‹ Les étrangers à ParisChapitre 17 sur 67 · ZAC LE · texte numérisé non relu

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Paris, le 46€ jour du 9€ mois de la lune. RS +

Moi, I-Sian-seng (le

docteur 1), à Tching-bit-Hi -K1 (secrétaire de septième classe ) ;

En recevant cette lettre, vous irez à Houang-Szu, le temple jaune de Fo, et vous brülerez un bâton de camphrier pour moi, car je Suis arrivé à Paris, vivant. J'ai fait cinq mille trois cent vingt hi, depuis l'embouchure du Hoang-Ho, avec un péril de mort à chaque 4 sous mes pieds, et Dieu m'a toujours sauvé!

Que mes ancêtres daignent veiller sur moi, plus que Jamais, en ce moment! Paris est un champ de bataille où les boulets sont remplacés par des roues et des chevaux. Ceux qui n’ont pas de roues et de chevaux périssent misérablement à la fleur de l'âge. Il y a dix-sept hôpitaux pour les blessés. J'ai vu un hôpital avec cette inscription en lettres énormes : Hosrice pes Incuragces; les blessés que l'on y porte savent ainsi, en entant, qu'ils n’en sortiront que morts. Ils sont avertis. C'est très-charitable de la part des docteurs. Voilà comme les Barbares comprennent la civilisation !

Malgré le sage précepte du Li-Ki et la loi de Menu. J'ai pris une voiture à quatre roues, en pleurant d'avance sur le sort de tant de malheureux que j'allais envoyer à l'hospice des ineurables. Mais il n'y à pas deux manières de vivre à Paris, il faut écraser les autres ou en être écrasé. J'ai choisi le plus prudent.

Je me suis fait conduire à la rivière pour mes premières ablutions. J'étais sur le point d'accomplir cet acte sacré, lorsqu'un homme de police m'a menacé de son bâton. En regardant la rivière, Je me suis facilement consolé. Elle n’a pas la transparence et le vert limpide de notre charmante Fu-Ho qui coule à Péking sous le pont de marbre Pekhiao. La Seine est hourbeuse et jaunâtre; aussi elle descend à la mer pour prendre des bains. Je l’attends à son retour.

On m'a dit que les chrétiens se font apporter des ablutions à domicile, au prix de deux fuen : j'en ai demandé une. C’est une boîte de ferblanc, assez semblable aux bières du cimetière de Ming-tan-y. On s’y couche, les mains sur la poitrine, comme un cadavre endormi dans la croyance de Fo.

J'ai payé l’ablution, et je l'ai renvoyée à son domicile, sans y toucher du bout du doigt, de peur de me souiller.

A Paris, chaque maison est gouvernée par un tyran, nommé porter ou concierge. Îl y à vingt mille portiers qui désolent un million d'habitants, et leur font passer une vie bien dure. De temps en temps, Paris lait une révolution pour renverser quelque bon diable qu'où nomme un: roi; mais 11 n'a jamais renversé les vingt mille portiers.

Mon portier accueille mes demandes par de longs éclats de rire: et lorsque je le menace, il me dit : « Vous êtes un Chinois ! » Puisqu'il eroit m’insulter en me criant le nom de mon pays, je lui ai rendu la pareille en lui criant : « Vous êtes un Français! » Rendez insulte pour insulte, a dit le sage législateur Menu.

Ces choses sont celles qui n'ont frappé en arrivant à Paris.

Mon premier devoir, en ma qualité de lettré du Ming-tang, la première société savante de l'univers, a été de visiter la Bibliothèque royale, surnommée ici vaste dépôt de toutes les connaissances humaines. Gel asile de méditation, de recueillement et d'étude est situé dans la rue la plus bruyante de Paris; les millions de livres qu'il renferme tremblent continuellement avec le pavé qui les soutient. C’est comme si nous allions nous recueillir, pour nous instruire, entre le pont tchoung-yu-Ho-Khiav; où l’on vend tous les chats de Péking, et la rue toung-Kiang-mi-Kiang, où l’on tire des feux d'artifice nuit et jour.

Un savant de l’endroit m’a reçu avec une grande politesse, et m'a présenté un fauteuil. « Monsieur, lui ai-je dit en français assez intelligible, je vous serais bien obligé si vous pouviez me prêter un instant l'histoire des dynasties des cinq frères Loung, et des soixante-quatre Ché-ty; vous savez que ces glorieux règnes commencent immédiatement après la troisième race des premiers empereurs, celle des Jin-Hoang, ou empereurs des Hommes, pour la distinguer de la seconde, les Ty-Hoang, empereurs de la Terre. »

Le savant n’avait pas l'air de savoir cela. Il mit dans son nez des grains d’opium noirei, et après avoir un peu réfléchi, il me dit : « Lao-yé, nous n'avons pas cela. »

Il paraissait fort content de savoir que lao-yé est l'équivalent de monsieur, et il me l’a répété mille fois dans notre conversation.

