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champ au jeu, et, par l’un de ces bizarres caprices que rien ne peut expliquer, la chance lui fut cette fois favorable. En une nuit il regagna non-seulement, comme l’hetman, ce qu’il avait perdu, mais encore une soixantaine de mille francs.
Deux jours après, on lisait dans tous les Journaux : « Un noble étran- « ger, l’armaliste Zsadany, sortant d’une maison de jeu clandestine, a « été frappé de trois coups de couteau au cœur. On attribue ce crime « a deux repris de justice qui auraient eu pour but de dépouiller leur ‘ victime d’une somme considérable qu’elle venait de gagner. »
Toutes nos recherches à cet égard n’ont pu nous apprendre ce qu'est
devenue depuis lors la jeune femme de notre Hongrois. Il est probable qu’elle sera retournée au sein de sa famille, à Peterwardein.
Qui n'a entendu parler du fameux bandit Schoubry, le Cartouche, le Rinaldo de la Hongrie? Schoubry, qui, quoique fils d’un simple paysan, avait reçu une éducation des plus distinguées, Schoubry était l’un des plus beaux cavaliers de son pays. A vingt-neuf ans, dégoûté du métier qu’il avait adopté par système, il l’abandonna. A cette époque, cent cinquante hommes, dont le dévouement égalait le courage, lui obéissaient. Profitant du bruit qui s'était répandu qu’on l'avait trouvé parmi les morts à la suite d’une chaude affaire que les siens avaient eue avec les troupes impériales, il prit la fuite et se retira à Hambourg où il vécut inconnu pendant dix-huit mois. Schoubry parlait aisément neuf langues. En 1858 il vint à Paris et entra chez un pharmacien de la Chaussée-d’Antn, qui lui donna les premières notions de son état. Au bout de dix-huit mois environ, pendant lesquels sa conduite et son aptitude avaient été admirables, il prit le parti de s’embarquer pour l'Amérique. Arrivé à New- York, n'ayant dans sa poche qu'un dollar et demi pour toute fortune, il se mit d’abord au service d’un épicier allemand, puis à celui de l’apothicaire Curtius. Possesseur de quelques menues économies, il quitta New-York pour se rendre à Philadelphie; là, il entra chez un imprimeur. Peu de temps après, il fit le commerce, pour son compte, de bijouterie ordinaire, d’épingles et de plumes d'acier, commerce dans lequel il amassa en peu de temps une petite fortune. Il y a deux ans, amené par ses affaires à la Havane, il y reprit l’état de pharmacien vers lequel ses goûts le ramenaient. Aujourd’hui il est établi à Charlestown où il a fondé une maison justement renommée. On l'y connait, non plus sous le nom de Schoubry, qui n’était qu’un pseudonyme, mais sous celui de Papp, qui est celui de sa famille.
Bien que le défaut d'espace ne nous permette pas d'étudier plus amplement le Hongrois à Paris, nous ne terminerons pas cette esquisse sans dire que, parmi les nombreux étrangers qui peuplent notre grande ville, il a toujours été l’un des plus recherchés. Sa tenue est irréprochable, et sa modestie n’a d’égale que sa bonté. On a quelquefois fort mal interprété son silence lorsqu'il est dans le monde. Quelqu'un ayant demandé au jeune Kossut, le parent d’un riche et célèbre homme de loi de Pesth, pourquoi il écoutait toujours et parlait si rarement. « Monsieur, répliqua-t-il sans la moindre emphase, je vous répondrai avec les « paroles mêmes de Théophraste : « C’est parce que la nature nous à donné deux oreilles pour écouter et une seule bouche pour parler, »
En 1815, lorsque les alliés vinrent en France, quelques régiments hongrois se trouvaient parmi eux. Leur conduite envers nous fut admirable. M. A. Barginet, de Grenoble, écrivit en les voyant arriver : « Hs
marchent avec toute la fierté qui appartient à cette belle race slave. Leur taille est élevée; leurs traits réguliers, hâlés par le soleil et la fatigue d’une longue marche, rappellent ceux de leurs belliqueux et barbares ancêtres Il y a entre eux et nous une étonnante sympathie. Ils nous saluent du regard et de la main, et le sourire qui etfleure leurs lèvres n'annonce point l’insolente et dédaigneuse pitié d'un vainqueur. »
Pourquoi faut-il que l'Autriche nous sépare de la Hongrie ?
STANISLAS BELLANGER
’était le 2 novembre 1841 : la messe funèbre que l'Église célèbre annuellement, le lendemain de la Toussaint, pour le repos des âmes des fidèles trépassés, venait de finir à la cathédrale de Chambéry, et la foule qui sortait du lieu saint se formait en groupes nombreux et animés sur la place du parvis.
Ces groupes étaient autant de familles auxquelles l’émigration allait, quelques instants plus tard, enlever une partie de leurs membres, et, de préférence, les plus jeunes, les plus intelligents et les plus actifs. Aussi voyait-on partout des vieillards, des mères et des sœurs qui, fondant en larmes, étreignaient dans leurs | bras leurs petits-fils, leurs fils, ou leurs
frères et leur donnaient d’utiles conseils, leur bénédiction, le sac de grosse toile contenant toute leur garde-robe, et le pied de chêne brut et garni de son écorce qui devait leur servir de bâton de voyage.
L'office des morts, auquel les émigrants venaient d'assister avec un recueillement et une piété que l’on ne trouve plus guère que dans leurs montagnes, avait été comme un adieu de ces âmes candides à la cendre de leurs pères... Les pleurs de leurs parents s'étaient mélés aux leurs : ceux d'entre eux qui avaient déjà trouvé en dehors de la famille une affection plus tendre encore, venaient d'échanger aussi avec celles qui leur étaient chères des-protestations d'amour et d’inviolables serments : toutes les dettes du cœur étaient payées, et la cloche de la cathédrale tintait les neuf coups de l’Angelus de midi... C'était le signal du départ !
Chambéry avait été choisi, comme point central, pour le rendez-vous des fils de la Savoie-Propre, de la Haute-Savoie, de la Tarentaise et de la Maurienne, et les quatre provinces venaient de verser dans les rues de cette étroite capitale près de trois mille jeunes gens de seize à vingt ans, qui tous allaient chercher en France, et la plupart à Paris, du travail et du pain.
À leur arrivée, la caravane se grossit de quelques centaines de prolétaires nouveaux qu’elle entraina, avec les plus agiles de leurs parents, jusque dans la campagne parsemée de müûriers qui environne Chambéry ; puis elle s’incorpora les uns, et laissa les autres un à un, sur sa route. comme les grains d’une grappe qu’on détache en marchant.
