‹ Les étrangers à ParisChapitre 12 sur 67 · N NU · texte numérisé non relu

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Pour être en état de faire une pareille réponse, il fallait descendre en droite ligne de la grande famille de ce bon M. Tartufe dont l’un de nos collaborateurs et amis, M. Louis Desnoyers, nous a si spirituellement dépeint les différents membres, ou tout au moins avoir vu le jour dans ce fortuné pays qu'arrose la Garonne. L'interlocuteur du Moang, qui était,

autant que nous pouvons nous rappeler l'avoir oui dire, M. Eschassériaux où M. Marey-Monge, l’un et l’autre petits-fils de celui dont on usurpait le titre, n'eut pas plutôt vu à quelle sorte d'homme il avait affaire, qu'il résolut de le guérir à jamais de son outrecuidanee. Mais celui-ci ne lui en laissa pas le temps. Profitant de l'inattention momentanée des personnes qui l’entouraient, et qui avaient été témoins de cette scène, 1l s'esquiva lestement. Depuis lors on n’en entendit plus parler.

Si le Français, né malin, créa le vaudeville, le Moldo-Valaque, celui du moins qui est né sur la pierre à fusil, dans le district de Craïowa ou dans les environs de Kimpowlongho, ne le lui eède en rien sous ce rapport; souvent même 1l le dépasse. Autant il est gai, spirituel, entrainant chez lui, autant, en France, il est froid d’abord, flegmatique, compassé. Mais ce masque, dont il se couvre à dessein, ne lui reste pas longtemps sur le visage. Le naturel revient au galop, et notre homme s’y abandonne entièrement.

Un Craïiowien, connu sous le nom de Mikalaki, a laissé de fort gais souvenirs à Paris. C'était en beauté, en esprit, en courage, en adresse et en audace, le second tome du chevalier de Saint-Georges. Il comptait ses conquêtes par le nombre de jours qu'il passait en France ; or, comme il y est resté près de six ans, on peut, sans crainte de se tromper, aflirmer qu'il n'est nabab ou pacha qui ait été dans toute sa vie aussi favorisé que lui. Mikalaki était le fléau des maris. Dans l’espace d’un seul mois, vingt-deux pétitions arrivèrent à la préfecture de police demandant son expulsion; mais comme quatre-vingts lettres protestaient contre celte violente mesure, que les pétitions étaient signées par des hommes, tandis que les lettres exhalaient un doux parfum de femmes, et que d'alleurs elles formaient une imposante majorité, la police leur donna gain de cause et respecta le droit des gens.

Cependant, quelque agréable que lui fût le séjour de Paris, Mikalaki sentait la nécessité de retourner au pays. Ses parents, ses amis, ses intérêts ly rappelaient. Avant de partir, il voulut, ce que nous appelons en France, se donner encore un peu de bon temps. Chez nous on s'amuse rarement seul. L'égoisme n’a pas encore pénétré dans le plaisir. Mikalaki choisit pour complice M"° de Valbelle, nom de guerre sous lequel se cachait une ex-actrice de la Porte-Saint-Martin, pour le moment l’une des plus sémillantes Laïs de la rue de Buffault. M"° de Valbelle flottait entre vingt-cinq et trente ans. Suivant un jeune tncompris, l'un de ses adorateurs moins heureux que fervent, elle avait des cheveux d’éhène, des dents de nacre, un buste de reine, des mains de duchesse, des

pieds de Chinoise, une taille de palmier, un regard de serpent. Le por-

trait peut être emphatique, mais l'original était une fort séduisante personne. M" de Valbelle avait souvent entendu vanter les hauts faits du beau Craiowien : or, les femmes, quoi qu'elles disent, s’éprennent facilement d’un mauvais sujet : entre don Juan et Renaudin de Caen, elles n’hésiteront pas une minute. De son côté, Mikalaki savait à quoi s’en tenir sur le compte de la belle Laïs. Mieux que personne il pouvait apprécier son Cœur.

Entre gens de pareille trempe, les conventions sont bientôt réglées. Et d’ailleurs, comme l’a dit Voltaire :

Boyards et ruïs vont très-vite en amour.

M" de Valbelle réforma un vieux Turecaret qui, depuis trois mois, avait chez elle ses entrées, et Mikalaki, passant par la brèche, pénètra intrépidement dans la place. César n’eût pas mené plus rondement les choses.

