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En toutes choses, il faut procéder méthodique-
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ment. Donc, qui parle de Moldo-Valaques , ou plutôt de Moldaves et de Valaques, parle d’une Moldo-Valachie. Or, 1l nous semble assez rationnel, avant d’esquisser le peuple, de dire un mot du pays, surtout de celui dont nous entendons parler ici.
La Moldo-Valachie…. qu'est-ce que cela? Serait-ce une peuplade des bords escarpés de l'Orénoque ou des confins glacés du Kamtschatka ? Serait-ce une contrée ? Serait-ce un fleuve, une ile, un désert, une forêt ? Voilà pourtant ce que se demandaient, il n’y a pas encore quinze ans, une foule de gens qui, quelque singulière que nous paraisse aujourd'hui cette question, n’en étaient pas moins de fort estimables citoyens, patentés pour la plupart, électeurs, éligibles, etc. Car, ne vous y trompez pas, par le temps qui court, très-petit est le nombre des initiés à la science des Balbi, des Mac-Carthy, des Lapie.
Située sous le plus beau ciel du monde, entre le Danube, les Krapacks et le Pruth, la Moldo-Valachie nous à été révélée par la grande question d'Orient: cette question, dont toutes les puissances européennes semblent reculer à plaisir la solution définitive, afin de pouvoir torturer plus à leur aise ce malheureux et tout à la fois majestueux empire des Amurath et des Soliman. C’est l'Italie, moins les monuments. Un jour ce sera le boulevard commercial de la mer Noire. Les Russes le savent si bien, que, depuis cent cinquante ans, ils tendent de tous leurs efforts à s’en emparer pour arriver de là à Constantinople. Le fastueux ministre de Catherine IF, Potemkin, appelait ces deux principautés la grande route de Moscou à Byzance.
Le prince Démétrius Cantüimir à dit des Moldo-Valaques, sur lesquels il régna, que le fond de leur caractère était l'orgueil, l'avarice et l'ignorance. Un consul allemand, M. Wolff, a ajouté : « Ce sont des hommes hautains et durs envers leurs subordonnés, fins, rusés, jaloux et vindicatifs. » Enfin un touriste magyar, le comte de Karackzay, les dépeint robustes, bien faits de leur personne, intelligents, adroits, — mais paresseux, ivrognes et adonnés au commerce des femmes.
Nous ne sommes pas chargé d'étudier les Moldo-Valaques chez eux ; sans cela il nous serait facile de démontrer la vérité sous certains rapports, l’exagération sous beaucoup d’autres, de ces divers jugements. Voyonsles donc à Paris. Sachons, la loupe d’une main et le scalpel de l’autre, quels sont, dans ce grand village, leurs impressions, leur manière d’agir, leurs qualités, leurs défauts, leurs us et coutumes en un mot.
S'il est un lieu au monde qui fixe l'attention des étrangers, qui les appelle, les entraine, les enlace et les captive, c’est assurément Paris. Que
nous parle-t-on de Londres et de son immense population ! de Vienne que nous ne pouvons plus dépeindre après la peinture qu'en à faite M. de Roquelaure dans un moment de joyeuse humeur ! de Saint-Pétersbourg et de ses monuments en plein marbre! de Berlin et de son admirable disposition architecturale! de Madrid et de son Escurial! de Constantinople et de son féerique Bosphore! de Rome enfin, cette vieille, noble et grandiose cité des Tarquins, des Césars et de notre saint-père le pape ! Tout pâlit, tout disparait à côté des rues étroites de Paris, de ses maisons en forme de cages à poulets, de son ciel moins d'or que de plomb, de son pavé boueux et glissant, de son gaz délétère, de son bruit infernal et de ses bohémiens ! Un grand poëte ne nous a-t-il pas prouvé que le beau c’est le laid? Or, quel lieu au monde réunit à un plus haut point que Paris toutes les conditions voulues pour justifier une pareille allégation? Quelle ville est plus une, plus seule. plus indivisible ? Quel plus vaste gouffre ? quel plus inextricable dédale? Où trouver autant de luxe, de misère, de plaisirs, de douleurs? tant de moyens d'amasser de l'argent, tant de moyens surtout d'en dépenser ?