« Vous savez, monsieur, lui ai-je dit ensuite, qu'après les glorieux règnes de Koung-san-ché, de Tchen-min, de Y-y-ché et de Houx-tounché, arrivèrent les règnes plus glorieux encore de soixante et onze familles, et que tant de gloire fut effacée par l’avénement de immortel empereur Ki, le plus grand musicien du monde et l’inventeur de la politesse chinoise. Je voudrais consulter, dans ce vaste dépôt de toutes les connaissances humaines, l’histoire de l’immortel Ki. »

Le nez du savant s’allongea une seconde fois sur la boîte d'opium noirei: il ouvrit ensuite un immense mouchoir de Madras, et fit, en secouant la tête, la main et le coude, un grand fracas assez semblable à un accord prolongé de bin. Quand cette tempête de cerveau fut cal-

mée, il replia son madras, le fit passer cinq fois sous son nez, el me Qt :

«Nous n'avons pas l'histoire de immortel Ki, votre empereur.

— Vous n'avez donc rien ! » lui dis-je avec ce calme qui vient de notre sagesse, et qui humilie les savants des peuples barbares que le flambeau de Menu n’a pas éclairés.

Le savant croisa ses mains, et inclina la tête en fermant les yeux; ce

qui signifie : Rien, dans la langue de l'univers.

Je continuai pourtant mes demandes :

« Puisque vous n'avez pas de livres dans ce vaste dépôt de toutes les Connaissances humaines, avez-vous au moins des cartes géographiques ?

— Oh! des cartes! dit-il avec un sourire de savant ressuscité, nous avons toutes les cartes, depuis la carte de l’empereur romain Théodose jusqu’à la dame de Cœur. »

Lette réponse, m'a-t-on dit depuis, est une plaisanterie d'homme sérieux qui se délasse de son travail par un bon mot.

« Veuillez donc me montrer, lui dis-je, la carte du céleste empire, nommée T'ai-thsing-i-thoung-tcki. »

Le mouchoir de Madras remonta sur la face du savant: la boite d’opium noir fut encore ouverte, et une ondulation de tête poudrée à blanc m'annonça que la carte demandée n'existait pas dans ce vaste dépot.

« Attendez, me dit-il tout à coup avec une vive expression de Joie, je puis vous montrer un rayon de livres chinois dont vous serez content. Suivez-moi, lao-yé. »

Je le suivis.

Nous descendimes dans des galeries souterraines, pareilles aux temples indiens d'Eléphanta; l'air était infecté de camphre et d'huile de baleine ; à droite et à gauche, on aurait pu voir, avee un rayon, une grande quantité de bustes de plâtre de tous les grands hommes de ce pays, tous morts, parce qu'en France, m’a-t-on dit, il n'y a jamais de grands hommes vivants.

« Voilà, me dit le savant, le rayon des livres chinois. »

Ces livres chinois sont persans ; il y a le vocabulaire en langue hoeï-hoei eten chinois, et dix-sept lettres des princes de Tourfan, de Khamil et de Samarkand.

Je remerciai le lettré avec cette politesse simple qui fut inventée par notre immortel Ki, et je sortis de la Bibliothèque.

En traversant la grande rue voisine, je remarquai plusieurs groupes de curieux à l'angle d’un carrefour étroit, I v avait un amas de toiles'et

d'échafaudages qui cachaient quelque chose de fort curieux sans doute,

ear tout le monde le regardait, quoiqu'on ne vit rien.

BARA er GERARD

Je questionnai mon cocher; e’était un homme fort instruit, et qui me donna une haute idée de la science et de l'esprit de ceux de sa profession.

A l'angle de ce carrefour, on était en train d'élever un monument à la eloire d'un poëte célèbre, né à Paris et mort à Paris. Mon savant conducteur me fit en deux mots l’histoire de ce grand homme. Son nom était Molière; il composa des chefs-d’œuvre qui furent sifflés : il-fut persécuté par les gens de cour, martyrisé par sa femme et ses créanciers, et mourut misérablement, sur le théâtre, entre deux chandelles de suif. On refusa les honneurs de la sépulture à son cadavre. La reconnaissance de ses compatriotes lui élevait un monument, pour le venger des douleurs de sa vie, deux cents ans après sa mort. En toute chose, le Français est Lrès-vif; mais en matière de reconnaissance, il prend deux siècles de réflexion.

O0 nobles fils du céleste empire, lorsque la mère de Confutzée mourut, sous le règne de Suming, le grand sculpteur Sa-fei lui éleva ce beau mo-

nument où l'illustre femme est représentée allant demander à Dieu la fécondité sur le mont Ni-Kiew!