Six semaines s'écoulèrent au milieu de plaisirs de toutes sortes. Mikalaki était riche, généreux, prodigue; il connaissait cet axiome de M. Scribe : l'or est une chimère, et il agissait en conséquence. Laïs savait si bien lui dire : « Je l'aime! » que, quoique aguerri contre ce mot perfide, don Juan s’y laissait cette fois tout de bon prendre, ét se trouvait largement payé de ses frais.

Au bout de ce temps, les événements prirent une autre face. Quelque riche qu'il fût, Mikalaki ne possédait pas le Pactole. Sa bourse avait reçu la plus rude atteinte. Il était temps qu'il y mit ordre, et cela d'autant plus promptement, que le jour fixé pour son départ n'était pas encore venu. Mikalaki renvoya d’un coup sa calèche, ses deux domestiques, ses fournisseurs brevetés et sa loge aux Bouffes.

« Bon Dieu! mon cher, d'où sortez-vous? lui demanda M de Valbelle en le voyant arriver un matin chez elle, son chapeau déformé par la pluie et ses bottes outrageusement couvertes de boue.

— Parbleu, de chez moi, en droite ligne.

— A pied?

D'iei à la rue Olivier, 11 y à si peu loin !

— Par le temps qu'il fait?

— J'avais cru voir le soleil. Je ne me suis aperçu du contraire que dans la rue.

— 11 fallait rentrer et faire atteler.

— Niska est malade.

GAULANT

Typ. Lacrampe e! Comp.

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— N'aviez-vous pas Rasboï ?

— Il s'est couronné des deux jambes.

— On envoie lanko chercher un remise.

— Janko a la fièvre. »

Les lorettes d’un ordre un peu relevé, lorsqu'elles ont acquis, avec l'âge, une certaine expérience des choses de la vie, sont difficiles à tromper. Elles ont une perspicacité de juge d'instruction. M de Valbelle, sous ce rapport, était passée maitre. Elle regarda de son regard de serpent l’'amoureux Mikalaki, et reprit après un instant de silence :

« Boyard, mon ami, Je crois que vous vous rangez !

— Moi?

— Vous... Et cela m'afflige. Prenez garde ! »

« Que signifient ces mots, se demanda don Juan en rentrant chez lui. serai-je menacé d'ostracisme ? »

Il était assez habitué au manége des femmes, en général, et des Laiïs de la rue de Buffault, en particulier, pour savoir que l'amour de ces dernières ressemble à un baromètre; qu'il hausse ou qu'il baisse suivant que le temps est aux billets de banque ou aux lettres de change protestées. Il se tint sur ses gardes.

L'événement justifia ses appréhensions. M" de Valbelle toléra quelque temps encore ses visites, et mit adroitement tout en œuvre pour s'assurer de sa position financière; puis, bien certaine qu'il était plongé (qu'on nous pardonne cette pittoresque expression de la localité) dans la plus complète débine, elle se fit brusquement celer. Huit jours de suite il se présenta, huit jours de suite il reçut la même réponse : «“ Madame n'y est pas. » La dernière fois, voyant à ne pas s'y méprendre qu'on l’éconduisait, et qu'on y mettait assez peu de réserve pour recevoir après lui d'anciens adorateurs, il laissa éclater son mécontentement :

« Dame, monsieur, lui dit avec naïveté la soubrette chargée de le consigner à la porte, que voulez-vous? chez nous ce n’est pas comme chez vous : « Pas d'argent, pas de Suisse! »

Mikalaki rencontra un de ses amis, et lui demanda l'explication de ces six mots; Car quoique les Moldo-Valaques parlent fort bien la langue française, il est certaines locutions qui leur sont peu familières.

« Mon cher, répondit l'interpellé, ils veulent dire que quand un habit est usé, on en change. Or, pour le moment, Fhabit c'est.

— Moi?

—— Vous l'avez dit.

— Fort bien, murmura Mikalaki. » Et tout aussitôt ses batteries furent

dressées. L'un des dandys les plus émérites de Paris, il n'était pas homme à se laisser ainsi jouer. Le souffrir, c’eût été compromettre d’un seul coup cinq années d'une réputation aussi intacte que glorieuse dans les fastes de la galanterie. |

Ajoutons toutefois que, physiquement, intellectuellement et... (nous ne trouvons pas d’adverbe convenable pour exprimer le surplus de notre pensée), M" de Valbelle méritait qu’un homme, si gâté qu'il fût par les femmes, tint à elle et mit tout en œuvre pour conserver ses bonnes grâces.