Paris ne peut donc pas plus manquer d'attirer tous les étrangers que les mirages de l'Arabie les caravanes égarées, que la Fata Morgana les pauvres pécheurs entre Messine et Reggio, que les lorettes les banquiers. A cet égard, il en est des étrangers comme des artistes : il faut que, tous, ils viennent se faire consacrer dans ce séjour des lettres et des arts. Nul ne peut porter hardiment la tête s’il n’a reçu le baptême des élus, non dans les eaux bénies du Jourdain, mais sur les rives de la Seine. Sc fata voluerunt! +
Et cependant les Moldo-Valaques furent longtemps insensibles aux charmes de Lutèce. Longtemps la réputation de l'homérique Musard arriva jusqu’à Boucarest et jusqu'à Jassy, leurs villes métropolitaines, sans qu'ils se laissassent séduire. Plongés dans leur orientale indolence, ils ne songeaient pas à en sortir. Il fallut que les hordes moscovites apparusrent à leurs portes pour que soudain ils se réveillassent, comme si une pile de Volta les eût brusquement touchés ; alors ils comprirent que, pour tenir tête aux Barbares, il fallait que les Moldo-Valaques se fissent de nouvelles relations; que, ne pouvant leur résister par la force brutale, ils devaient y arriver par la supériorité intellectuelle.
Le frottement entre eux, loin d’user les peuples, leur est au contraire ce que la gymnastique est au corps, l'étude à l'esprit, la fortune à ceux qui n’en ont jamais eu : il leur donne des forces. Quelques jeunes boyards au cœur chaud, généreux, le comprirent. Bravant la rage des
ours et des loups, ils franchirent leurs alpes Bastarniciennes et arrivèrent à Kronstadt; puis, de Kronstadt, ils descendirent jusqu'à Vienne, de Vienne à Munich, de Munich à Bade, et enfm de Bade à Paris. En 1850, rari nantes in gurgite vasto, — c’est-à-dire que l’on comptait à peine buit ou dix Moldo-Valaques à Paris : aujourd'hui il y en a pour le moins cinquante.
Leur première impression, en débarquant, est celle de ce bon provincial à qui l’on avait dit que la capitale était une terre de Chanaan, un pays de Cocagne, une île des Plaisirs: elle est froide. Pouvaient-ils penser qu'une ville qui a été habitée par un Napoléon, c’est-à-dire presque un Dieu, ne sera pas bien autrement splendide que celles dont Schéhérazade a orné ses contes au sultan Schariar? Leur désappointement est d'autant plus vif, qu'ils s’étaient déjà préparés à jouir du merveilleux effet que devait leur produire son aspect par les grandes et belles villes qu'ils ont successivement traversées pour y arriver. Mais cette fâcheuse impression dure peu. Bientôt les Moldo-Valaques subissent l'influence de l'air inanalysable que, de tous côtés, ils respirent, et ils reconnaissent qu'au lieu de voir le beau côté de la médaille, ils n'en ont aperçu que le revers. Si Paris ne possède pas tout à fait, comme ils se l’étaient imaginé, des palais de cristal, des hôtels de ,porphyre, des ponts en argent, des maisons en or, des pavés en bois de palissandre, Paris marche à grands pas vers la perfection, — nous allions dire vers la décadence, tant ces deux mots nous semblent se toucher. Un Moldo-Valaque de nos intimes, aujourd'hui l’un des jeunes hommes les plus distingués de son pays, écrivit huit jours après son arrivée à Paris, à ceux de sa famille : « Vous me demandez ce que je pense de cette grande ville? Je « puise mon opinion au fond d’un bouquin du poëte Scarron, qui s’est trouvé par hasard sous ma main. La peinture n'est pas d'hier, et cependant elle m’a paru assez exacte. La voici :
Un amas confus de maisons,
Des crottes dans toutes les rues ; Ponts, églises, palais, prisons, Boutiques bien ou mal pourvues ; Maint poudré qui n’a pas d'argent , Maint homme qui craint le sergent ; Maint fanfaron qui toujours tremble ; Pages, laquais, voleurs de nuit, Carrosses, chevaux et grand bruit, C'est là Paris : que vous en semble ? »
Ce qui n'empêcha pas qu'au bout d'un mois de séjour à Paris,
notre intime en était devenu fanatique, et qu'il disait avec le pompeux langage des Orientaux : «Le monde est un Sahara qui n’a qu'une oasis : « Paris! »