J'ai visité le palais impérial du roi; notre palais impérial de Péking, Tsu-kin-tchhing, est toujours la merveille la plus étonnante qui existe sous la lune! Le palais impérial du roi des chrétiens est fort étroit, fort noir, mais il a des cheminées nombreuses, extrêmement élevées et ornées d'une tête rayonnante, ayant l’orgueil de figurer le soleil. Jai demandé à des passants ce que signifiait ce soleil sculpté sur des cheminées; ils m'ont tous fait celte réponse qui ne répond pas : « Ah! c’est vrai, il y a un soleil! » et ils ont continué de passer.

Le jardin de ce palais est si petit et si bien aligné, que d’un coup d'œil on S'y promène, et tout est vu. On y chercherait en vain ce qui fait la grandeur et la poésie de notre T'su-kin-tchhing, qui a six li de circonlérence, et renferme un monde d'arcades, de galeries, de portes à tuiles jaunes, d'arbres superbes, d'arbres nains, de ponts, de fleurs, de canaux, de petites rivières, de cascades, de bassins à gerbes, de temples à toiture d’or, de tours d'ivoire à clochettes d'argent, de tigres à têtes de lemme, et de graves lions aux cheveux bouclés. A Paris, il n'y a que la parole et la démarche qui soient joyeuses, et rappellent la fantaisie et le caprice : tout le reste est froid, exact, tiré au cordeau, calculé à la pointe du compas. On rencontre des chiffres partout, l'imagination nulle part. Savez-vous ce que l’on trouve chez leurs marchands de tapisseries ? Des sujets mal peints, tous pris dans les scènes de la vie bourgeoise et réelle ! Conçoit-on une pareille folie ! ils veulent voir sur leurs paravents et leurs écrans de cheminées les mêmes choses qu'ils font eux-mêmes, avec leur ridicule costume européen ! Ils n’auront jamais l’idée de matérialiser, sur une toile, un rêve de fleurs, de femmes, de fontaines, d'oiseaux d'or; une scène fantastique, éclairée par l'aurore du printemps, ou la pleine lune de l'été. Ils demanderont à leurs faiseurs de tapisseries une scène de nourrice, une noce de village, un départ de jeune soldat pour l’armée, un ménage de nouveaux mariés, un père maudissant son lils, une demoiselle qui touche du piano devant ses parents. Les paravents et les cheminées sont décorés de scènes de ce genre, de sorte que tout ce qui se fait sur la tapisserie se répète dans le salon. Cela les amuse beaucoup.

In'y a pas de grosse pierre qui n'ait l'orgueil d'imiter la montagne de T'yrgheton, dit un verset du Li-Ki. Donc, à Paris, ils ont eu l'idée d'imiter notre large et éternelle « rue de Ja Tranquillité, » tchhang-ngan- Kiaï, qui borde le palais impérial de Péking dans toute sa longueur, et

aboutit à la plus belle des seize portes de notre grande ville, la « porte de la Gloire militaire, » Thsiam-Men. J'étais fier de traverser leur rue de Rivoli, en songeant qu'ils avaient voulu tenter une mesquine imitation de notre incomparable (chhang-ngan-Kiaï. Mon orgueil national triomphait.

est en suivant cette rue que je me suis rendu à un autre palais, habité par les quatre cent soixante-dix empereurs qui gouvernent Paris, la France et l'Afrique, et qu’ils appellent des députés. Il faut de petits morceaux de papier, assez malpropres, pour entrer dans ce palais. On donne les morceaux de papier à un monsieur qui a la figure rouge et le nez insolent, et l’on est introduit. Les quatre cent soixante-dix empereurs sont tous encaissés au fond d’un puits obscur, qui semble éclairé par la lune à son dernier quartier. Un empereur d’une figure douce et paternelle, nommé M. Sos-é, gouverne les quatre cent soixante-neuf autres en leur jouant des airs de sonnette. Ce spectacle est assez amusant. Les empereurs sont tous assez mal vêtus et mal coiffés. Ils causent beaucoup, ils se promènent, ils se font des espiègleries, ils dorment, ils écrivent des lettres à leurs épouses; pendant qu’un empereur, monté sur une estrade, chante à voix basse quelque chose de mystérieux, et sur un air monotone qui m'a rappelé notre hymne des ancêtres, sans l’accompagnement du lo naüonal. Chaque empereur a le droit de monter sur cette estrade et de se chanter à lui-même son air favori, en tournant le dos à M. Sos-é. J'ai fait cette demande à un voisin : « Monsieur, comment appelez-vous ce jeu? — Le gouvernement représentatif, » m’a-t-il répondu.

