève
Avec lenteur, mais sans retour un instant en a décidé.
On rumine en vain de longs jours, c'est l'instant qui jette le dé;
Mais seul l'homme de jugement sait prendre au vol le parti sage.
Il est toujours fort dangereux, tandis qu'on pèse et qu'on ménage
Ceci, cela, les car, les mais, d'oublier le point capital.
Amis, je connais mon Hermann, dès l'enfance : en lui, rien de mal,
D'obscur, de faux ou d'hésitant; son regard prompt est juste et ferme ;
Sachant tout d'abord ce qu'il veut, il sait le vouloir jusqu'au terme.
Et ne soyez pas stupéfaits de voir sans annonce arrivant
L'objet de votre long désir. L'objet arrive ainsi souvent
Tout autre qu'on ne l'a rêvé. Par nos désirs, le désirable
Peut à nos yeux être caché; mais la Providence admirable
Dispense aux mortels ses présents, à l'heure et comme il lui convient.
N'allez pas méconnaître ici le trésor qui d'en haut vous vient,
La jeune fille, dont le charme émut un fils brave et modeste.
Heureux, à son premier amour qui peut tendre la main ! Céleste
HERMANN ET DOROTHEE. 233
Est son partage. Amer et morne est cet amour, s'il est déçu. Regardez Hermann, c'est son heure, et je m'en suis vite aperçu. En un seul jour, un amour vrai change un adolescent en homme; Hermann, vous savez, a sa tête, et si vous refusez, en somme Les plus beaux de ses ans perdus, dans le chagrin s'e'couleront. »
Il s'assied et le bon voisin qui longtemps s'est gratté le front, Et qui d'un lumineux conseil, sent la lèvre qui lui démange : « Hâtons-nous lentement, dit-il, et n'allons pas prendre le change; De l'empereur Auguste, amis, suivons le précepte ancien. Je puis dans ce cas important, vous être utile, et je mets bien Tout mon petit lopin d'esprit volontiers à votre service; D'ailleurs, de guide la jeunesse a besoin. Ainsi je me glisse, Suivez mon plan, tout seul, là-bas, où sont campés nos émigrants; Je fais, sans paraître y toucher, parler à tour petits et grands; On ne m'abuse pas; ce soir, vous saurez ce qu'est la personne. »
— « Merci, très-cher voisin, allez; informez-vous, l'idée est bonne,
Dit Hermann qui suit avec feu la piste. Mais à vous, pourtant,
Si notre bon pasteur voulait, en raison du cas important,
Se joindre, mes parents auraient un double et certain témoignage.
Père, si cette jeune fille est étrangère, est en voyage,
De son passé, va ne crains rien, ses yeux sont des yeux innocents;
Ses yeux n'ont jamais fait la chasse aux cœurs des naïfs jeunes gens.
Non, c'est le hasard orageux de cette impitoyable guerre,
Dévastant d'une même flamme et le palais et la chaumière
Qui l'arracha de sa patrie et qui rendit ses pas errants.
Nos temps ont vu, privés d'abri, les plus riches et les pius grands;
Des princes fuir, cachant leurs noms ; des rois proscrits passer dans l'ombre. Comme eux, elle cherche un foyer; ma Dorothée est de leur nombre. En cendre est sa maison, mais elle, oubliant ses propres malheurs Sans aide, orpheline, est en aide à tous, auxmères comme aux sœurs. Indescriptibles sont les maux dont ces pauvres gens sont la proie. Ne pourrai-je de tout ce deuil faire sortir un peu de joie? D'une compagne au cœur fidèle orner ma vie, et comme vous Après l'incendie, oublier ce grand désastre, heureux époux? »
Le père jusqu'alors muet, ouvrant de grands yeux: « C'est merveille,
S'écria-t-il enfin, de voir comme ce garçon se réveille !
Où trouve-t-il tout ce qu'il dit, lui qui si longtemps n'a dit rien?
C'est en vain qu'un père à son sort croit échapper, je le vois bien.
La volonté du fils bouillant devient le désir de la mère,
Et les voisins prennent parti pour eux, contre l'époux et père.
Comment vous résister à tous? vous êtes quatre, et je prévois
Des gémissements obstinés si j'allais refuser ma voix.
Allez, voyez, et ramenez, au nom de Dieu, dans ma famille,
S'il se peut, une bru, sinon, qu'il ne songe plus à la fille. »
A ces mots, Hermann transporté : « La chose est faite; avant ce soir
Tu me devras, père, une fille excellente, et tu pourras voir
La femme qu'un homme de cœur peut bien désirer entre toutes.
Mais elle, sera-t-elle heureuse? Oh! comment conserver des doutes!
Sur votre cœur, vous qui m'aimez, ne retrouvera-t-elle pas
Et les amis qu'elle a perdus, et ses parents morts dans ses bras?
Sans perdre temps, je m'en vais donc, aux pommelés dans l'écurie
Mettre le harnais, et mener sur les traces de ma chérie
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Nos deux amis. Ils verront seuls, ils pèseront, ils jugeront.
Te m'en remets à leur sagesse et je fe^ai ce qu'ils diront ;
Et tant qu'elle n'est pas à moi, point n'irai voir la jeune fille. »
Hermann, alors, sort de la salle; et les amis et la famille,
Du grand projet qui vient d'e'clore arrêtent les détails derniers.
De l'allemand. Gœthe.