Longtemps encore les anneaux vivants de cette chaine rompue tentèrent, par des cris et des signaux sympathiques, d'opérer entre eux une sorte de rapprochement; mais nous ne les suivrons pas de colline en colline pour épier et compter leurs derniers adieux. Nous abandonnerons aussi le spectacle imposant de ces gigantesques glaciers, de ces montagnes qui, réunies en groupes, semblent vouloir s’entre-escalader, et de ces sommets rocailleux et pelés qui vont toucher le ciel: d’autres émigrants appellent notre attention vers la partie méridionale du duché de Savoie.
Ses quatre autres provinces, le Faucigny, le Chablais, Carouge et le Genevois, mettent en marche pour la même destination plus de deux mille paysans ; le Faucigny seul en a fourni quinze cents, dont mille au moins deviendront maçons et tailleurs de pierres.
Mais, avant de suivre plus loin les émigrants, jetons un coup d'œil rapide sur les principaux traits qui les caractérisent.
Ces deux colonnes qui vont, dans le même but et à la même époque,
LE SA VOISIEN. 101
franchir la frontière, traverseront à pied toute la France, et souvent, durant le voyage, se rencontreront aux mêmes étapes sans songer à se réunir.
Cette indifférence entre des enfants d’une même patrie tient à la disparité bien prononcée des caractères. Les habitants des provinces du Genevois, de Carouge, du Chablais et du Faucigny ont pris, à cause de leurs rapports commerciaux avec les Suisses, beaucoup de leurs goûts et de leurs habitudes; tandis que les Savoisiens des provinces de la Tarentaise, de la Maurienne, de la Haute-Savoie et de la Savoie- Propre, ont les habitudes et les mœurs des Français : ils sont laborieux, probes, humains, et d’une hospitalité qui ne peut être comparée qu'à celle des anciens Germains; ils prodiguent tout à l'étranger qui les visite.
Les paysans des environs de Chambéry et de la basse Maurienne sont faibles, maladifs, taciturnes, et les habitants du Faucigny et du Chablais sont vifs, gais et vigoureux. Ceux enfin qui habitent les hauteurs et vivent continuellement dans un air agité, pur, raréfié, au milieu des rochers dont un travail opiniâtre arrache avec peme aux glaces et aux neiges quelques produits, sont alertes, souples et robustes. Il est probable que les vents vifs et piquants des Alpes exercent sur les montagnards de la Savoie une influence que l’on peut comparer à celle que produit le mistral sur les Provençaux; ils les rendent impatients, remuants et presque fougueux, dans certaines localités.
Tous les voyageurs qui connaissent les habitants de ces montagnes s'accordent à dire qu’il existe peu de nations dont le caractère soit aussi doux, aussi affectueux et aussi compatissant que celui de ce peuple. J.-J. Rousseau, qui passa une partie de sa jeunesse à Annecy et à Chambérv, déclare, dans le cinquième livre de ses Confessions, que « l’accueil « aisé, l'esprit liant, l'humeur facile des habitants de la Savoie, lui ren- « dirent le commerce du monde aimable. » Puis il ajoute :
« C’est dommage que les Savoyards ne soient pas riches, ou peut-être « serait-ce dommage qu’ils le fussent ; car, tels qu’ils sont, c’est le meil- « leur et le plus aimable peuple que je connaisse. S'il est une ville au « monde où l’on goûte la douceur de la vie dans un commerce agréable « et sûr, c’est Chambéry. »
« Le climat de la Savoie, en modifiant l’organisation de ses habitants, dit un historien contemporain, les a rendus nerveux, excitables, sensibles et prompts; il leur a donné des sens vifs, un esprit perçant, une imagination mobile et inflammable : d’où sont nés l'inquiétude, l’impatience
du caractère, la superstition , l'amour de la chasse, de la guerre et de l'indépendance que l’on observe chez tous, sans exception, quoiqu'il soient sous l'influence d’un gouvernement qui cherche à étouffer dans leur sein tout sentiment, tout désir, toute émotion. »
En effet, les Savoisiens, descendants des Allobroges, ces énergiques montagnards que Rome estima assez pour leur opposer Fabius Maximus. l’un de ses plus grands capitaines, sont d’une humeur belliqueuse qui, malgré le joug écrasant qui pèse sur eux, se manifeste toujours par leur goût prononcé pour les amusements militaires et des danses guerrières que lon rencontre encore dans quelques communes. La Savoie, d’ailleurs, à fourni à nos armées plusieurs colonels et officiers supérieurs justement recommandables. Les généraux comte Curial, Doppet et Desaix étaient Savoisiens.
L’affection que les Savoisiens ont généralement pour les Français détermine une grande partie de la jeune génération à quitter le pays d’où la chassent l'intolérance des prêtres, la misère, le manque absolu de travail et une sorte d’esclavage abrutissant. Cette émigration, qui augmente encore de jour en jour, est arrivée à ce point qu'il y a, à Paris, de trois cent cinquante à quatre cents personnes d’une seule commune de la Haute-Savoie, et que l’on compte en France plus de cent mille Savoisiens de naissance ou originaires de la Savoie.
Maintenant que nous avons suffisamment esquissé, tant au moral qu’au
physique, le portrait de notre héros, hâtons-nous de rejoindre la double caravane.
La ville de Lyon, traversée par les émigrants, nous en a pris quelques-uns au passage: d’autres, mais en petit nombre, sont restés dans les villes qui avoisinent la route, et la plus grande partie de la bande, bien que marchant à petites journées, vient de franchir la ligne des fortilications de la capitale.
Qu'importe! nous arrivons à temps pour-recevoir nos héros à la Barrière d'Italie.
La colonne, divisée par groupes de douze à quinze individus, enfants de la même commune, s’est à peine engagée dans la grande rue Mouffetard, lune des plus mal pavées et des plus sales de Paris, que déjà nos Savoisiens s’extasient sur le nombre et l'activité de la population et sur l'alignement et la propreté des maisons.
Quelque extraordinaire que paraisse cette première impression qu'ils éprouvent, elle n’a rien qui nous étonne. L'esprit de ces bons montagnards n'a pour point de comparaison que Chambéry, et à côté des masures dont
se compose en très-grande partie la capitale de la Savoie, le faubourg Saint-Marceau est une agglomération de véritables palais.
Quelques-uns d’entre eux, qui ont déjà vu la grande ville dans une précédente excursion, s’amusent de létonnement des arrivants, et, pour y mettre le comble. ils les conduisent jusqu’au Panthéon, avant de se rendre dans les petites rues de la place Maubert, dernier terme de leur voyage. Mais, qui le croirait? à la vue de ce monument national, l'admiration des Savoisiens est plus calme, plus froide, car ils le comparent non plus à des édifices élevés par la main des hommes, mais à ces sublimes et éternels glaciers qui couronnent les Alpes, et le temple de la gloire est écrasé par cette comparaison.