Le lendemain, Mkalaki avait repris un plus brillant équipage que celui dont il avait cru devoir alléger son budget; son groom portait une nouvelle livrée, et lui-même était vêtu avec une exquise recherche. En cet état, il revint chez son inhumaine. À sa vue, ne doutant pas (autre expression consacrée ) qu'il ne se soit refait, la soubrette s’'empresse de l’introduire, après avoir eu le soin d'aller prévenir sa maîtresse.

« Arrivez done que je vous gronde, lui dit celle-ci en courant se pendre à son cou, méchant !

— Un moment, répond froidement le Craïowien; pas de fausses démonstrations. N'aggravons pas notre position. Hier, ma toute belle, vous me cCroyiez Sans ressources.

— Il n’en est done pas ainsi ?

— Permettez que j'achève. Vous me croyiez, disais-je, sans ressources, et vous me traitiez en conséquence. Aujourd’hui que vous voyez le contraire…

— Ingrat! pouvez-vous bien penser. :

— N'intervertissons pas les rôles, s’il vous plaît. Si quelqu'un ici est coupable, ce n’est assurément pas moi, ou, si je le suis, c’est de trop de confiance, de trop de bonhomie. J'ai done résolu de vous punir.

— Quoi! vous supposeriez…

— Depuis longtemps, Clorinde, vous désiriez, entre autres menus objets de toilette, un châle de l'Inde, une toque albanaise, des babouches turques el des essences de Roumélie ?

— Ces objets, j'en conviens, eussent mis le comble à mes vœux.

— Ils me sont arrivés d'hier.

— Vous les avez? Je pourrai les voir ?

— Dites : Les avoir.

— Bien vrai? vous ne me trompez pas? et quand cela, cher ange?

— Nous verrons.

— Oh! que ce soit bientôt!

— Ma conduite réglera la vôtre.

Qt

— Que fautl faire pour mériter vos faveurs, vilain?

— Soumettre d'abord vos nombreux soupirants au traitement que vous m'aviez si cavalièrement infligé.

— Mes nombreux soupirants! quelle indignité !

— Ne nous emportons pas, soyons calme. Je sais que vous autres. chères dames, vous faites un peu de voire cœur comme les agents de change de leur charge, vous le fractionnez. Ce régime ne me convient pas. IL est surtout un certain baron de ma connaissance dont les empiétements ici me paraissent exorbitants. »

La charmante M" d'Esparbès, que sa jolie figure avait fait surnommer le Petit bec d'amour, était l'une des maitresses les plus choyées de Louis XV. Un jour, le voluptueux monarque l'accusait d’infidélité, et lui disait : « Comment voulez-vous que je vous aime? vous avez eu tous mes sujets pour amants. — Âh ! sire! — Le duc de Choiseul. — Sire, il est si puissant ! — Le maréchal de Richelieu. — Il a tant d'esprit ! — Le comte de Marville. — Il à une si belle jambe! — A la bonne heure. Mais le due d’Aumont, qui n’a rien de tout cela? — Ah! sire, il est si attaché à Votre Majesté! »

M°° de Valbelle eût volontiers fait, à quelques variantes près, la même réponse à Mikalaki; mais elle savait trop bien qu'il ne s’en accommoderait pas. Elle promit tout ce qu’il voulut; puis, détournant la conversation du terrain trop brûlant sur lequel elle se trouvait :

« À propos, dit-elle en se penchant par la fenêtre, vous avez renouvelé votre attelage? L’élégant wiski ! les beaux chevaux !

— Oui, j'ai fait maison nette, répondit don Juan avec distraction. Je voulais vous éprouver.

— Démon !

— D'ailleurs Niska et Rasboï n'allaient plus. Ceux-ci, vous les trouvez bien ?

— Admirables !

— Peut-être parce que tout ce qui est nouveau exerce sur vous un charme puissant ?