Dans leur pays, où la vie est si facile, les Moldo-Valaques (les Moldaves surtout ) sont fort riches : en France, leur fortune n'a rien d’extraordinaire. Avant de quitter le sol qui les a vus naître, ils se munissent de 2 ou 3,000 ducats, souvent moins, rarement plus. Avec cette somme, importante chez eux, ils espèrent qu’ils mèneront longtemps la vie de grands seigneurs, leur existence de prédilection. L'illusion n’est pas de longue durée; mais, chose étrange! leur admiration s’accroit en proportion justement de ce que leur bourse diminue. Si donc, comme il arrive à beaucoup d’entre eux, pensant qu'à Paris on peut agir aussi largement que dans la cité des hospodars, ils ont été se loger dans l’un de ces hôtels qu'affectionnent les Anglais, rue de la Paix ou rue de Rivoli, et y ont mené un train de gentlemen, force leur est bientôt de se restreindre ou de rentrer au bercail. Leur curiosité n'étant pas encore satisfaite, ils restent; mais ils s’en vont bravement percher dans un plus modeste caravansérail. Du premier étage ils montent au cinquième : qu'importe ! ce n’est qu'une question de marches. Ce qui, dans cette réforme, leur est le plus pénible, ce n’est pas de déménager, — les Moldo- Valaques sont de leur nature essentiellement remuants ; les Turcs les appellent Yourouks (nomades ); ils ne peuvent demeurer plus de huit jours de suite dans un endroit ; quinze jours serait le nec plus ultra de leurs forces; un mois cela ne s’est jamais vu. Nous en savons un qui est malade d’être malade, et, par cette raison, de ne pouvoir changer de logement. Il y a six semaines qu'il souffre, et comme ce fait est pour ainsi dire un phénomène de durée, on prétend que, s’il se prolonge seulement de quelques jours, l'infortuné en mourra. D'où leur vient ce besoin de locomotion, qui forme un contre-sens avec leur indifférence habituelle? c’est un problème que l’Académie mettra sans doute l’un de ces matins au concours.
Ergo, nous le répétons, ce qui leur est le plus pénible, c’est d’être obligés de se priver de domestiques, ou de n’en garder qu'un, ou, plus souvent encore, de n'en point avoir. Dans les premiers temps, cela leur semble impossible; on en fait à Boucarest et à Jassy une si énorme consommation ! Un esclave pour charger le chibouck,. un second pour l’allumer, un troisième pour l’apporter, un quatrième pour regarder, debout, son maitre fumer, un cinquième pour lui aller chercher une doultchaz, — confiture turque que Fon prend après avoir fumé, — un
sixième le verre d’eau, un septième la serviette, un huitième pour ramasser son mouchoir ; cinq autres pour l’habiller, le raser, lui peigner la barbe, lui laver les mains, lui faire les cheveux; cinquante autres enfin pour le service de la maison, pour les appartements, les habits, les voitures, les harnais, les chevaux ; sans parler des cochers, des valets de pied. des valets de course, et de ces beaux Albanais qui se tiennent derrière les calèches, dans les antichambres, et remplissent, dit-on, l’oflice attribué généralement en France aux pimpants chasseurs de nos grandes maisons. Et n’allez pas croire que ces esclaves puissent se SUp— pléer : celui qui charge le chibouck ne l'allumerait pas, dût sa liberté en dépendre; de même que celui qui allume se garderait bien de charger. Chacun sa besogne. Un jour, passant dans la rue du Pédomogochoi, attiré par des cris affreux, nous entrons dans une vaste cour, et voyons, se roulant dans la poussière, un zigan — esclave bohémien — qui venait de se trancher le poing droit d’un coup de hachereau. Nous demandämes pourquoi il s'était mutilé ainsi : on nous répondit que c'était parce qu’on voulait le forcer à conduire la dorozska de son maître. Cette OCCupa- Uion avait été la sienne pendant plusieurs années, et il s'en était tou- Jours acquitté avec adresse ; mais, depuis un mois, elle n’était plus dans ses attributions, et il lui semblait souverainement injuste qu’on exigeût qu'il la reprit. De là son exaspération et son désespoir.
Un'se fait à tout, même aux choses les plus dures. Cela est si vrai, que les Moldo-Valaques n'ont pas goûté depuis plus de huit jours la privation de domestiques, qu'ils savent s’en tenir lieu à eux-mêmes et qu'ils ne s'en trouvent pas plus mal. De retour dans leur pays, ils licencient leurs esclaves, frelons désormais incommodes, et s'acquièrent ainsi la qualité de philanthropes. Un proche parent du hospodar actuel de Valachie en a, du même coup, libéré six mille!