Arrivés au bas de la Montagne Sainte-(reneviève, les Savoisiens se disséminèrent, par sociétés, dans toutes ces ruelles qu'habitent leurs compatriotes, et allèrent chez des maitres prévenus de leur arrivée prendre possession d’un gite provisoire.
Le groupe que nous nous proposons d'observer plus particulièrement
est composé de quelques individus que bientôt nous allons faire connaitre.
Ils s'engagent dans la rue de Bièvre, sorte de ruisseau bordé de maisons ventrues, aux murailles verdâtres et gluantes, qui s'étend, en serpentant, de Ja rue Saint-Victor à la rue des Grands-Degrés. Le Savoisien qui les dirige est un enfant de la Tarentaise qui a déjà fait trois fois le voyage de Paris, où il exerce, huit mois de l’année, l'emploi de commissionnaire. Aussi le cicerone possède-t-il une connaissance si parfaite du quartier et de ses moindres issues, qu’il s’élance résolûment, quoique à tâtons, dans une allée au fond de laquelle les plus hardis de ses quatre compagnons ne le suivent qu’en tremblant,
Après avoir franchi une centaine de degrés vacillants et brisés, avec une légèreté et une assurance qui prouvent assez qu’ils ont tous le pied montagnard, les Savoisiens pénètrent, par une porte étroite et délabrée, dans une vaste mansarde, véritable nid de paille, où dorment péêle-mêle quinze à vingt petits ramoneurs de dix à douze ans, dont les figures épanouies rappellent les tableaux de Hornung,
C’est là que les attend la simple et cordiale hospitalité de la Savoie.
Un homme de cinquante ans environ, de taille moyenne, vigoureux, mais sensiblement voûté par l'habitude de portér de lourds fardeaux, se lève vivement de son escabeau à trois pieds, met de côté sa soupe inachevée, et, tendant ses deux mains noires aux nouveaux venus , il s’écrie : « Eh! bonjour, les enfants! Bonjour, Grand-Pierre ! »
Les quelques mots, prononcés d’une voix forte et accompagnés d’un gros juron du pays, bien ronflant, bien accentué, réveillent en sursaut tous les dormeurs qui, dressant à la fois leurs faces rondes et harbouillées de suie, offrent un de ces effets de scène dont l'imagination peut concevoir l’idée, mais que la plume est impuissante à décrire.
Nous devons dire, pour nous montrer digne de la confiance du lecteur, que tout ce personnel se compose en grande partie de petits Auvergnats et de quelques enfants des Alpes françaises, et que, le maître excepté, il ne s’y trouve pas un Savoisien. Mais nous éclaircirons ce point plus tard.
Le premier besoin de curiosité une fois satisfait, les diablotins, bien vite remis de la frayeur que leur avait causée l’exclamation de leur chef de chambrée, se replongent dans l’insouciance et dans le sommeil : toutes les têtes retombent sur la paille.
Laissons dormir ces pauvres enfants que viendront réveiller demain, de grand matin, des ouvriers fumistes pour les conduire, bon gré, mal gré, à de périlleux travaux, et faisons plus ample connaissance avec notre hôte.
André, natif d’une petite commune de la haute Maurienne, assise
tout à fait au pied de ce rameau des Alpes qui sépare le duché de Savoie du Piémont, était venu à Paris à l’âge de douze ans. Il avait été confié par son père à un de ces hommes qui allaient alors chercher dans les Alpes des enfants dont ils se faisaient des esclaves, et sur le travail et la mendicité desquels ils fondaient pour eux-mêmes tout espoir de fortune. Durant cinq mortelles années, le pauvre André avait dû se soumettre à l'exigence insatiable du mattre, et verser dans ses mains avides jusqu’au dernier petit sou qu’il était parvenu à obtenir de la charité des bourgeois pour la sécurité desquels il avait fait œuvre de son racloir. Mais, quand vinrent à sonner ses dix-sept ans, mieux éclairé sur ses propres intérêts, et fort impatient d’ailleurs de secouer un joug qu’une grossière tyrannie rendait depuis longtemps insupportable, André déclara d’un ton haut et net qu'il voulait être enfin son maître et proliter seul de son travail. II avait craint, avant de se prononcer aussi énergiquement, que sa tentative d’émancipation ne lui attirât quelques horions; mais le développement progressif de son individu qui le rendait peu apte désormais à ses travaux habituels, et l'exemple d’insubordination qu’il donnait depuis quelque temps aux membres de la chambrée, militaient si puissamment en faveur de sa demande, qu’il obtint sans trop de contestation sa liberté immédiate.
Dès le lendemain, il était employé, en qualité de second garçon de magasin, dans une forte maison de papeterie en gros. qu’il quitta au bout de six mois pour entrer dans un dépôt de quincaillerie dont il fut l'unique garçon de peine durant dix années consécutives.
Au bout de ce temps, la déconfiture subite de son patron le jeta sur le pavé, sans économies et presque sans ressources ; et, ne sachant que faire, il se mit sous l'autorité d’un vieux commissionnaire qui avait eu le bonheur de trouver un coin fructueux dans le quartier du Palais-Royal. Il partagea ses fatigues et son salaire durant trois années, après lesquelles il s’entendit avec lui pour l'achat de la place, qu’en raison de sa vigueur, de son activité et surtout de sa fidélité publiquement reconnue, il avait rendue plus lucrative encore.
Douze ans après, forcé lui-même de vendre ses crochets et sa chentèle, par suite d’une chute grave qu’il avait faite étant pesamment chargé, André avait employé ses économies à l'achat de la maison dans laquelle nous avons suivi nos Savoisiens, et dont il occupe tout le dernier étage, en compagnie des enfants qui lui sont envoyés des Hautes-Alpes, du Piémont et de l'Auvergne.
Voilà l'homme qui tout à l'heure a, par une exelamation et un juron
bien exempts de colère, fait trembler dans leur peau de bistre tous les dormeurs. Ce n’est pas qu'il soit d’un caractère méchant: mais, tenu dans son jeune âge sous une main de fer, il est convaincu que l'on né peut diriger les enfants que par la crainte, et il exerce de conviction sur ceux qui lui ont été confiés la même tyrannie que celle dont, à dix-sept ans, il jugea bon de s'affranchir. Quant au salaire qu’il avait autrefois disputé à son maître, et qu'à son exemple il s'attribue aujourd’hui tout entier pour se payer de quelques grossiers aliments et d’un misérable gite, l’accaparement arbitraire qu’il en fait s’explique par un usage en quelque sorte traditionnel, et par le désir immodéré qu'il éprouve d’augmenter centime par centime le petit trésor qu'ont arrondi si péniblement le travail de chaque jour et de dures privations.