— Pouvez-vous dire cela ! »

Pendant quinze jours Clorinde fut adorable. Jamais Mikalaki ne l'avait connue si aimante, si empressée, surtout si prodigue de ces mille petites cajoleries dont les femmes seules ont le secret. Un cardinal s’y fût laissé prendre. Le Craïowien, qui, zélé catholique; était cependant loin d’avoir la vertu d’un prince du saint-siége, n’y demeura pas insensible. Tout entier au bonheur dont l'enivrait la trop séduisante Circé, il oublia ses

projets de vengeance. Il crut à une félicité parfaite et inaltérable. F'crut, et, comme tous ceux qui croient en pareille occurrence, il ne tarda pas à être désillusionné. S'il est ici-bas une chose sur laquelle on ne puisse compter, e’est la fidélité d’une femme, ou plutôt— pour ne pas attirer sur nous un trop gros orage — de l’une de ces provoquantes sirènes qui peuplent les hauts quartiers de Ja Chaussée-d’Antin. Ne voyant rien arriver, malgré ses prières tantôt indirectes, tantôt positives, Clorinde retomba dans sa froideur première. Une sorte de spleen s’empara d'elle. À quoi bon, en effet, tant d’attentions pour un étre qui, parce qu'il s'était ruiné une pauvre petite fois pour elle, semblait hésiter à recommencer la partie? I y a tant de bons gros pigeons, dans ce Paris, qui ne demandent pas mieux que de se laisser dépouiller de leurs plumes, pourvu qu’on les leur paye chacune un baiser !

Les Moldo-Valaques ont plus de pénétration, plus de sagacité qu'on ne le croirait à la première vue. A cet égard, Mikalaki avait fait ses preuves. [IL savait que quand une fleur dépérit, on bêche le terrain dans lequel elle a pris racine, on le rajeunit, on l’arrose. En conséquence, revenant à sa première combinaison, le dix-septième jour, il parut devant M°° de Valbelle escorté d’une foule de cartons. Au bruit qu'il fit: en entrant, on tressaillit d'espérance. Aux premières paroles qu'il prononça, on faillit se pâmer de joie. La fleur avait subitement repris son éclat. Ce fut bien autre chose lorsque, d’une main habilement lente, il découvrit lui-même les cartons, et dit d’un air conquérant :

« Ma chère belle, voici deux cachemires : l’un est pour vous, Pautre pour madame la duchesse de X°**, qui m'a toujours fait le plus gracieux accueil. Choisissez. »

Les moelleux tissus de l’Inde ont un empire despotique, absolu, désastreux, sur le cœur impressionnable des femmes; et ici nous ne faisons pas d'exception. Cela sied si bien! cela donne tant de grâce, d'élégance, de désinvolture ! Or ceux que M de Valbelle avait pour le moment sous les yeux surpassaient en finesse, en dessin, en éclat, tout ce que l'on pouvait imaginer de plus beau.

« Eh quoi! il se pourrait! fut-il murmuré d’une voix tremblante d’émotion.

— Choisissez, vous dis-je, répéta le Craïowien : ces cachemires ont été commandés par moi à Yanza, et, pour qu'il ne pût ÿ en avoir au monde un troisième, j'ai fait détruire le métier qui les à fabriqués.

— Comme vous êtes gentil!

— Voici maintenant les divers autres brimborions dont je vous ai

parlé , des babouches , des essences, des turbans : tout ceci vous appartient.

— $i c’est possible !

— Vous me permettrez seulement d’y mettre une nouvelle condition.

— Encore!

— Qui n’a ses caprices?

— Tyran !.… il faut bien vous céder. Cette condition quelle est-elle?

— C'est que d’iei à six semaines, pas un jour de plus, pas un de moins, vous ne vous servirez de ces colifichets. Nous allons les remettre dans leurs cartons respectifs, les ficeler, les cacheter, et, dans six semaines de ce jour, vous pourrez en faire ce que bon vous semblera. Est - ce convenu ?

— Vous ne m'imposerez pas de nouveaux délais?

— Je le jure. »

On se mit sur-le-champ à l'œuvre. Clorinde s’y prêta de la meilleure grâce. Elle emballa elle-même le précieux indou sur lequel son choix s'était arrêté, remit dans leurs papiers de soie ee que son amant avait si dédaigneusement appelé des brimborions:; puis, de sa main blanehette

z6 LES ÉTRANGERS A PARIS.

scellant d'un triple cachet les cartons, elle alla les enfouir au fond de son houdoir.

Les six semaines exigées s’écoulèrent, et, peut-être est-il inutile de le dire, Laïs se montra chaque jour plus aimable.