On ne tire un feu d'artifice à Paris que pour la fête du roi, ce qui me rendrait le séjour de cette ville insupportable. Ce spectacle merveilleux n'amuse done pas les Parisiens, puisqu'on ne le leur donne qu’une fois par an; et s'il ne les amuse pas, pourquoi brûle-t-on un feu d'artifice à la fête du roi? J'ai soumis cette question à un homme qu’on appelle un ami, à M. Lefort, mon voisin de chambre dégarnie ; il m'a répondu : « Je ne vous comprends pas. » Au reste, cette réponse arrive presque toujours à mon oreille. On dirait que je leur parle chinois. Étant privé de ces beaux feux d'artifice qui réjouissent Péking, chaque soir je vais passer quelques heures à l'Opéra. C’est un théâtre où l’on paye des crieurs publics au prix de cinquante mille tchakhi par an. Lorsqu'un jeune homme désole sa famille par ses cris, on l’enferme dans un conservatoire, où un professeur de cris lui donne vingt-quatre lunes de Jeçons. L'élève entre ensuite à l'Opéra, et 1l fait son métier devant cinquante in-

struments de cuivre qui crient mille fois encore plus haut que lui. Vous

comprenez bien que tout bon Chinois, habitué dès son enfance à la mé-

lodie suave de l'hymne à l'Aurore, ne saurait subir deux fois les erieurs publics de ce théâtre; aussi j'avais fait à l'Opéra mes adieux le premier soir. Ayant appris ensuite que l’on y jouait, par esprit de contradiction française, d'autres pièces où personne ne disait un mot, je rentrai à l'Opéra. Ces pièces sont jouées silencieusement par des danseuses; on les appelle des ballets. J'avoue mon goût pour ce spectacle; il n’y a que cela d'admirable à Paris, mais on ne regrette pas même Péking, lorsquon le regarde. Figurez-vous cinquante femmes qui ne parlent pas, et qui dansent à ravir, avec des pieds chinois. J'ai pris une loge pour les ballets.

Il y à une danseuse nommée Alexandrine, et surnommée Figurante à cause de sa figure. Elle à des cheveux noirs superbes, et n’a presque pas de pieds; le peu de pieds qu'elle a se perd dans un tourbillon perpétuel d’entrechats et de pirouettes qui éblouissent les veux. Pendant dix soirées — le croiriez-vous? — j'ai regardé cette danseuse avec une remarquable attention; j'avais oublié la haute mission dont je suis investi, et les quarante révolutions des douze lunes qui pèsent sur mon front.

Un soir, la porte de ma loge s’ouvrit, et un monsieur fort timide entra en s’inclinant, et me dit avec respect : « Rayon du céleste empire, étoile du Tien, j'ai une grâce à vous demander. »

Je lui fis le signe universel qui signifie : Parlez.

Il parla.

« Je suis un décorateur de l'Opéra, me dit-il, et je mets en ce moment la dernière main à un kiosque chinois qui doit figurer dans le ballet de la Chine ouverte, ou les Amours de Ma. Flamheau de Péking, auriez-vous la bonté de venir, dans l’entr’acte, donner un coup d’œil à mon œuvre, pour m'indiquer d’utiles corrections ?

— Monsieur, lui dis-je, votre demande m'est agréable ; indiquez-moi mon chemin, je vous suivrai.

— Ciel! s’'écria-t-il, je suis au comble de mes vœux ! »

Nous marchâmes quelque temps dans des souterrains humides, et J'arrivai dans les coulisses de l'Opéra.

Le décorateur me montra son œuvre, et, vraiment, je n’eus que des éloges à lui donner. Le kiosque était du meilleur goût chinois.

Il y avait derrière nous un gazouillement de voix douces et enfantines qui me fit retourner avec une brusquerie involontaire. C'était un groupe de jeunes danseuses qui profitaient de la liberté de l’entr’acte, en causant comme des muettes délivrées d’un régime forcé.

Un éclair ferma mes veux; mademoiselle Alexandrine était là !

Je cherchai le décorateur pour me donner une contenance ; 1l avait disparu. J’invoquai les âmes de mes glorieux ancêtres, et je leur demandai le courage et le calme d’esprit, ces deux vertus qui font les héros dans les périls et les amours.

Mademoiselle Alexandrine avait une pose de reine ; son corps svelte et souple n’était soutenu que par le pied gauche, sur lequel 1l se cambrait fièrement, tandis que le pied droit ondulait de droite à gauche, la pomte basse et recourbée en bec de vautour. Jamais Chinoise de Tong-chou- Foo n’a brisé son pied avec pareille vigueur pour séduire un Kolao en

disgrâce. Mes veux s’ouvrirent sur ce pied merveilleux, et ils ne s’en détachèrent plus.

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