Le Savoisien que nous avons entendu saluer, à son entrée, du nom de Grand-Pierre est le commissionnaire qui à fait l’acquisition des crochets et de la place du successeur d'André, et qui, après un voyage fait au pays, vient en prendre possession définitive.
Quant aux quatre compatriotes amenés par lui, trois sont enfants d’un peut village voisin de Conflans, chef-lieu de la province de Haute-Savoie, etle quatrième est un petit Piémontais que, malgré leur antipathie pour leurs concitoyens de par delà les Alpes, les émigrants ont consenti à amener avec eux.
L'un, appelé Pierre Gravier, âgé de vingt-cinq ans, est accompagné d’un frère nommé François, qui en compte dix-neuf à peine; et les deux autres ont l'un dix-sept et l’autre de treize à quatorze ans.
Ce dernier, le plus jeune, vient grossir d’une tête le personnel de maitre André; celui de dix-sept ans va courir les barrières avec une pacotille de menus objets, et se livrer au petit colportage ; mais Pierre et François ne savent encore quel parti prendre.
Doué des plus heureuses dispositions, d’un caractère doux et soumis, et d’une physionomie ouverte qui prévenait en sa faveur, Pierre Gravier avait dès ses premières années obtenu Jes bonnes grâces du desservant de sa commune, et mérité qu’il s’occupät de lui enseigner, tant bien que mal, une partie du peu qu'il savait. Le bon euré avait conçu l'espoir mal fondé de travailler pour la plus grande gloire de Dieu et de l'Église : il pensait que son élève devenu grand serait heureux de sortir de son obsecurité, en entrant dans les ordres; mais Pierre, à dix-neuf ans, déjoua tous les calculs du prêtre, et donna assez clairement à comprendre qu'il préférait une femme à un bréviaire.
Nous sommes trop galant pour blâmer son choix, mais nous devons à
la vérité de dire que cette détermination exerça sur son avenir une influence désastreuse.
Dès qu’il se fut nettement prononcé, le ministre d’un Dieu de miséricorde et de paix lui jura autant de haine qu'il lui avait jusqu’alors témoigné d'affection, et, ce qui porte à croire qu’en faisant ce serment il n’y avait pas dans son cœur la moindre restriction, c'est qu’il fit au malheureux Pierre une guerre de tous les instants ; 1l alla jusqu’à déclarer au prône — « qu’il le croyait possédé du démon! »
Que l’on juge de l'effet que dut produire cet anathème sur l'esprit d’une population ignorante, crédule et superstitieuse! Pierre lutta durant six années contre cette injuste réprobation ; puis, las de combats sans cesse renaissants, repoussé de toutes parts, et ne voyant plus de salut pour lui que dans l’émigration, il prit, avec son jeune frère et ses compatriotes, la route de Paris.
Francois, resté, lui, dans son ignorance native, plaignait sincèrement son frère, parce qu’il le voyait souffrir, mais 1l était loin de révoquer en doute la déclaration de son curé qu’il croyait infaillible ; aussi se tenait-il en garde contre les conseils de Pierre qui ne pouvaient le pousser que dans une voie de perdition, et prenait-il secrètement la résolution de se séparer de lui aussitôt qu’une circonstance favorable viendrait à s'offrir.
Cette occasion, qu’il ne pouvait alors prévoir, ne se fit pas attendre. Les Savoisiens, vigilants d'ordinaire, mais moulus de fatigue, dormaient encore profondément dans le galetas hospitalier, quand, le lendemain matin, la porte s’ouvrit devant un visiteur très-élégamment vêtu, que le père André salua comme une vieille connaissance.
était Beraudo, Piémontais, né dans les environs de Turin, qui, à son arrivée à Paris, quelques années auparavant, avait dormi plus d’un somme dans le grenier du Savoisien.
Cet homme, que. malgré sa mise confortable, le père André ne voyait pas d’un très-bon œil, avait été d’abord ouvrier fumiste, ensuite mouleur en plâtre, puis clerc d’huissier, et, en dernier lieu, homme d’affaires !
C’est en cette qualité, et à titre de conseiller officieux, qu’il venait de s’introduire dans la maison, où il était sûr de rencontrer les deux frères Gravier, car c’est à eux seuls qu’il avait affaire.
Voici à quel propos.
Robert Gravier, oncle paternel des deux frères Pierre et François, avait quitté la province de Maurienne, en Savoie, à l’âge de quinze ans, pour venir exercer à Paris et dans les banlieues le modeste commerce de colporteur. Il s’était borné longtemps à la spécialité des almanachs
et des aiguilles, dont il vendait une quantité considérable; mais, encouragé par les premiers bénéfices qu’il était parvenu à réaliser assez promptement, il joignit à ces articles de fonds quelques objets de petite quincaillerie qu'il vendit facilement et toujours avec avantage.
Cette industrie sera certainement qualifiée de misérable par celui qui ne s’est jamais rendu compte des résultats d’un travail persévérant ; mais qu'importe !.. poursuivons.
Au bout de douze ans, Robert avait économisé une trentaine de mille franes ; et, simple dans ses goûts, borné dans ses désirs, il suivait toujours le même sillon, en glanant, brin à brin, es épis que dédaignait la foule.
Notre petit marchand aurait probablement battu toute sa vie le sentier qu'il s'était si heureusément tracé; mais le hasard, ou plutôt une Providence équitable vint l'en ürer et lui ouvrir bientôt une plus large voie.
Un soir du mois de mai 1825, à la chute du jour, le colporteur, revenant de Chaillot où, contre son ordinaire, il n’avait presque rien vendu, descendait lentement les Champs-Elysées, quand, à peu de distance du carré Marigny, un cheval ombrageux, subitement effrayé, se jeta d’un bond dans la contre-allée, prit le mors aux dents, et emporta son cavalier sans qu’il fût possible de l'arrêter.
Cent pas plus loin. Robert, qui sentit sous son pied un corps souple et d’une forme toute particulière, se baissa pour le ramasser. C'était un portefeuille garni de billets de banque, formant une somme de plus de deux cent mille francs !…
La première idée qui vint à l’honnête colporteur fut que ce trésor avait été perdu par le cavalier qu'emportait son cheval ; mais courir après lui, c'était peine inutile... Robert feuilleta..….. Le nom de M. D‘*, banquier, rue de Provence, se trouvait dans le portefeuille.
Le Savoisien fit un geste d’impatience, car la rue de Provence est bien éloignée de la rue de Pontoise, et il regardait comme un devoir de rassurer le banquier avant de regagner son gîte.
