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bras un objet oblong, pesant, et comme enveloppé d’un suaire. Je frissonnai:; une sueur froide me tomba subitement du front. Les deux hommes s’'avancent vers le parapet, lèvent les bras et précipitent leur fardeau dans le fleuve. La nuit était sombre, une pluie fine mouillait Fair, les réverbères du pont ne jetaient plus qu'une clarté päle et mourante. Afin de n’être pas aperçu des deux misérables qui venaient certainement de commettre un crime, et qui, s'ils se fussent douté de ma présence, n'eussent pas hésité à m’assassiner, je m’effaçai le plus possible. Je l'ai dit, la nuit était sombre, ils ne me virent pas. Tous deux ils remontèrent dans le fiacre, et le cocher fouetta vigoureusement ses chevaux.
— Vous l'avez échappé belle ! s’écria l'un des auditeurs.
— Attendez, je n'ai pas achevé. «Au lieu de revenir sur ses pas, le fiacré se dirigea vers le quai Voltaire. C'était assez prudent, car l’une des sentinelles du Louvre ou des Tuileries pouvait avoir entendu la chute du cadavre dont on venait de se débarrasser. Au moment où il tournait l'angle du pont, je me mis à fuir. Malheureusement le cocher m'avait entendu et avait donné l'éveil à ses complices. Je n'eus pas fait dix pas, pouvant à peine me soutenir, que je me vis assaillhi par l’un des deux hommes. Je poussai un cri, il me porta sur l'épaule un coup de poignard, me saisit par le bras et me terrassa sous ses pieds. Ge qui se passa alors, je ne saurais vous le dire, je m'étais évanoui. Quand je revins à moi, vingt gardes nationaux m'entouraient. J'avais reçu huit blessures, qui toutes offraient, Dieu merci, peu de gravité. Un commissaire de police me demanda si j'avais retenu le numéro du fiacre, s'il me serait possible d'indiquer le signalement des deux hommes, celui du cocher, etc. Vous devinez quelle fut ma réponse. La peur vous donne où vous Ôte toute présence d'esprit. Je n’avais rien remarqué.
« Le bras en écharpe, je me rendis, trois jours après cet évenement, chez l’un de mes amis, étudiant en médecine, rue Serpente. Je le trouvai s’habillant pour sortir. Je lui contai ce qui m'était arrivé. Tout en parlant, je m'approche de la fenêtre. Cette fenêtre était bordée par une assez large gouttière en plomb au milieu de laquelle s’épanouissait, dans son pot de terre rouge, un magnifique rosier. Jamais je n'en avais vu de si vert et de si bien fleuri.
« — Tiens ! qu'est-ce que cela peut donc être ? dis-je tout à coup en m'intérrompant pour montrer à mon ami un objet étrange qu'une pluie abondante avait fait sortir du fond de la terre dans laquelle le rosier puisait l'existence.
«Il me regarda, devint pâle, et balbutia :
« — Oh! ce n'est rien.
« — Comment! vous appelez cela rien ?
« Et j'attirai tout un squelette d'enfant.
« À cette vue, l'étudiant perdit la tête et se jeta à mes genoux, en disant :
« — Par pitié, pas un mot; vous me perdriez!
« J'exigeai un aveu complet, sans détour; il le fit; et ce ne fut pas long. Le malheureux avait une maitresse qui était sur le point de devenir mère. Au moment où les premières douleurs se manifestèrent, 1l s'était cru assez habile pour la délivrer lui-même ; mais il avait trop
présumé de ses forces ; l'enfant lui était mort entre les mains. Alors, ne sachant qu’en faire, et craignant qu'on ne l’accusât d’infanticide, il ’avait enterré au pied de son rosier. — Je voulus bien croire à la sinéérité de son récit; je lui promus, si je parlais jamais de l’aventure, de ne point le nommer, et je le quittai à la hâte. |
« Vous voyez donc bien, ajouta le jeune boyard en laissant échapper une longue bouflée de latakié, que j'avais raison d'affirmer que ce Paris contient plus de bandits que d’honnêtes gens, et qu'on est à chaque instant menacé d'y perdre la vie.
— Pardon, monsieur, dis-je en m'avançant à mon tour, vous connaissez bien la France?
— Parfaitement.
— Vous avez longtemps habité Paris ?
— Deux mois.
— Je le vois, vous êtes un grand observateur.