« Si, disait-elle avec une logique d'avocat, il n’y a pas d’effet sans cause, il est rare qu’il y ait de cause sans effet. Mon boyard m’a imposé six semaines de délai, done il à des intentions secrètes à mon égard. Pendant ces six semaines il ne m'a pas donné une obole, donc il me réserve une nouvelle surprise. »

Le jour où devait avoir lieu l'ouverture des cartons, Mikalaki ne parut pas. Le lendemain, ne recevant pas de ses nouvelles, M"° de Valbelle crut qu'il était allé se promener à la villa que la duchesse de X**° possédait à Fontenay-aux-Roses. Il lui arrivait souvent d’y faire une excursion.

« Ma foi, Mimi, dit-elle à sa soubrette, il aura oublié que le moment est venu; je ne suis pas obligée de l’attendre, moi ; il ne peut me blâmer de ma juste impatience : il y a assez longtemps que je languis. Qui sait, d’ailleurs? peut-être a-t-il voulu me laisser seule à mon bonheur. »

Et le cachet fut brisé, et le couvercle des cartons sauta.

Que l’on juge de la stupéfaction de Clorinde et de Mimi !

Le premier carton contenait non plus un indou de dix mille francs,

mais un obseur tartan de dix écus; le second carton une paire de pantoufles de maroquin rouge, et le troisième une bouteille d’eau de Cologne de Jean-Marie Farina, autour de laquelle était roulé le poulet quelque peu géto-dacique que voici :

« MaApaue,

« S'il est vrai que vous ayez en France un vieil axiome qui, comme me l'a dit votre camérisie, soit ainsi conçu : Pas d'argent, pas de Suisses, il est également vrai que nous en avons un, non moins vieux, en Moldo-Valachie, et dont je ne trouve d'équivalent chez vous que celui-ci : A bon chat, bon rat. Cet axiome, nous venons de le mettre tous les deux en pratique. Descendez au fond de ce petit cœur à la conquête absolue duquel j'aurais volontiers, si vous l'aviez bien voulu permettre, consacré ma vié, et vous y reconnaitrez quel rôle nous avons joué l’un et l'autre. Je ne vous en dis pas davantage, persuadé que la haute intelligence dont vous m'avez donné tant de preuves suppléera à l'insuffisance de ce billet.

“ Adieu, madame. Vous désiriez un souvenir de moi; je souhaite que

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«ces quelques lignes puissent vous en tenir lieu, et vous rappeler que « vous avez désormais en Moldo-Valachie un ami dont le dévouement ne « vous fera pas plus défaut que le vôtre ne lui à manqué.

« Je vous baise humblement les mains.

« MikaALAKr. »

Philippe où Bosco n’eussent pas fait les choses avec une plus merveilleuse adresse.

Qui n’a, au moins une fois dans sa vie, été témoin d'un accès de colère féminine? Tout le monde peut donc se faire une idée de celle dont fut transportée l'irritable Clorinde. Jamais peut-être elle n'avait éprouvé une plus cruelle mysüfication. Aussi, entraînée par cet élan nerveux qu'ont toutes les lorettes quand on leur résiste où quand on les trompe, elle ouvril précipitamment sa fenêtre et lança, comme un volcan, dans la rue, le tartan, les pantoufles, le flacon; après quoi, se mettant au lit et envoyant chercher son médecin :

« Docteur, lui dit-elle, j'ai une indigestion de boyard.

— Il faut voyager, » répondit sentencieusement l'Esculape.

M de Valbelle ne se le fit pas dire deux fois. L'un de ses premiers sacrificateurs, le galant marquis de Mascara la pressait depuis longtemps de se rendre à Naples; elle alla le rejoindre. Mais, si nous en croyons la chronique, son bonheur ne fut pas de longue durée, ear il y a de cela trois ans à peine, et le marquis vient, dit-on, de mourir, laissant sa modeste fortune, évaluée à soirante millions de francs, non pas à sa belle maitresse, mais au très-vénérable ordre des Jésuites. Le pauvre ordre ! Il faut croire que Laïs aura fait commettre de bien grosses fautes à son opulent Céladon pour qu'il ait cru devoir les racheter ainsi au poids de l'or! Quoi qu'il en soit, Clorinde revient en France, sinon aussi jeune, du moins aussi pauvre qu'elle en est partie: Y trouvera-t-elle un autre boyard? Les boyards, comme les princes russes, les Américains et même les milords, deviennent de plus en plus rares. Peut-être cela provient-il de ce que les femmes deviennent trop communes?