Cependant la voix de la probité fit taire le sentiment de la fatigue, et, clopin-clopant, Robert traversa la place, suivit la rue Royale, les boulevards et la rue du Mont-Blanc, puis parvint dans un vaste hôtel de la rue de Provence, au moment même où le banquier, descendu de cheval, allait rentrer chez lui.
« Monsieur !... monsieur! » eria vivement le colporteur en l’apercevant de loin.
M. D°" se retourna; mais en voyant celui qui l’appelait, il erut s'être
mépris ou bien avoir affaire à quelque effronté mendiant, et, franchissant le perron, il gagna le grand escalier et disparut.
Robert, qui se disposait à le suivre, fut repoussé brutalement par le valet du banquier, menacé de voies de fait s’il ne se retirait en toute hâte, et les coups allaient pleuvoir à l'appui de l’injonction, quand, attiré par le bruit. M. D‘‘* redescendit pour savoir ce que voulait cet importun.
Dès que Robert aperçut le banquier qu'il reconnut à ses vêtements, il tira de son sein le portefeuille trouvé, et le lui rendit en disant : « Ceci
Mine STACHE , LOASA Y .
LNEN PNCNET
vous appartient, monsieur ! Assurez-vous que rien n'y manque. » Etquand, vérification scrupuleusement faite du nombre de ses billets, M. D", qui n’en avait appris la perte que par la restitution même, eut répondu que le
portefeuille était intact, l'honnête colporteur tourna le dos et sortit, Sans laisser au financier le temps d’articuler un seul mot de remerciment.
M. D°°”", vivement touché de cet acte de probité désintéressée, courut lui-même après Robert, et le détermina, à force d’instances, à l’accompagner jusque dans son cabinet; mais il ne put lui faire accepter la moindre somme à titre de récompense. Il crut même s’apercevoir que la susceptibilité du loyal Savoisien serait péniblement froissée par une plus longue insistance, et c’est alors que sa reconnaissance, de plus en plus excitée, eut recours à de nouveaux moyens.
Robert, interrogé avec bienveillance par le banquier sur sa naissance. sa famille, son séjour à Paris, ses habitudes, la prospérité de son modeste commerce et sur ses projets d'avenir, répondit à toutes ces questions avec une naïveté et une franchise qui étonnèrent l’homme positif et l'intéressèrent vivement au sort du montagnard. Bref, après avoir obtenu du colporteur la confidence du chiffre approximatif de ses bénéfices annuels. M. D°°" lui en assura le double, s’il consentait à remplir dans sa maison l'emploi de premier garçon de recettes, ce qui fut accepté sans peine; et quelques jours plus tard, Robert Gravier était installé chez le banquier de la rue de Provence.
Deux ans après, le Savoisien, dont la conduite, l'exactitude, le dévouement et la fidélité avaient justifié de tous points l'excellente opinion que M. D" avait d'abord conçue du colporteur, Robert passa de l'emploi de premier garçon de recettes à celui beaucoup plus lucratif de caissier de la même division: et il en remplissait depuis douze ans les fonctions, lorsque subitement atteint d’une maladie mortelle, il y succomba en moins de huit jours, après avoir toutefois, par un testament en bonne et due forme, institué l’ainé de ses neveux, Pierre Gravier, son légataire universel, sous la seule réserve d’une somme de mille franes au profit de son frère François.
La mort de Robert Gravier avait eu lieu le jour même du départ de ses neveux pour Paris. M. D°"", dépositaire du testament et de la fortune de son employé, s'était empressé d'informer de ce malheur la famille du défunt, mais sa lettre avait dû se croiser en route avec nos émigrants ; et c'était enfin le Piémontais Beraudo qui, fortuitement instruit des dernières dispositions du caissier, jouissait du privilége d'en apporter la nouvelle aux deux plus intéressés.
L'insinuant agent d'affaires avait, du vivant de Robert et en s'abritant derrière son excellente réputation, fait mille tentatives pour s'introduire, à quelque titre que ce fût, dans la maison de M. D‘: mais, tenu à dis-
tance par le caissier lui-même, il n’avait pu réussir à s'ouvrir d’intelligence dans la place financière que par le moyen d'un employé subalterne. Cependant ce ressort, quelque faible qu’il paraisse, devint bientôt dans les mains de l’intrigant l'instrument de sa fortune. En effet, c'est par une indiscrétion de ce commis que Beraudo avait été instruit des dernières volontés de Robert Gravier, et de l’arrivée probable de son héritier ; son plan, tracé sur cet avis, était déjà en voie d'exécution quand il se rendit dans le grenier du vieil André pour chercher une dupe qu’il avait l'espoir d’y rencontrer, et le hasard lui en fournissait deux à la fois!
Mais n’anticipons pas sur les événements; suivons nos personnages pas à pas; pour apprécier le Piémontais, il faut le voir à l'œuvre.
Lorsque Beraudo eut appris aux frères Gravier la mort de leur cher oncle, dont il se disait le meilleur ami, et qu’il eut en conséquence donné une larme hypocrite à sa mémoire, il s’empara de Pierre, le conduisit dans une embrasure de porte, lui révéla tout bas l'existence du bienheureux testament qui le faisait riche au détriment de son frère, lui fit entrevoir adroitement que l’acte était loin d’être inattaquable, si l'exécution n’en était conduite par un homme habile, et l’amena à le prier, lui Beraudo, de l'aider de son expérience et de ses conseils : ce qu’il lui promit, après quelques difficultés et en lui recommandant de n’en rien dire, pour ne pas le rendre suspect à son frère, dont il se promettait secrètement d'exploiter aussi l'ignorance et la crédulité.
Ses batteries ainsi dressées vers le point important, il circonvint ensuite François, qualifia d’injuste et d’illégal le testament qui le frustrait d’une part légitime, et lui promit formellement d'amener son frère ainé à composition, s’il lui confiait, à lui Beraudo, la défense de ses intérêts.
Le pauvre déshérité, qui, grâce aux anathèmes du curé de Savoie, n’avait pas pour son frère Pierre une estime profonde, accepta avec gratitude la médiation du Piémontais, et jura aussi de tenir secrets tous les conseils qu’il en recevrait.
La trame était trop bien ourdie pour que les bons Savoisiens pussent se soustraire à la perfide étreinte de l’homme d'affaires. Dès le jour même, Beraudo les accompagna chez M. D", et, se posant devant lui et devant eux comme conseil et comme ami, il sut s’immiscer dans tous les détails de la succession, et rassembler ainsi dans sa main tous les fils d’une intrigue infernale.