Les Moldo-Valaques adorent le far niente : qui ne l'adore pas? Ils aiment à laisser errer leur poétique imagination dans l'espace, à faire de longs et beaux rêves, à fumer, à écouter le silence, à dormir. Sortir est pour eux une corvée, surtout lorsqu'il faut que ce soit à pied. Toutefois, comme ils ne sont pas venus en France pour observer le régime recommandé par ces rimes :
Lever, manger, fumer à neuf, Diner à cinq, coucher à neuf, Fait vivre d’ans nonante-neuf ;
ils se hasardent, après quelques jours de repos, mettent le nez à la
fenêtre, descendent dans la rue, et. à peine là, se trouvent pris. Paris exerce sur leur imagimation l'effet d’un verre de champagne, il les grise. Ceux (le nombre en est très-restreint } qui échappent à l’enivrement et s'en retournent avant que leur conversion soit achevée, ceux-là font du tort à Paris et à leurs compatriotes empressés toujours de les interroger. Et cela se conçoit : doués, en général, d’un jugement plus prompt que sûr, ils se hâtent trop de formuler leur manière de voir. Ils procèdent à la mode anglaise, par exception. Une femme leur parait-elle avoir des bas mouchetés de boue, ils disent : Toutes les femmes de Paris ont des bas sales ; un restaurateur leur sert-il un plat équivoque : Tous les Vatels sont des empoisonneurs. Qu'un ami leur emprunte cent sous, puis, le lendemain, dix francs pour leur rendre les premiers cent sous, ils n’auront pas assez de voix pour proclamer le mérite de tous leurs amis. Tel banquier leur ouvre-t-il un crédit : Les banquiers, là-bas, n'ont pas leurs pareils; tel ministre son hôtel : les Metternich, les Nesselrode et les Palmerston ne sont que des mirmidons à côté des ministres français; et. ainsi de suite.
L'un des plus grands boyards de la Moldavie, le bann Balsh Philippesco, dont la famille est depuis longtemps fixée en Valachie; donnait les plus délicieux routs de Boucarest. Madame Balsh, de si regrettable mémoire, recevait avec une grâce parfaite. Femme d'esprit autant que de cœur, elle savait s’attirer l'affection de tout le monde. Sa table et son salon étaient le rendez-vous habituel de nombreux convives et d'amis. Nous avions l'honneur d’en faire partie. Un jour, après un diner splendide auquel avaient assisté, suivant l'usage, une trentaine de personnes, parmi lesquelles le consul général de France, M. A. Cochelet, que les colons ne remplaceront peut-être jamais, un groupe de jeunes gens se forma dans l’un des angles du vaste salon où les hommes se réunissaient pour fumer. La conversation s'engagea. Suivant l'usage, elle avait lieu en français. Nous nous approchâmes. Il était question de Paris. Un jeune boyard avait la parole :
« Je sortais, disait-il, du bal de Valentino. J'étais vêtu d’un costume de muletier espagnol. Cinq heures venaient de sonner à Saint-Roch. Par un hasard inexplicable, il n’y avait pas de voitures dans la rue. Cela me cContrariait d'autant plus que je n'étais chaussé que de minces escarpins. Néanmoins, tombant de lassitude et de sommeil, je pris bravement mon parti et me mis en route. Je demeurais alors rue du Bac. Au moment où je traversais le Carrousel, j'entends résonner derrière moi le bruit d’une voiture ; je me retourne, c'était un fiacre. J'in-
terpelle le cocher : il ne me répond que ce mot : chargé! Et en effet, les stores étaient hermétiquement fermés, ce qui me donna à penser qu'il était occupé par l’un de ces jeunes couples à la joie turbulente desquels je venais moi-même de prendre part.
« Le fiacre allait dans la direction de mon hôtel. Avec la légèreté d’un gamin de Paris, je m'élançai derrière et me fis un siége de la planche sur laquelle se tiennent les valets. Qui sait? me disais-je, peut-être passera-t-il devant ma porte. Arrivé sur le pont Royal, il s'arrête. L'une des portières s'ouvre, et deux hommes en descendent portant dans leurs
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