Quelques écrivains ont aceusé les Moldo-Valaques de présomption ; ils ont dit qu'ils s'imaginaient que, dans le monde, on s’occupait beaucoup d'eux. Nous éroyons cette inculpation dénuée de fondement. Les Moldo- Valaques savent fort bien que, sur le globe, ils sont parmi les infiniment petits, et ils ont trop de bon sens pour soutenir le contraire. Ce qui à pu donner lieu à cette allégation, c’est le flegme britannique, la réserve, le mutisme et l'air grave et mystérieux de beaucoup d’entre eux à Paris.

Et qui les met en cet état de gêne ? Ce sont les Russes. Le Moldo-Valaque à une frayeur instinctive, non des hommes individuellement, mais de leur souverain maitre. Du fond de son palais d'hiver, le Goliath du Nord les fait pâlir et trembler. S'ils n’en disent rien, ils n’en pensent pas moins. Done, lorsqu'un Moldo-Valaque arrive à Paris, son premier soin est de s'éloigner le plus possible de l'ambassade russe, et, quand il sort, de regarder s’il n’est pas suivi par un espion attaché d'office à ses pas, et, quand il parle, de le faire à demi-voix. De là cette physionomie fière et diplomatique qui leur à fait attribuer un petit travers qu’ils n’ont assurément pas.

On connait cette société musicale, espèce de Caveau cosmopolite, par les statuts bizarres de laquelle tous ceux qui en font partie sont astreints, chaque fois qu’ils entendent prononcer le mot Nevers, à simuler de la voix et du geste l'instrument qu'ils ont adopté; il en est de même, à fort peu d’exceptions près, des Moldo-Valaques : chaque fois qu'ils entendent prononcer le mot Russe, ils ne simulent pas d’instrument, mais ils se découvrent et font mentalement le signe de la croix, en disant à voix basse : Préservez-nous, Seigneur, du czar et de son knout!

Un jour, par un de ces brouillards épais comme, en automne, il nous en arrive souvent à Paris, nous marchions à deux pas d’un Moldo-Valaque. Ilne se doutait pas plus que nous étions derrière lui que nous-même ne nous apercevions qu’il était devant nous. Tout à coup, cependant, au moment où il passait devant le bec de gaz d’un café, nous levons la tête el le reconnaissons. Nous lui frappons sur l'épaule. Sous quelle impression fâcheuse il était, c’est ce que nous serions fort empêché de dire; toujours est-il qu'au lieu de se retourner il se mit à fuir. Nous essayämes de le rejoindre ; il nous jeta sa canne dans les jambes, en murmurant une imprécation que l’on pourrait traduire par celle de saint Antoine : Vade retro!

Le lendemain, quand il nous vit arriver chez lui : « C'était donc vous ? S’écria-t-11. — Vous en voyez la preuve. » Et nous lui remimes sa canne. “ Ma foi, balbutia-t-il, je vous fais doublement mes excuses; je venais d'acheter ceci chez un libraire, et je vous ai pris pour un agent russe. »

Ce qu'il avait achete, c'était une toute petite brochure qui, sans avoir fait autant de bruit que les quatre volumes de M. de Custines, n’en avait pas moins blessé Pombrageuse susceptibilité de l’empereur Nicolas.

Les plus petites causes, dit-on, produisent les plus grands effets : en voici la preuve.

Un jeune couple, le mari et la femme, des environs de Slatina, était

depuis peu de jours à Paris. Le hasard les ayant amenés à la Grande Chaumière, cet El-Dorado des étudiants de première et de dixième années, ils se promènent en tous sens, regardent les danses, qui, soit dit en passant, ressemblent plus à la serbéaska d’un zigan ou au fandango d’un Andalou, qu'à un quadrille français ; 1ls s'arrêtent devant les jeux et les examinent en détail; de là, ils se rendent à cet endroit du jardin où la foule est la plus grande, où les cris de joie ont le plus d'éclat. Une vingtaine de jeunes femmes, hirondelles échappées des sixièmes étages de la rue de la Harpe, escortées d’autant de Bichat et de Troplong en herbe, se laissaient bruyamment descendre en traineau du haut d’une espèce de chemin de fer en pente. La jeune Moldo-Valaque, que nous nommerons Maritza, enchantée de ce spectacle, exprime le désir dy prendre part.