Pour capter la confiance du banquier lui-même, l’audacieux industriel se dit l'ami intime du défunt, qui l'aurait consulté, à l'en croire, avant d'écrire ses dernières volontés, et, dans le but évident de rendre son
assertion incontestable, il cita sommairement les dispositions testamentaires faites au profit exclusif de Pierre Gravier, avant que M. D'‘‘* en eût donné communication, ce qui ne laissa plus à ce dernier le moindre doute sur la sincérité d'un ami qu’il n’était pas, avant cette preuve, éloigné de croire suspect.
M. D°**, convaincu de l'identité du légataire, à qui il ne manquait plus que quelques pièces pour se faire rendre compte d’un héritage de cent soixante mille francs, fit avec une grâce parfaite au neveu de son fidèle Robert des offres d'argent qui, sur un signe de Beraudo, furent acceptées avec empressement. Mille écus lui furent immédiatement comptés, et le banquier l’installa dans le petit appartement du défunt, à vingt pas de son hôtel.
L'heureux Savoisien, ébloui par cette fortune qui lui paraissait inépuisable, se croyait assez riche pour acheter, au comptant, tout le royaume de Sardaigne ; aussi demanda-t-il sérieusement à son conseil ce qu'il pourrait jamais faire de tant d'argent.
Le Piémontais lui enseigna si bien la manière de le dissiper, qu’au bout d’un mois Pierre, en fait de prodigalités, était passé maitre.
François, au contraire, voyait déjà trop clair dans la conduite du rusé Beraudo, pour consentir à rester plus longtemps sa dupe. Il accepta sans contestation le legs de mille francs dont l'avait gratifié l'oncle Robert, et, augmentant cet héritage de l'exemple qu’il lui avait laissé, il se composa le jour même une légère pacotlle de menus articles et se fit colporteur.
L'homme d’affaires, qui surpassait en ecupidité tous les misérables de son espèce, n'avait rien négligé pour obtenir, au nom de Pierre Gravier, la mise en possession de l'héritage qui lui était dévolu. Un mois s'était à peine écoulé depuis son arrivée à Paris, que déjà le Savoisien avait reçu des mains de M. D‘"" toutes les sommes dont il était dépositaire.
L’héritier universel de Robert avait eu un instant l’idée de laisser la plus grande partie de ses fonds dans la maison de banque qui avait fait si heureusement fructifier les épargnes de l’honnête colporteur ; mais ce calcul était trop sage pour que le Piémontais y trouvât son compte : il fallait à l’avidité de ce chevalier d'industrie le maniement sans contrôle de cette petite fortune tout entière, et son ascendant sur le crédule Savoisien était tel, qu'il parvint à s’en rendre maitre.
Voici à quels moyens il eut successivement recours pour arriver à ses fins.
Bien que Pierre Gravier fût une dupe facile à exploiter, l’agent d’affaires n’usa pas moins de grandes précautions pour conserver à ses yeux
les dehors de la plus sévère probité et d’un désintéressement au-dessus de tout éloge. En dépouillant l’oison, il arracha si doucement, si doucement plumes. et duvet, qu'il ne lui fournit pas même un prétexte pour se plaindre.
Non content d’avoir donné à celui dont il s’était fait l'intendant un train de maison qui aurait en deux ans absorbé l'héritage, Beraudo, s’adressant aux passions les plus impérieuses du jeune homme, introduisit adroitement dans son intimité la prétendue veuve de je ne sais quel colonel, aventurière insinuante et perfide, qui, par une résistance de jour en jour moins forte , sut irriter les désirs du soupirant, et lui faire acheter au prix des plus grands sacrifices ce qui, depuis longtemps, hélas! était du domaine public.
IL serait superflu de dire que cette intrigante était l'instrument de la perversité du Piémontais, et qu’elle partageait avec lui le produit de ses frauduleuses manœuvres; le lecteur a deviné que Beraudo n'était pas homme à introduire un tiers dans son entreprise de spoliation, s’il n'avait d’avance calculé les bénéfices qu’il se croyait en droit d’en attendre.
Douée de charmes naturels qu’une débauche précoce avait bientôt flétris, mais extrêmement habile à dissimuler les traces de son inconduite sous le masque d’une demi-langueur qui rehaussait-encore ses attraits de vingt-huit ans, la digne associée de l’homme d’affaires enveloppa si bien l'aveugle moucheron tombé dans sa toile, qu’elle épuisa ses ressources jusqu’à la dernière, abrutit ses instincts et dessécha son cœur.
Deux mots suffiront pour faire comprendre à quel degré d’abjection l'influence fatale de cette femme avait réduit Pierre le Savoisien, c’està-dire l’homme le plus humain, le plus compatissant et le meilleur que fournissent les types hospitaliers de toute la chaine des Alpes.
C'était en 1842, le troisième jour des promenades annuelles de la semaine sainte; les Champs-Elysées étaient inondés de promeneurs, les uns sur de superbes chevaux, d’autres à pied, —- mais c’était le petit nombre, — et la plupart dans de brillants équipages qui formaient une double file, véritable guirlande de femmes parées, s'étendant de la place de la Concorde à la porte Maillot. Tout Paris élégant s'était donné, ce jour-là, rendez-vous à Longchamps: et Pierre Gravier, qui avaït la sotte prétention de se croire à la mode, n'avait eu garde d'y manquer.
Il arriva des premiers dans un délicieux üilbury trainé par un cheval anglais qui lui avait coûté, la veille, et pour satisfaire un caprice de la misérable qui se pavanait à ses côtés, plus d’or assurément qu'il n’en
restait dans son coffre. C'était un pur sang si beau, qu’il attirait les
regards et captivait l’admiration de l’élite des sportsmen dont s’enorgueillit le Jockey’s-Club.
Le succès du noble quadrupède enivra tellement le vaniteux automédon, que Pierre, oubliant son ignorance absolue dans l’art de conduire, voulut aiguillonner le bel animal pour le forcer à déployer toutes les grâces de sa fière et bouillante nature ; mais, au premier coup de pointe qui cingla ses flancs, le cheval, tiraillé maladroïitement par une main novice, bondit sur lui-même, se cabra, et, sortant à reculons de la file serrée des voitures, faillit écraser entre la roue et le tronc d'un arbre un jeune homme qui, déchargé là d’un lourd paquet, prenait, en regardant passer la foule, un instant dé repos.
Ce jeune homme, c'était François Gravier, le colporteur!
Moins impressionné par l’idée du danger auquel il venait d'échapper que par la vue de son frère en si riche équipage, le Savoyard s’écria :
« Eh! c’est le frère !... »
Puis, s’élançant vers la voiture remise en ligne , il tendit à Pierre Gravier une main noire et gercée par les rigueurs d’un ciel d'hiver.