— Aussi grand, me répondit-il avec un à-propos qui tout d'abord me déconcerta, que ceux de vos compatriotes qui traversent notre pays à vol d'oiseau et qui trouvent le moyen d'en parler durant deux volumes. »
Si jamais quelqu'un a pu dire : « Je suis homme et sujet aux humaines faiblesses, » c’est le Moldo-Valaque. Trop peu certain nous-même d’être moins faible que lui, nous ne lui en faisons point un crime; nous tàchons de le daguerréotyper à Paris, rien de plus. Dans leur pays, les Moldo-Valaques sont tous boyards ou tschokoi, c'est-à-dire grands ou petits nobles; rien ne les distingue autrement de la plèbe. Une fois à l'étranger, surtout en France, ils sont tous ou à peu près princes. On peut dire, avec un solécisme, que la noblesse leur vient en voyageant. Quelques-uns la font remonter au temps des croisades; d’autres, plus modestes, à certaine grande maison de France, dont lillustration n’est pas tout à fait aussi ancienne; beaucoup, d’Hozier ou Chérin à la main, se font plus gratuitement encore un arbre généalogique. Mais ceux-là ne s’aperçoivent pas que leur blason est traversé de la barre des bâtards ou couronné d’un battoir de blanchisseur. Que diraient-ils si on leur rappelait sérieusement que leurs plus grands noms datent d’hier, et sont, pour © la plupart, étrangers au pays?
Ceux qui décemment ne peuvent prendre le titre de prince prennent celui de comte ou de marquis. Un gentillâtre, nommé Marine, russifiait son nom, et, après avoir cherché quelle pouvait être à peu près en France la qualité correspondante à celle qu'il possédait en son district, il se faisait appeler le comte de Marinowitch. Enfin, il v en a pour qui les
particules nobiliaires ne sont rien, mais pour qui la métamorphose est beaucoup. Scavinesco, poëte moldave d'esprit et de cœur, avouait franchement cette manie. « En Russie, disait:il, j'étais Scavinoff; en Pologne, Scavinsky; en Allemagne, Scavinoberg où Scavinomann; en lialie, Scavinoli; si j'étais allé à Paris, il est probable que c’eût été Scavinonville. J'aimais cette couleur locale ; elle m'identifiait mieux avec les peuples au milieu desquels je me trouvais. »
On prétend que les Moldo-Valaques ont de lorgueil ; il faudrait dire de l’ostentation. Un Moang de l’une de ces tribus circassiennes qui vinrent, comme tant d’autres, visiter les bords riants de la Dembowitza, et qui, comme tant d’autres, s’y fixèrent, justifiant ainsi le refrain traditionnel :
Dembowitza apa doultché tchine bea nou ci maï doutché :
Dembowilza, tes eaux sont si douces, que quiconque en à bu ne peut plus les quitter; ; I! Ï
ce Moang avait francisé son nom : il se faisait appeler Monge. Les deux noms avaient une certaine analogie, et puis, tant qu'à faire, autant valaitil, et même mieux, se donner tout de suite le nom d’un grand homme que celui d’un obscur vilain. La chose alla bien pendant plusieurs mois ; rien d’extraordinaire à ce que l’on vit circuler dans les rues de Paris un homonyme de l’immortel auteur de la Géométrie descriptive. Le hasard a donné lieu, sous ce rapport, à d'assez grotesques rapprochements. Encouragé par cette espèce de succès, notre Moang dépassa les bornes de la licence; mais cette fois il échoua. Napoléon avait anobli l'illustre ami de Berthollet en le pourvoyant de la sénatorerie de Liége ; le Moang prit son titre, c'était plus pompeux, et, sans y attacher d'autre importance que celle de se donner plus de relief dans le monde, il se fit présenter sous le nom de comte de Peluse.
Un jour, l’entendant annoncer ainsi dans les salons du marquis de V'**, l’un des Mécènes les plus distingués du noble faubourg, un jeune homme s’avance aussitôt à sa rencontre, et lui prenant les deux mains :
« Permettez-moi, mon cher comte, lui dit-il, de vous adresser mes félicitations. »
Le Moang tressaillit.
« J'ignorais, poursuivit son interlocuteur, que vous fussiez à Paris, et même en France, et même en Europe. A vous l'avouer franchement, je ne vous croyais pas au monde, sans cela... »
Le Moang devint écarlate.
« Vous tenez sans doute de fort près, continua sur le même ton ral-
leur le jeune homme, à celui que les grenadiers d’Aboukir appelaient énergiquement le vieux savant : son petit-fils, peut-être ?
— Non... non, balbutia l'intrus.
— Son petit-neveu ?
— Non... non.
— Son petit-cousin, probablement ?
— Non... non.
— Alors, monsieur, qui êtes-vous donc?
— Son parent, répliqua le Moang avec une factice assurance,
— Mais à quel degré ?
— Je suis son frère.
— En Jésus-Christ, c'est possible, quoique à bien prendre.
—- Ne sommes-nous pas enfants de la même mère? »
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