« Comment appelez-vous ce jeu? demande le mart à l'un de ses nombreux voisins ?

— Les Montagnes russes, » est-il répondu.

À ces mots, qui semblent le glacer d’effror. le Moldo-Valaque prend brusquement le bras de sa femme et l'entraine en grommelant l'imprécation que nous avons rapportée plus haut. Depuis lors, 1l ne voulut pas plus entendre parler de la Chaumière, que de Tivoli, que du Ranelagh, que de tous les lieux publics enfin où il supposait pouvoir rencontrer des montagnes. Mais il n’en fut pas de même de Maritza : elle avait dixsept ans à peine, elle était vive, ardente, capricieuse ; fille d'Eve avant tout, ne devait-elle pas désirer ce qu'on lui refusait, et cela d'autant plus vivement, qu'on semblait y mettre moins de bonne grâce?

Et puis, d’ailleurs, qui assurait que son mari n’avait pas noué quelque

intrigue avec l’une de ces séduisantes et faciles grisettes aux Joyeuses folies desquelles ils avaient assisté? que, l’ayant reconnue dans la foule, ce n’était dans la crainte que sa femme ne se trouvât pas face à face avec elle qu'il se refusait à la mener là où il supposait que la grisette pouvait se rendre? Son hésitation, son trouble, son emportement même n’en étaient-ils pas les plus flagrants indices? Une fois sur cette route, l'imagination d’une jeune femme court la poste.

« S'il en est ainsi, se dit Maritza, je trouverai bien quelque preuve de sa perfidie, et alors. alors nous verrons!!! »

Ce dernier mot prononcé, mot profond et dont les maris ne calculent pas assez la dangereuse portée, Maritza s'élance vers le secrétaire de son époux, l’ouvre avec précipitation, interroge l’un après l’autre les tiroirs et parcourt d’un œil avide les papiers qu’ils contiennent. Ses recher-

. ches avant été infructueuses :

« Rien ! murmurait-elle presque désespérée.

— Etes-vous satisfaite ? lui dit une voix derrière elle.

— Pas encore! » répondit-elle fièrement en reconnaissant son tyran.

À partir de ce moment, une guerre intestine éclata, violente, implacable et tous les jours plus ardente. N’y pouvant tenir, le Moldo-Valaque alla conter ses chagrins à l’un de ses compatriotes.

« Pardieu, lui dit celui-ci, il est assez singulier que vous ayez à vous plaindre de ce dont j'ai tant moi-même à souffrir. La zizanie est chez vous ce qu’elle est chez moi. Seulement elle y existe par une raison diamétralement opposée à la vôtre.

— Ai-je bien compris? Ce serait vous qui voudriez monter sur ces malencontreuses montagnes, tandis que votre femme ne le voudrait pas ?

— Justement! J'ai pour principe qu’il ne faut jamais négliger la plus petite occasion de plaire à l'empereur, tandis que ma femme.

— Chacun sa manière de voir. Ainsi donc vous êtes comme nous en hostilités?

— Du matin Jusqu'au soir, et vice versa.

— Et cette existence vous plait?

— Elle m'assomme.

— Que n’y mettez-vous une fin?

— Le moyen?

— Il est facile. Changeons de femme ?

— Mais nous sommes en France.

— Qu'importe! nous régulariserons les choses une fois de retour au pays.

— Parlez-vous sérieusement ?

— Comment donc !

— C'est une affaire entendue. »

Le jour même, ce bizarre échange, assez commun, du reste, en Moldo- Valachie, eut lieu ainsi qu'il avait été convenu. Les deux jeunes femmes n'y mirent point obstacle. Toutes deux, à peu près du même âge, elles n'étaient pas encore mères et pouvaient avoir, intrinsèquement, la même valeur : leurs maris n’eurent rien à se donner en retour. L'acte consommé, Maritza courut à la Grande Chaumière, et y passa plusieurs jours de suite avec son nouvel époux, flattant ainsi, sans s'en douter, l’'amour-propre d'un puissant souverain. Les deux ménages continuèrent de se voir comme par le passé. Aucune pomme ne vint, au moins que nous sachions, jeter la discorde pami eux. |

« Nous n'aurions pas à redouter la police russe, si active à Paris, nous

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