Cette éxclamation et ce geste familier furent pour notre lion montagnard comme un coup de foudre; son visage devint pourpre de honte. Se voir ainsi apostropher du nom de rRèRE par un manant en veste de bure, lui qui, tout à l'heure, était, — grâce à son beau cheval, il est vrai, — Je point de mire de cent lorgnons!.… lui qui, la veille, avait fait pemndre sur les panneaux de son élégant tilbury je ne sais quelles armes orgueil- ‘leuses surmontées d’une couronne de comte !.….
Il cherchait des yeux, à travers la foule qui grossissait autour d'eux, le moyen d'échapper au ridicule, et pas une issue ne restait ouverte à sa fuite !… De cruels éclats de rire augmentaient son embarras; et le maudit marchand d’aiguilles, qui croyait sans doute ne pas avoir été entendu, s’obstinait à crier :
« Eh! le frère!.….-Eh! Piarre!.….. » à
La file de voitures, un instant arrêtée par ce grotesque incident, se remettait en marche. Pierre Gravier croyait être à la fin de sa torture; vain espoir! François, s'élançant au-devant du noble cheval, le saisit à la bride...
Oh! cette fois, la vue de Pierre se troubla..…. Ce n’était plus du dépit qu'il ressentait, c'était de la fureur. Un vigoureux coup de fouêt atteignit le colporteur en plein visage, et traça sur sa joue un Jong sillon d’où
jaillit le sang!
François lichä soudain la bride, car il se sentait chanceler, et, se sou-
venant du euré de Savoie, il dit avee l'accent d'un profond désespoir : « Oui, le frère est possédé !1!... »
L'entreprise, au point de vue de la spéculation, ne souriait guère à ce dernier, mais les prérogatives attachées au titre qu’on lui offrait le déterminèrent. L'argent fut compté entre les mains de Beraudo, qui, plus tard, prétendit l'avoir employé à rendre favorable à l’entreprise un personnage très-puissant dans ces sortes d’affaires. Le fait était faux, et nous n’hésitons pas à le déclarer impossible : cela s'est-il jamais vu?.…
Mais laissons là cette question, et constatons un fait : les vingt-cinq mille francs furent perdus, et la sultane favorite de Pierre Gravier, jalouse par calcul, se fit du projet avorté un prétexte de rupture, aussitôt qu'elle vit la petite fortune engloutie.
Quant aux vingt-cinq mille francs restants, plus de la moitié de cette somme fut employée à achat du tilbury et du beau cheval, que Beraudo fut chargé de vendre, après Longchamps, moyennant mille écus, non compris le tilbury que le Piémontais trouvait à sa convenance, et dont il s’arrangea au prix de cinq cents francs payables fin juillet, — le titre ne disait pas de quelle année.
Enfin, complétement ruiné dans un court espace de temps, poursuivi par Beraudo lui-même qui se cachait derrière un prête-nom, et sur le point de se voir incarcérer pour dettes, Pierre Gravier ne dut sa liberté qu'à l’envoi anonyme d’un billet de mille francs, contenu dans une enveloppe dont l'adresse était grossièrement écrite. Le timbre laissait voir distinctement un G; l'envoi partait du quartier Dauphine!
Tous ces indices réunis furent pour l'esprit du Savoisien un éclair de lumière ; il courut à la demeure du seul homme qu’il erût capable d’user envers lui d’une si noble générosité, et, presque fou de joie et de reconnaissance, il se jeta dans les bras de son frère !
La voix de son cœur ne l'avait pas trompé : François, instruit par ses
camarades du malheur qui menaçait Pierre, lui avait à l'instant même adressé tout ce qu’il avait su prélever d'économies durant une année sur ses bénéfices de chaque jour, et, grace à Dieu, la somme était arrivée à temps !
Nous n’essayerons pas de peindre l'excessive douleur de Pierre Gravier à la vue de la cicatrice, restée comme un témoignage ineffaçable de sa brutalité sur le visage de son frère….: il la couvrait de ses baisers, il Ja baignait de ses larmes, et son désespoir était si vrai, si déchirant, que François, pour le consoler, n'hésita pas à jurer que le coup de fouet ne lui avait pas causé le moindre mal.
La chambrée du passage Dauphine comptait le soir un Savoisien de plus. Pierre Gravier, de ridicule dandy, s'était fait bon commissionnaire : et nous pouvons affirmer qu'il persiste dans sa courageuse résolution, car c'est de lui-même que nous tenons la plus grande partie de ces détails.
Il occupe aujourd'hui l’un des meilleurs coins de rue du faubourg Saint- Germain.
Heureuse transformation ! excellent exemple qu'il ne serait peut-être pas inutile de recommander à certains Lions du boulevard des Italiens !
Nous n'avons plus qu'un mot à dire de Beraudo. Aujourd’hui moins adroit que mille de ses pareils, l’homme d'affaires expie en prison le tort
d’avoir souvent pris la caisse d’autrui pour la sienne.
Si ses remords l'ont purifié, que les chaînes lui soient légères !
Quant aux divers émigrants dont nous n’avons, à dessein, montré que la silhouette, ils se sont, dès le lendemain de leur arrivée, perdus dans la foule des Savoisiens : pour les retrouver avant de finir, il convient d’embrasser d’un même coup d’œil toutes les familles de ce peuple transplanté.
La Savoie revit, à Paris, dans sa population d’émigrés, avec le caractère, les mœurs et les habitudes qui sont propres à chaque province, à chaque localité. Les Savoisiens se partagent la grande ville en deux quarüers distincts, séparés l’un de l’autre par la Seine, et subdivisés en portions de territoire dont les limites, traditionnellement ou tacitement convenues, sont respectées par eux comme autant de frontières.
Les enfants de la Savoie-Propre, de la Haute-Savoie et de la Tarentaise occupent la rive gauche du fleuve. Le centre de cette grande division, composée presque exclusivement de la colonne d'émigrants que nous avons, au commencement de cette notice, fait partir de Chambéry, — moins toutefois les habitants de la Maurienne, qui se sont la plupart arrêtés 4 Lyon, — se trouve vers l'église Saint-Germain-des-Prés dans le faubourg Saint-Germain.
L'autre division, moins forte que la première, se compose des Savoisiens venus de Carouge, du Genevois, du Chablais et du Faucigny : elle exploite la rive droite de la Seine, depuis les quartiers Saint-Martin et Saint-Denis jusque dans la Chaussée-d’Antin et le faubourg Saint-Honoré.
On confond généralement, à Paris, sous le nom de Savoyards, les Savoisiens, les Piémontais, les habitants des Alpes françaises et les Auvergnats. Aussi dit-on en voyant des porteurs d'eau, des charbonniers, des marchands de marrons, des fumistes, des petits ramoneurs, des porteurs de marmottes et de singes, des marchands de peaux de lapin, etc. : « Ce sont des Savoyards. »
C’est une erreur : la Savoie fournit à la capitale de la France presque tous ses commissionnaires ; des garçons de recettes, garçons de magasin et hommes de peine ; un grand nombre d'ouvriers maçons et tailleurs de pierre; des colporteurs d'almanachs, d’aiguilles, de rubans et d’articles de petite quincaillerie; mais ni porteurs d’eau, ni charbonniers, ni marchands de marrons : c’est de l'Auvergne qu'ils viennent presque tous, et l’on peut, à leur arrivée, les reconnaître facilement à leurs habits de grosse étoffe de laine d’un brun marron, ou de couleur tout à fait grise. Tous les fumistes, mouleurs, marchands de peaux de lapin, etc., nous sont envoyés par le Piémont, qui fournit aussi quelques ramoneurs ; mais la plupart de ces enfants et des porteurs de marmottes descendent des Alpes françaises.
Il est presque superflu de dire qu’il nous vient aussi de la Savoie des hommes d’une condition plus élevée, qui se livrent à des occupations moins modestes et vivent dans un tout autre monde : chaque pays fournit à Paris son contingent d'êtres privilégiés et de célébrités ; mais, dans cet article, nous n’avions pas à nous occuper de ces rares exceptions, et nous croyons pouvoir affirmer que la généralité des Savoisins est telle que nous l’avons peinte.
Les commissionnaires savoisiens, et plus particulièrement ceux venus des montagnes, sont presque tous d’une taille au-dessus de la moyenne. Leurs vêtements sont, pour l’étoffe, la couleur et la coupe, à peu près uniformes ; ils se composent d’un pantalon de velours bleu, d’une veste courte de la même étoffe et de pareille couleur, et d’un gilet croisé le plus souvent de drap ou de velours bleu à boutons de métal. Ils sont chaussés de gros souliers ferrés, et toujours coiffés d’une casquette de drap bleu. Leur tenue est toujours décente, et leurs vêtements du dimanche, bien que simples, sont d’une propreté remarquable.
Ils ne logent jamais en garni. Ils se réunissent au nombre de six où
huit, quelquefois plus, et louent à frais communs une grande pièce qu’ils habitent tous ensemble. C'est ce qu'ils appellent une chambrée. La plus notable partie de l'ameublement de ce dortoir consiste en grabats étendus sur le carreau ; ils servent tout à la fois de siéges, de tables et de lits.
CARLPACCHET
Les Savoisiens, surtout les commissionnaires, en raison de l'irrégularité des heures dont ils peuvent disposer, prennent souvent leurs repas où ils se trouvent et lorsque l'appétit les commande; cependant ils choisissent ordinairement, à proximité et en vue de la place qu’ils occupent, un lieu plus que modeste où ils vont manger assez fréquemment, mais presque toujours seuls et à la hâte. Ils se réunissent quelquefois, les jours de repos, pour se distraire avec des anecdotes de leurs montagnes et le verre à la main, mais en petit nombre et rarement, ce qui s'explique par leurs habitudes de sévère économie, leur sobriété naturelle, et surtout par l'éloignement extrême qu'ils éprouvent pour toute confidence entre eux de leurs intérêts personnels, du chiffre de leurs économies et de la nature de leurs projets.
Le seul lieu de rendez-vous où les Savoisiens, jeunes et vieux, ne manquent jamais de se trouver en grand nombre, c'est l'église qu'ils ont
adoptée pour la prière du dimanche et des’ conférences auxquelles 1ls assistent avec un recueillement et une piété exemplaires.
Avant 1830, ils se réunissaient à l’église des Missions étrangères, rue du Bac, berceau d’une œuvre établie depuis plus d’un siècle pour l’instruction religieuse de ces étrangers; mais des raisons locales n'ayant pas permis d’y continuer ces pieux exercices, ils se rendent maintenant x Saint-Germain-des-Prés, dans la grande chapelle dite du Catéchisme. Vers cinq heures, un directeur des Missions étrangères vient leur faire uné courte instruction, précédée des vêpres ordinaires et suivie de quelques cantiques qu'ils chantent à gorge déployée; puis, ce devoir accompli, ils sortent, et chacun d'eux regagne son quartier respectif.
Le temps que dure leur séjour à Paris peut être fixé, en moyenne, à une dizaine d'années, après lesquelles un cinquième environ S'y établit définitivement, et les quatre autres cinquièmes retournent en Savoie, où ils ont envoyé chaque année le fruit de leur travail et de leurs économies, les uns pour venir en aide à leur pauvre famille, et quelquesuns pour acquérir de petits coins de terre respectés Ça et là, au flane de leurs-montagnes, par les neiges et les glaciers; mais le désir d’amasser un pécule, un petit trésor pour leurs vieux jours n’est pas porté par eux jusqu’à la cupidité, ni jusqu'à cette avarice sordide que l’on trouve souvent chez les Auvergnats qui viennent travailler à Paris.
Ces bons Savoisiens se cotisent par vingt ou trente, au moins une fois durant le temps de leur émigration, pour acheter tantôt des ornements, tantôt quelque vase sacré, et les envoyer dans la pauvre église de leur village respectif, comme un pieux souvenir de la patrie pendant leur séjour à l'étranger. Gette année encore, soixante enfants d’une commune de la province du Faucigny ont souscrit pour donner à leur église un Chemin de la croix, et les offrandes se sont élevées à plus de malle francs!
On peut évaluer à plus de quatre cent mille francs les sommes expédiées annuellement de Paris en Savoie par les émigrants. Ces économies sont emportées par les camarades qui retournent au pays, et, quand le transport en est confié à une administration, c’est ordinairement le roulage qui en est chargé, parce que ces envois sont presque toujours faits en billon, et pour cause. Les pièces de cinq francs sont pour les montagnes de la Savoie ce que sont les billets de banque pour la plupart de nos petites villes de province : on ne peut que difficilement les y convertir en monnaie.
Voilà tout ce que le cadre dans lequel nous sommes restreints nous
permet de dire des Savoisiens et de leur séjour à Paris. La position modeste de cette classe laborieuse au milieu des étrangers que compte dans son sein la capitale du monde, nous réduisait à l'alternative d'écrire une notice mensongère si nous voulions, pour faire briller nos personnages, les introduire dans un monde qu'ils n’ont jamais vu, ou de nous borner à des détails vrais, aussi simples que les hommes dont nous avons entrepris d’esquisser les habitudes et les mœurs; c'est ce dernier parti que nous avons pris, Car C'était le seul qui convint à notre franchise et à notre caractère. |
J.-F. Desriexy (de Caen).